Le Monde, samedi 1° février 2014

 

Depuis mardi soir une affaire de catéchisme à l’école fait des ravages dans les médias. Il semble qu’un certain nombre de familles mettent en cause le Catéchisme – par définition obligatoire -, et les dogmes attenants, entendons le discours du Genre. Il semble aussi que ces familles récalcitrantes ont été plus ou moins trompées par des messages excessifs ou même faux. Il y a donc des gens qui jouent de dérision pour tenter de subvertir les paroles du ministère de l’éducation. Or ces paroles sont sacrées. C’est péché de s’en moquer.

Le dit discours du Genre ressemble tellement à une religion qu’on ne peut s’empêcher d’utiliser, pour en décrire les aventures, des expressions du vocabulaire religieux. Elle relève de l’idéologie, dont elle porte le fanatisme et l’irréalité. Ses défenseurs sont des apôtres particulièrement excités, jamais fatigués, toujours l’injure aux lèvres.

Les textes du gouvernement concernant l’école précisent bien que les enfants appartiennent à l’Etat… Les textes concernant le genre, du même acabit, voudraient nous précipiter dans une société surréelle, mélange d’Orwell et de Ceaucescu, où rien n’est à sa place, où rien n’a aucune place, puisque c’est le Pouvoir, et les gardiens de l’orthodoxie régnante, qui décident, tels de vigilants créateurs, de l’ordre du monde. Cela est si invraisemblable, si farfelu, et finalement si grotesque, que sans nul doute les humoristes vont s’y mettre. En lisant ces textes, certains peuvent avoir l’impression bien fondée qu’à partir de là, n’importe quoi peut être dit sans porter préjudice au bon sens. Comme on sait, tout ce qui est excessif est insignifiant, et l’insignifiance fait rire, il n’y a plus que cela pour desceller des projets à la fois illuminés et pompeux. Voyez de quoi les Femen sont capables.

Nos gouvernants ne doivent pas s’imaginer qu’ils réduiront si facilement l’ensemble des familles françaises à croire que les garçons et les filles ne sont différents que là où le ministère le décide. Car dans la simple réalité il n’en va pas ainsi. Et les familles ne sont peut-être pas versées dans la métaphysique des sphères, mais pour autant elles ne sont pas du tout idiotes, et lorsqu’il s’agit de leurs enfants, elles sont assez déterminées pour refuser qu’on leur fasse avaler des pantalonnades pareilles.

Bien sûr, la différence sexuelle engendre des hiérarchies, des discriminations et des inégalités injustes (les deux mots n’étant pas tautologiques, contrairement à ce qu’on croit en France). Et bien sûr ce sont les filles qui en font les frais, partout et depuis toujours. Cela est historique. Faut-il donc supprimer les différences pour supprimer les discriminations ? On songe à cet anarchiste du XIX° siècle qui voulait rayer une ville de la carte pour supprimer la pauvreté qui y régnait. Evidemment lorsque tous les pauvres seront morts, lui répondait un autre, il n’y aura plus de pauvreté. Quand au lieu de garçons et de filles vous n’aurez plus qu’un sexe indéterminé, un Tomboy montré en modèle universel dans toutes les écoles de la république, alors il n’y aura plus de discrimination, mais il n’y aura plus de différences non plus – enfin elles devront s’exprimer au marché noir, puisqu’elles existent, au-delà des discours. L’indétermination n’est pas l’idéal à poursuivre pour empêcher les inégalités injustes. Celles-ci, mieux vaudrait les combattre en mettant en valeur les différences et leur complémentarité.

Pourtant les choses sont plus compliquées. Le discours sur le Genre n’évince pas l’altérité en soi, mais il ne reconnaît que les altérités construites, voulues, légitimées par la culture dominante et par les individus eux-mêmes. Les différences ne sont pas reçues, elles doivent être voulues. Le Gender est moins une volonté d’indétermination et de retour au chaos, qu’une volonté de re-nommer les êtres et de re-programmer les différences que l’ordre naturel avait (mal) faits. On dirait bien que deux totalitarismes ne nous ont pas encore déniaisés, ni découragés de vouloir prendre la place du créateur. Couvrir la terre de déchets qui la stérilisent, et nier la masculinité, c’est le même comportement, qui consiste à récuser jusqu’à la révolte un ordre que nous n’avons pas nous-mêmes programmé. Dans notre mythe originel, l’ange du Mal n’avait rien fait d’autre.

 

Cette idéologie qui s’avance comme un destin irrémédiable ou comme l’Esprit de Hegel, de quoi est-elle le nom ? Elle répond à l’idéal d’émancipation qui habite la culture européenne depuis les origines, et dont les concrétisations parsèment notre histoire et la façonnent. Seule culture dans laquelle on peut trouver des œuvres comme L’asservissement des femmes de Stuart Mill, ou Une chambre à partde Virginia Wolf, avec toutes les mesures politico-sociales que cela suppose et entraine. Pourtant il est regrettable de voir cette belle histoire d’émancipation s’enrayer dans l’extrémisme et le fanatisme. Comment se préserver de l’extrémisme que déploient des discours comme celui du Gender ? en prenant en compte, non seulement l’émancipation enviable, mais aussi l’enracinement nécessaire qui nous arrime à la condition humaine, à l’histoire, aux exigences naturelles élémentaires. Supprimer tout enracinement : c’est ce qu’avaient tenté les Soviets, à ce point que Trotsky disait à ce sujet : nous vivons à présent dans un bivouac… Une société humaine ne peut pas faire sa demeure dans un bivouac.

Le Monde, samedi 1° février 2014

 

Depuis mardi soir une affaire de catéchisme à l’école fait des ravages dans les médias. Il semble qu’un certain nombre de familles mettent en cause le Catéchisme – par définition obligatoire -, et les dogmes attenants, entendons le discours du Genre. Il semble aussi que ces familles récalcitrantes ont été plus ou moins trompées par des messages excessifs ou même faux. Il y a donc des gens qui jouent de dérision pour tenter de subvertir les paroles du ministère de l’éducation. Or ces paroles sont sacrées. C’est péché de s’en moquer.

Le dit discours du Genre ressemble tellement à une religion qu’on ne peut s’empêcher d’utiliser, pour en décrire les aventures, des expressions du vocabulaire religieux. Elle relève de l’idéologie, dont elle porte le fanatisme et l’irréalité. Ses défenseurs sont des apôtres particulièrement excités, jamais fatigués, toujours l’injure aux lèvres.

Les textes du gouvernement concernant l’école précisent bien que les enfants appartiennent à l’Etat… Les textes concernant le genre, du même acabit, voudraient nous précipiter dans une société surréelle, mélange d’Orwell et de Ceaucescu, où rien n’est à sa place, où rien n’a aucune place, puisque c’est le Pouvoir, et les gardiens de l’orthodoxie régnante, qui décident, tels de vigilants créateurs, de l’ordre du monde. Cela est si invraisemblable, si farfelu, et finalement si grotesque, que sans nul doute les humoristes vont s’y mettre. En lisant ces textes, certains peuvent avoir l’impression bien fondée qu’à partir de là, n’importe quoi peut être dit sans porter préjudice au bon sens. Comme on sait, tout ce qui est excessif est insignifiant, et l’insignifiance fait rire, il n’y a plus que cela pour desceller des projets à la fois illuminés et pompeux. Voyez de quoi les Femen sont capables.

Nos gouvernants ne doivent pas s’imaginer qu’ils réduiront si facilement l’ensemble des familles françaises à croire que les garçons et les filles ne sont différents que là où le ministère le décide. Car dans la simple réalité il n’en va pas ainsi. Et les familles ne sont peut-être pas versées dans la métaphysique des sphères, mais pour autant elles ne sont pas du tout idiotes, et lorsqu’il s’agit de leurs enfants, elles sont assez déterminées pour refuser qu’on leur fasse avaler des pantalonnades pareilles.

Bien sûr, la différence sexuelle engendre des hiérarchies, des discriminations et des inégalités injustes (les deux mots n’étant pas tautologiques, contrairement à ce qu’on croit en France). Et bien sûr ce sont les filles qui en font les frais, partout et depuis toujours. Cela est historique. Faut-il donc supprimer les différences pour supprimer les discriminations ? On songe à cet anarchiste du XIX° siècle qui voulait rayer une ville de la carte pour supprimer la pauvreté qui y régnait. Evidemment lorsque tous les pauvres seront morts, lui répondait un autre, il n’y aura plus de pauvreté. Quand au lieu de garçons et de filles vous n’aurez plus qu’un sexe indéterminé, un Tomboy montré en modèle universel dans toutes les écoles de la république, alors il n’y aura plus de discrimination, mais il n’y aura plus de différences non plus – enfin elles devront s’exprimer au marché noir, puisqu’elles existent, au-delà des discours. L’indétermination n’est pas l’idéal à poursuivre pour empêcher les inégalités injustes. Celles-ci, mieux vaudrait les combattre en mettant en valeur les différences et leur complémentarité.

Pourtant les choses sont plus compliquées. Le discours sur le Genre n’évince pas l’altérité en soi, mais il ne reconnaît que les altérités construites, voulues, légitimées par la culture dominante et par les individus eux-mêmes. Les différences ne sont pas reçues, elles doivent être voulues. Le Gender est moins une volonté d’indétermination et de retour au chaos, qu’une volonté de re-nommer les êtres et de re-programmer les différences que l’ordre naturel avait (mal) faits. On dirait bien que deux totalitarismes ne nous ont pas encore déniaisés, ni découragés de vouloir prendre la place du créateur. Couvrir la terre de déchets qui la stérilisent, et nier la masculinité, c’est le même comportement, qui consiste à récuser jusqu’à la révolte un ordre que nous n’avons pas nous-mêmes programmé. Dans notre mythe originel, l’ange du Mal n’avait rien fait d’autre.

 

Cette idéologie qui s’avance comme un destin irrémédiable ou comme l’Esprit de Hegel, de quoi est-elle le nom ? Elle répond à l’idéal d’émancipation qui habite la culture européenne depuis les origines, et dont les concrétisations parsèment notre histoire et la façonnent. Seule culture dans laquelle on peut trouver des œuvres comme L’asservissement des femmes de Stuart Mill, ou Une chambre à part de Virginia Wolf, avec toutes les mesures politico-sociales que cela suppose et entraine. Pourtant il est regrettable de voir cette belle histoire d’émancipation s’enrayer dans l’extrémisme et le fanatisme. Comment se préserver de l’extrémisme que déploient des discours comme celui du Gender ? en prenant en compte, non seulement l’émancipation enviable, mais aussi l’enracinement nécessaire qui nous arrime à la condition humaine, à l’histoire, aux exigences naturelles élémentaires. Supprimer tout enracinement : c’est ce qu’avaient tenté les Soviets, à ce point que Trotsky disait à ce sujet : nous vivons à présent dans un bivouac… Une société humaine ne peut pas faire sa demeure dans un bivouac.