Enquête sur la démocratie

La démocratie dans l’adversité

     enquête internationale

 

Ce projet sous la direction de Chantal Delsol est un ouvrage collectif constitué par des réponses diverses, issues d’une quinzaine de pays occidentaux (Europe et Amériques), aux questions sur la démocratie posées dans la problématique.

Il est prévu un ouvrage constitué par environ deux cent textes de 15000 signes en moyenne, soit environ 1000 pages. Nous avons une promesse de contrat avec les Editions du Cerf.

On choisira les auteurs potentiels pour leur implication sur le sujet et on veillera à ce qu’ils soient représentatifs de l’ensemble des tendances et convictions. Ce pourront être des universitaires, mais aussi des écrivains ou des politiques. Chacun d’entre eux abordera à sa manière une des questions choisie par lui dans la problématique. Les réponses seront, à la fin, ordonnées par grands chapitres thématiques, qu’une préface présentera.

Le projet s’adjoint plusieurs partenaires :

Un laboratoire étranger, en l’occurrence le laboratoire « Studi Letterari, Filosofici e di Storia dell’Arte » de l’Université de Rome Tor Vergata[1] (Rome), emmené par le Pr Stéphane Bauzon.

Deux laboratoires français : le laboratoire de l’Institut catholique de Paris avec Giulio di Ligio[2], et un laboratoire de l’EHESS dont l’accord n’est pas encore validé.

Un think tank, l’Institut Thomas More, qui s’occupera de la communication du projet.

Le format de chaque texte se situe entre 10000 et 20000 signes, suivi de 5 références bibliographiques au maximum et assorti de 5 notes de bas de page au maximum, à envoyer pour Mars 2018.

 

 

Problématique générale

 

Après la chute du mur de Berlin, la démocratie occidentale a été considérée (par les Occidentaux) comme le régime indépassable, celui de la fin de l’histoire. Tout se passait alors comme s’il n’y avait que deux sortes de régimes au monde, les totalitarismes et la démocratie à l’occidentale. Ainsi, la Russie libérée du totalitarisme allait aussitôt, croyait-on, se donner une démocratie comme la nôtre. Et les pays alentour, notamment ceux du Moyen-Orient et du pourtour méditerranéen, lorsqu’ils seraient débarrassés de leurs dictatures, se donneraient des démocraties à l’occidentale. Cette vision du monde était manichéenne, parce que nous étions structurés par l’histoire de la guerre froide. Si le totalitarisme était l’axe du Mal, la démocratie devenait l’axe du Bien.

 

Pendant la deuxième moitié du XX° siècle, probablement en raison de la prédominance résiduelle de l’Occident, qui lui permettait d’imposer la supériorité politique et morale de son modèle, le régime démocratique était décrit par les cultures extérieures comme une chose enviable et flatteuse. Les régimes les plus oppressifs se prétendaient démocrates à leur manière. Les gouvernants chinois baissaient la tête quand nous leur reprochions de ne pas appliquer les droits de l’homme, et même Khomeini prétendait qu’il avait instauré une démocratie. Une considération si répandue sonnait pour nous comme l’hommage du vice rendu à la vertu.

 

Les choses sont bien différentes aujourd’hui à cet égard. La démocratie, avec toute la philosophie qu’elle suppose (droits de l’homme, notion de personne), est clairement rejetée et même ridiculisée dans un pays comme la Chine et par le courant de l’islam fondamentaliste. Dans le droit fil du slavophilisme et de l’eurasisme, la démocratie à l’occidentale est récusée par un courant majoritaire russe, qui lui préfère une « démocratie » originale typiquement russe, c’est à dire compatible avec une autocratie. Autant dire que la démocratie n’est plus  considérée, loin s’en faut, comme un modèle universel enviable.

 

Le plus grand danger qui menace nos démocraties est sans doute le terrorisme, parce qu’il s’agit d’un ennemi intérieur qui fait fi de toutes nos règles et les volatilise – et le terrorisme islamiste plus que tout autre, parce qu’il défie nos principes fondateurs et nous impose de les justifier à nouveaux frais, ce dont nous ne sommes pas toujours capables. Le terrorisme islamiste agit sur nous comme une ordalie. Face à lui il ne suffit pas de prouver notre courage en criant « même pas peur », mais surtout, il s’agit de savoir pour quelles raisons légitimes nous défendons les libertés plurielles.

 

La démocratie contemporaine est lourdement menacée par le « populisme », phénomène sibyllin aux définitions partiales, mais bien réel, qui introduit dans nos institutions de lourdes questions sans réponse et nous font douter de nous-mêmes. Si la démocratie est la chose du peuple, jusqu’où doit-elle l’être ? Comment distinguer les représentants et les démagogues ? Lorsque la nécessaire éducation du citoyen s’avère un échec, faut-il revenir à l’oligarchie ? Ce que l’élite appelle la mauvaise éducation du peuple, n’est-ce pas seulement l’opinion qui ne lui agrée pas ?

Le déploiement exponentiel des dits populismes dans l’ensemble des pays occidentaux, laisse voir les vices cachés de nos sociétés, qui en sont les obscures causes. Essentiellement une lutte de classes, acharnée, dans la droite ligne des catégories marxistes, cette fois entre l’élite mondialisée/cosmopolite et le peuple enraciné/identitaire. Il s’ouvre dans nos sociétés une fracture, de plus en plus béante, entre l’élite et le peuple, entre les capitales et les provinces, qui raconte le mépris d’un côté et le ressentiment de l’autre, phénomène destructeur pour une démocratie, laquelle, c’est son nom, s’appuie en principe sur le peuple au lieu de le dédaigner. N’aurions-nous pas besoin à nouveaux frais de redéfinir le peuple ? De méditer sur les manquements et les faiblesses de la représentation ? la démocratie n’est-elle pas aussi une formation à la citoyenneté, entendue comme élévation du particulier à l’universel ?

 

Il faut se demander si la présence même des partis populistes, considérés comme des ennemis intérieurs et non comme des adversaires réguliers, n’affaiblit pas dangereusement nos démocraties. Dans certaines élections, comme le deuxième tour des récentes présidentielles françaises, il ne s’agit plus que de « faire barrage » à un ennemi intérieur, en raison d’une situation que l’on sent comme une guerre larvée. Comment se fait-il que soient apparus partout dans le monde occidental, et ce n’est donc pas un hasard particulier, des partis et des gouvernants dont on estime communément qu’ils menacent la démocratie ? Celle-ci a bien les moyens de se défendre contre les groupes qui utiliseraient ses mécanismes pour ensuite les abolir – l’Allemagne d’après-guerre a interdit le parti néo-nazi et les Américains avaient empêché un parti communiste d’advenir. Alors pourquoi les partis populistes ne sont-ils pas interdits ? Probablement parce qu’ils ne représentent pas quelques poignées d’extrémistes, mais de larges couches populaires. Sait-on exactement ce qu’on leur reproche, a-t-on conceptualisé leur égarement ? Le concept de « démocratie illibérale » suffit-il à débusquer le phénomène ?

 

La rationalisation de la politique vient par ailleurs mettre en cause la démocratie, laquelle est fondée sur l’incertitude quant à l’expression du bien commun. La vision de la politique comme science, et le retrait de l’élu devant le technicien, du gouvernement devant l’administration, tend à nier la légitimité du pluralisme des visions du monde, à énoncer une réponse monopolistique parce que rationnelle, et par le fait même, à récuser la démocratie. Cette conviction de plus en plus marquée de la politique comme « savoir » davantage que comme « décision », vient confirmer et redoubler les réactions anti-populistes. Le « savoir » n’a pas à être tolérant. Il est devenu courant de voir, dans les sociétés occidentales à culture démocratique, des récusations du vote populaire (qui peuvent se traduire par des pétitions ou manifestations, ou par les réclamations d’un nouveau scrutin espéré plus favorable), lorsque la décision est jugée par les élites irrationnelle voire populiste.

 

Bien liée à la dérive de la politique vers la technique, est la fascination exercée dans les sociétés européennes par le consensus de type scandinave, qui pose une autre grave question. L’aspiration au consensus répond au tropisme contemporain vers la paix voire l’indifférenciation, qui s’appliquerait alors au domaine politique. Cependant on ne voit pas comment une fusion des opinions opposées, aboutissant à un large consensus, peut échapper à une défaite de la citoyenneté, et probablement au surgissement, un peu plus tard, de minorités extrêmes. Par définition le consensus n’est pas démocratique, et pourtant il séduit constamment les démocraties occidentales (comme on le voit en France avec la hantise de la disparition du clivage gauche/droite).

 

Face à tous ces désarrois, quel crédit faut-il accorder aux détracteurs du suffrage universel qui voudraient s’en tenir aux formes de suffrage indirect, afin de couper court aux dérives populistes (le résultat n’étant pourtant pas garanti) ?  A ceux qui réclament une démocratie participative ? A ceux qui défendent le renouveau du tirage au sort ? Aux courants qui n’imaginent un redressement démocratique que par la décentralisation, le débat communautaire, l’arbre à palabre, le canton ?

 

Nos démocraties fonctionnent mal, elles sont corrompues et vicieuses, et engendrent des perversions auxquelles nous ne savons faire face qu’en altérant la démocratie elle-même. Cependant nous avons la fraiche mémoire d’un moment historique d’exaspération devant les excès démocratiques : les années 30. A cette époque, écoeurés par la corruption omniprésente, les voyouteries et les fanfaronnades parlementaires, des peuples européens ont pensé qu’on pouvait couper court à ces tracas en instaurant de bonnes dictatures. Ils disaient cela comme on dit une bonne fessée. Nous avons vu par la suite ce que cela signifiait concrètement, et il est clair que nul d’entre nous n’a envie de recourir aujourd’hui au même remède, quelques soient les corruptions qui nous minent. Nos démocraties se conduisent mal, mais nous préfèrerons supporter cela vaillamment plutôt que de voir revenir des régimes honnis, et Churchill avait bien résumé la situation. Ce qui nous laisse sans solution sinon celle de réformer et d’améliorer la démocratie, œuvre pie dont nous ne parvenons pas à nous acquitter pour l’instant.

 

 

 

 

 

 

 




[1] Associato di Filosofia del Diritto
Macroarea Lettere e Filosofia
Dip.to di Studi Letterari Filosofici e di Storia dell’Arte
Edificio B – Piano III – Stanza 26
tel: +39 0672595261
Università degli studi di Roma « Tor Vergata »
Via Columbia, 1
Roma 00173
Italia

 

[2] Département de Sciences Politiques, Institut Catholique de Paris

 

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