Fraternité républicaine

Fraternité républicaine

Conférence Université Paris-Descartes, 25 Janvier 2017

 

« A quoi engage la fraternité, dans la devise de notre république ? »

 

L’éthique appartient à tous les humains, et ses grandes lignes sont universelles : le bien est l’union, le lien, et le mal est la séparation, la haine, la guerre. Nous trouvons cela dans toutes les cultures et sociétés du monde, dans le temps et l’espace (quand la séparation est donnée pour un bien, comme le racisme, ensuite il y a repentir).

« Le sentiment désintéressé sera satisfait si l’usage des fruits est rendu commun, conformément au proverbe que entre amis tout est commun… On voit donc que la propriété privée est préférable, mais qu’on doit en rendre l’usage commun » (Aristote, Politique II 5, 1263a 25-30). Avant l’ère chrétienne, la solidarité est décrite par Aristote comme une valeur vers laquelle l’élan se porte naturellement : une valeur anthropologique, qui fait partie de ce que l’on peut dire de l’homme. Vertu – au sens de disposition au bien – qui se donne comme une sorte d’agapé sociale, autrement dit une agapé qui ne se réduit pas au monde restreint de la famille et de l’amitié privée. Le sum-bolos en face des tentatives toujours renouvelées du dia-bolos.

Ici (culture occidentale), ce n’est pas l’image du bien qui est différente, mais l’ampleur des « autrui » concernés : la fraternité s’adresse à tous les humains.

Notre devise de fraternité signifie « tous les hommes sont frères ». Que font les frères ? comment vivent-ils ? Ils partagent non pas en vertu du mérite, mais en vertu du besoin (le contraire de ce qui se passe dans la société) : ils donnent plus au frère qui a besoin de plus. C’est le désir (espérance, promesse) de pouvoir traiter la société des hommes tout entière, comme une famille.

 

La tendance vers l’unité du genre humain apparaît très tôt (« je suis citoyen du monde », disaient les philosophes grecs), mais de façon très différenciée selon les cultures. Au départ et très généralement, les tribus humaines se sentent séparées/ennemies (Mauss : offrir la tête d’un ennemi à sa fiancée). Dans plusieurs cosmogonies (chinoise, indienne), la séparation en groupes ou en castes distinctes, est actée par l’ontologie du récit originaire. L’universalisme qui voit tous les humains comme des frères sans distinctions de races, croyances, sexes, classes, apparaît chez Paul de Tarse. Pour qu’il y ait des frères il faut qu’il y ait un père.

Au départ, ils sont frères parce qu’ils ont le même père, c’est le judéo-christianisme qui accomplit la rupture avec les religions des ancêtres. Ces dernières n’existent que dans la particularité : mes ancêtres ne sont pas les vôtres, forcément. Michel Henry traduit bien ce passage d’un monde à l’autre : «L’homme n’est autre que le fils de Dieu… faisant de lui non plus un être du monde ou de la nature mais le fils de Dieu… la substitution d’une généalogie divine à une généalogie naturelle » (Paroles du Christ, Le Seuil 2002, p.54-58). Autrement dit : la généalogie divine compte davantage que celle humaine, le culte des ancêtres disparaît, la sacralité de la tribu va peu à peu faire place à une revendication d’universalité.

Que se passe-t-il alors lorsque la Chrétienté s’efface (= l’influence du christianisme) ? Le principe de fraternité ne disparaît pas, au contraire (Nietzsche dans Aurore : « Plus on se séparait des dogmes, plus on cherchait en quelque sorte la justification de cette séparation dans un culte de l’amour de l’humanité… Auguste Comte a surchristianisé le christianisme ». En effet, Comte croyait dans le système catholique sans le Christ et la fraternité humaine sans un père commun. Autrement dit : la racine du principe (la généalogie divine, les enfants de Dieu) disparaît, mais le principe demeure et devient en même temps plus exigeant. Où va-t-il donc trouver ses nouvelles racines ?

La fraternité est autre chose que l’empathie des animaux. Mais elle ne consiste pas non plus à libérer entièrement les humains des inégalités. Elle apparaît chez cet animal qui reconnaît sa finitude, l’homme. Elle signifie que les hommes sont des frères en tragédie, notion analogique de ce que Jan Patocka appelle, en parlant plus précisément des peuples historiques, la solidarité des ébranlés. Il n’y a solidarité que dans l’insuffisance et la finitude reconnues et acceptées. Ce qui nous réunit, c’est la blessure, qui ne saurait être ni niée ni guérie.

Nous voulons être frères, non parce que semblables par la blessure – ce qu’est l’empathie animale ou la compassion instinctive de l’éthique de l’émotion-. Mais parce participant chacun selon son rôle à la construction d’un sens donné à la blessure. La fraternité ne consiste pas seulement à diminuer la souffrance de l’autre parce que je pourrais être à sa place, ou à souffrir-avec pour rendre la souffrance plus acceptable parce que commune. Mais à élever l’amour au-dessus de la souffrance pour démontrer que la blessure de l’homme n’est pas entièrement désarmée, n’est pas sans recours aucun, autrement dit, n’est pas le seul nom de l’homme. La fraternité n’est pas seulement le pansement de la blessure ou sa compensation. C’est l’amour qui est la réponse à la blessure, la relation d’altérité vécue dans une communion. Je veux dire que même si la foi religieuse a disparu pour la fonder, la fraternité inter-humaine ne se conçoit pas sans une forme de spiritualité.

Ce qui compte dans la fraternité est autant l’atmosphère même du partage que le résultat du partage. Elle ne peut se quantifier, ni s’évaluer dans la péréquation des dollars et des tonnes. Elle est une création commune de sens.

Notre mot « partager » traduit deux significations presque contraires : on partage un gâteau (le « gâteau de la croissance »), on partage des convictions. Dans le premier cas, partager signifie diviser, morceler pour donner à chacun une part. Ainsi partage-t-on les fruits de la croissance : l’individu réclame sa part du bénéfice social. Dans le second cas, partager signifie au contraire : avoir part en même temps que d’autre, en réalité, communier. Ici  l’individu entretient des certitudes et des projets en relation avec d’autres, avec tout ce que cela suppose de complémentarité et aussi de querelles possibles.

Quand on partage un gâteau, il diminue. Quand on partage des convictions, elles grandissent. On peut encore exprimer les choses de cette façon : l’économie divise, car il n’y a jamais assez de biens matériels pour les désirs de chacun, tandis que la politique et la religion réunissent, car il s’agit là de biens immatériels qui s’accroissent par le partage (d’où le non-sens des pensées utilitaristes, comme celle qui était tournée en dérision dans Temps difficiles de Dickens, où l’on disait que quand on avait trop d’enfants, on les aimait moins). La fraternité ne se réduit pas à un partage purement matériel du bien-être, lequel est à la fois nécessaire et insuffisant.

La fraternité ne signifie pas que tous nos concitoyens sont exactement nos frères (manière de parler, on dit « mon frère » dans les pays africains et du Moyen-Orient), mais que la société est comme un tissu, une texture. La barbarie apparaît quand les choses se défont, elle apparaît dans la neg-ligence (si l’on reprend le mot latin), à commencer par le langage et jusqu’aux relations humaines les plus intimes. Au premier abord on voit le barbare violent et agressif. Il est d’abord seul. Et c’est pourquoi il privilégie la violence comme relation possible, conséquence et non caractéristique principale. La barbarie est l’effilochage du texte culturel et de la texture sociale. Autrement dit, l’inverse même de la fraternité telle que nous venons de la décrire.

La fraternité n’est pas un effacement des différences, une indétermination, comme peut le laisser croire notre manière de fustiger toute différence comme « discrimination », donc de façon péjorative. La fraternité est une forme du lien inter-humain (d’autres liens étant l’amour ou l’amitié par exemple), qui inclut la solidarité entre membres de la même humanité. Elle suppose que des êtres différenciés (et différents) tissent des liens au-delà de cette différence : elle ne suppose pas que l’on abolisse ces différences.

Contrairement à tous les préjugés, l’égalité est le contraire de la solidarité, qui signifie que chacun a besoin de l’autre. Tocqueville avait déjà précocement montré que les égaux, les semblables, perdent en même temps le besoin de la relation. La société de la péréquation abstraite ne peut que séparer, car chacun s’en va avec sa part, et ne devant rien à personne puisque cette part est considérée comme un dû, ne réclame non plus rien à personne. La société du partage fraternel est un tissu de mots, de dons et de contre-dons, ce qui suppose des différences, donc des inégalités assumées. La barbarie s’exprime par la solitude revendiquée, au sens de l’auto-suffisance.

 

Il faut ajouter en dernier lieu que le sentiment de fraternité envers tous mes frères humains, est une disposition éthique – ce n’est pas un instinct, qui vient tout seul. Une disposition éthique n’existe que dans la liberté : on ne peut pas décréter la fraternité ni l’imposer – c’est ce qu’on signifié les citoyens américains à Obama quand il a voulu mettre en place l’Obama Care. Il ne s’agit pas de contraindre à l’unisson, comme le disait Aristote, car on engendrerait la contrainte et jamais la fraternité, qui est non pas le résultat d’une politique, mais le fruit d’une vertu (c’est toute l’ambigüité de la devis française : elle identifie la morale et la politique, et à ce titre court tous les risques de l’idéologie).

 

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