La signification de la mortalité du vivant

publié dans L’homme augmenté conduit-il au transhumanisme ? Parole et Silence 2016

La signification de la mortalité du vivant

Dans l’affaire de l’immortalité à portée de main, il y a la négation de la nature au sens de la phusis, au sens de la généalogie des êtres.

Inscrite non plus sous le signe de la re-naturation collective des sociétés (d’où la terreur) mais sous le signe de la volonté individuelle de re-naturation, la société post-mortelle n’impose pas l’immortalité, elle la permet et la propose comme un droit. Les vœux les plus fous des humains naïfs, ou bien ivres de puissance, étaient de mourir seulement quand ils en auraient envie. Dans Les lettres de mon moulin, le petit dauphin à l’article de la mort s’étonne qu’un fils de roi doive subir la condition commune : « mais enfin est-ce que mon ami Beppo ne pourrait pas mourir à ma place, en lui donnant beaucoup d’argent ? » (Alphonse Daudet, Lettres de mon moulin, La mort du dauphin). Et le roi Béranger de Ionesco, auquel le médecin annonce sa mort proche, s’écrie étonné : « on m’avait promis que je ne mourrais que lorsque je l’aurais décidé moi-même » (Ionesco, Le roi se meurt, Folio 1963, p.53). L’individu post-moderne manifeste tous les traits, tantôt du petit garçon affolé réalisant que le principe de plaisir est battu en brèche, tantôt du vieux roi qui répète « moi, moi, moi », et dont le médecin dit : « maladie psychique bien connue, narcissisme » (id. p. 126).

Liberté individuelle oblige, il y aura, nous dit-on, des statuts humains différents – au milieu du XXI° siècle, un peuples de cyborgs immortels sera mêlé à des humains traditionnels, en quelque sorte des Amish. Autrement dit : la charge du renouvellement incessant, la vocation de créer toujours du neuf, liée à l’acceptation de la mort, sera dévolue à un groupe de volontaires demeurés mortels. Ceux-ci sauveront le cœur du monde (le renouvellement). Car les humains immortels n’auront pas d’enfants : zéro naissance, zéro mort est le programme de la société des immortels, comme dans le roman Globalia de Christophe Rufin.

 

L’immortalité de la Silicon Valley oublie que la nature est un perpétuel renouvellement, ce qui traduit la perpétuelle jeunesse du monde, le recommencement, la succession indéfinie des aurores – rien d’autre. Et c’est en même temps – les deux sont liés – la diversité toujours recommencée à partir des êtres singuliers, toujours nouveaux. Il n’y a de diversité, de singularité, et d’espérance, que dans l’acceptation de la mort.

 

L’immortalité individuelle ne bloquerait pas seulement l’évolution au sens où la fin de la mort signifie la fin ou au moins la grande raréfaction des naissances, donc la permanence des mêmes dans les siècles des siècles. Mais même pour ceux qui naitraient encore, l’écrasement serait tel que sans doute rien de neuf ne pourrait vraiment apparaître.

Imaginons une seconde, dans ce bar parisien, deux jeunes écrivains en train de parler de leurs prochains livres, aujourd’hui. Or dans le même bar, aux tables voisines sont assis Charles Péguy, Renan, Paul Valéry, et Tocqueville, mais aussi Diderot, et j’en passe – tous bien vivants et en pleine possession de leurs moyens. Croit-on que ces deux jeunes écrivains pourraient tout simplement exister ? Nos ancêtres disaient quand ils vieillissaient : « il faut laisser la place ». Ce n’est pas une affaire de mètres carrés. Mais il s’agit de laisser sa place à chaque nouvelle aurore. Faute de quoi c’est la nature même, comme incessante succession des naissances, qui s’efface et disparaît. Hans Jonas a évoqué cette question dans Principe responsabilité (Le Cerf 1992, p.40). Il décrit un monde sans jeunesse « d’individus déjà connus, sans la surprise de ceux qui n’ont jamais existé (…) la promesse toujours renouvelée, contenue dans l’initialité, dans l’immédiateté et dans l’ardeur de la jeunesse (…) le privilège unique de voir le monde pour la première fois et avec des yeux nouveaux (…) l’étonnement (…) la curiosité de l’enfant ».

Cette innocence, qui ne se donne jamais deux fois, représente sans aucun doute le cœur même de ce que nous appelons nature – la capacité de tout recommencer à chaque génération. Donc la capacité de diversité infinie, chaque génération engendrant des singularités absolument nouvelles. Gunther Anders avait même suspecté là une honte, le « malaise de la singularité » (Obsolescence de l’homme, p.74), issu de la liaison fatale entre le caractère irremplacable et la mortalité. Il est possible que le développement de l’individualisme et donc, d’une certaine manière, de la singularité, rende la mort de plus en plus insupportable (elle l’était certainement moins dans les sociétés holistes, où l’individu était partie prenante d’un tout qui, lui, ne mourait pas). Ou pour le dire d’un trait : la personne est l’être humain qui « meurt le plus ». D’où la volonté de s’en défaire ?

 

C’est pourquoi le post-humanisme garantit la vieillesse du monde au sens de son immobilité à-jamais, une sorte d’arrêt sur image, une nature en catalepsie, immuable, sanctuarisée, qui dès lors ne sera plus nature mais tombeau. Il s’agit de bloquer l’évolution. Il est extraordinaire que ces découvertes soient données comme des progrès : au nom du progrès c’est la conservation la plus intégrale et la plus absolue qu’on n’ait jamais vue : non pas celle des principes, non pas celle des institutions, mais celle des humains eux-mêmes, qui continueront, toujours les mêmes, de hanter le monde avec chacun leurs petites marottes. Nous touchons du doigt concrètement, ici, à quel point l’évolution humaine sur tous les plans, est conditionnée par la capacité à accepter notre condition – ici la mort : dès que l’évolution se donne comme récusation de notre condition, elle se nie elle-même.

 

Il faut préciser ce que ces projets, réalisables ou non, recèlent d’indifférence morale.

S’il apparaît clairement que « l’ultime vérité de la société occidentale contemporaine, c’est la fuite éperdue devant la mort » (Castoriadis, La montée de l’insignifiance, Le Seuil poche, 1996, p.77), cette obsession de l’immortalité individuelle à portée de main, signifie la sortie du monde humain, non pas seulement en terme de fin de la nature, qui est croissance et remplacement, mais en terme éthique. L’amour est limitation de soi pour laisser place à l’autre. En Occident, le modèle est ce Dieu des Judéo-Chrétiens qui crée par amour, se limitant lui-même pour faire place à ses créatures. En ce sens, accepter de mourir n’est rien d’autre que donner à d’autres la joie du monde.

Vouloir capturer l’immortalité c’est nier à la fois la nécessité et l’amour, d’une récusation à la fois anthropologique et morale. La nécessité est entendue ici comme une loi interne qui veut que chaque être porte en soi sa limitation, par quoi il s’identifie. La modernité quand elle délire  croit que « notre liberté s’arrête là où commence celle des autres », autrement dit, que nous n’avons pour limite que la force extérieure à nous. Ce que toute la réalité dément. Le franchissement des limites intérieures engendre l’hubris –et il arrive que nous vivions dans l’hubris sans en apercevoir l’absurde et même l’horreur. L’hubris a d’autant plus de chances de se déployer que la technique permet tous les dépassements. Plus loin, l’acceptation de la nécessité revient à un geste d’amour, car il s’agit, en acceptant sa propre limitation, de se réjouir de l’existence de l’autre (cf le très beau texte de Martin Steffens, L’amour comme consentement à la mort, archives privées).

Le courant post-humaniste traduit, outre la frénésie infantile d’une société livrée au seul désir, de surcroit un déni de l’éthique en général et de l’éthique occidentale fondée sur la singularité individuelle.

Nous fondons notre éthique sur la spécificité de chaque être humain appelé personne, et c’est pourquoi pour nous la transmission éducative n’est pas le simple passage d’une tradition à reprendre, mais le passage d’une tradition à reforger et à refigurer à chaque génération. Nous ne sommes pas en Occident des adeptes de l’éducation d’initiation, comme ailleurs, mais de l’éducation d’initiative, parce que nous croyons que les individus sont des personnes singulières et libres. Ainsi la transmission, pour nous, est-elle le moteur d’un perpétuel grandissement, puisque des personnalités toujours nouvelles reprennent à leur compte les questions traditionnelles et proposent à chaque génération de nouvelles réponses. Elle est un leg généreux parce qu’il ne préjuge pas de ce que les « nouveaux » (les Grecs appelaient les jeunes oi neoi) vont en faire. Ils en feront ce que leur liberté leur conseille. De cette seule manière existe ce qu’on nomme le progrès. Chaque génération refait le monde à sa façon et répond autrement aux vieilles questions. Nous ne transmettons que les questions, et des réponses ouvertes.

L’anthropologie et l’éthique se conjuguent pour donner ainsi sens à la mort individuelle. Celle-ci permet la transmission des réponses et des questions à d’autres êtres tout à fait nouveaux qui exprimeront leur liberté par des réponses et des questions nouvelles. Ici encore comme sur bien des points, la liberté personnelle rend possible la flèche du temps : le temps ne saurait être fléché sans la liberté personnelle qui engage toujours du nouveau. Les cultures à temps dotées d’un temps circulaire considèrent les individus comme des membres du tout familial et social, non comme des personnes.

Récuser la mort traduit la récusation du nouveau parce que la transmission est seulement assomption du nouveau. Et cela ne se peut que par le renoncement éthique à l’ancien : « Telle est ma joie, elle est parfaite. Il faut qu’il grandisse, et moi, que je diminue » (Jean 3, 29-30). Mon avenir, ce n’est pas mon immortalité. Mon avenir, c’est autrui, qui renouvellera encore le monde.

Le post-humanisme traduit l’amoralisme le plus puissant depuis le commencement des utopies modernes. Si la morale consiste bien à porter attention à l’autre, il ne s’agit en rien de cela ici, puisque la prise en compte des autres générations cesse tout à fait. Il faut bien préciser que le projet post-humaniste concerne seulement une ou deux générations, qui forment le projet, en se rendant immortelles, d’empêcher les autres d’apparaître. C’est bien l’individualisme égoïste et narcissique le plus voyant (et total) qu’il nous ait jamais été donné de voir, qui irait jusqu’à immobiliser la nature elle-même pour son propre confort – interrompre ce qui, essentiellement, devient. Le projet revient à prévoir la mort de la nature pour l’immortalité d’une ou deux générations d’individus. Tout se passe comme si l’individu, après avoir confisqué l’espace à son profit (aboli les communautés d’appartenance, défait les familles, disloqué la solidarité des sociétés), se prenait à confisquer aussi le temps – voler à son profit l’existence des générations suivantes.

 

Les échecs des idéaux précédents ont profondément déçu. Nous n’avons pas cherché à savoir si les caprices de la volonté pourraient se révéler irréalisables en raison de notre enracinement dans une condition fondatrice. Nous avons simplement changé les contenus de nos attentes, nous avons posé ailleurs les caprices de notre volonté et la teneur de nos utopies. Ce qui est bien compréhensible : les premières utopies, celles de la modernité, avaient bien pris soin de détruire les anciens dogmes, et de bruler leurs vaisseaux derrière elles. La quête d’immortalité a ainsi remplacé les projets de perfection collective. Il s’agit toujours de nous émanciper radicalement de notre condition telle qu’elle nous a été léguée. Il n’y a pas de solution de continuité entre l’aventure de la première modernité et le moment contemporain. Ce que Condorcet attend, annonce exactement nos vœux présents : « un moment où la mort ne sera plus que l’effet, ou d’accidents extraordinaires, ou la destruction de plus en plus lente des forces vitales, et qu’enfin la durée de l’intervalle moyen entre la naissance et cette destruction n’a elle-même aucun terme assignable » (Esquisse… Flammarion 1988, p.294). Par ailleurs, la post-modernité accomplit l’attente de la modernité comme eschatologie singée et parodiée : « Car il faut qu’il règne jusqu’à ce qu’il ait mis tous les ennemis sous ses pieds. Le dernier ennemi qui sera détruit, c’est la mort » (Corinthiens, 1, 15). Eschatologie parodiée, puisqu’il ne s’agit pas de la dernière finition, du dernier ennemi à vaincre après que les autres aient été terrassés. Car les autres n’ont pas été vaincus – ni l’injustice, ni la misère, ni la médiocrité. Il s’agit plutôt d’une énième tentative de rejouer le numéro de la toute-puissance, avec les moyens contemporains, dans les mêmes transports d’enthousiasme et de vanité. Et avec la même conviction (jouée ? naïve ?) que l’histoire humaine précédente n’était qu’une pré-histoire (Marx) et que nous allons entrer enfin dans la véritable histoire : jusqu’à présent, « le corps n’est qu’un brouillon », disent Ray Kurzweil et David Le Breton (Céline Lafontaine, La société post-mortelle, Le Seuil 2008, p.165).

Nous nous trouvons une fois de plus devant des phantasmes affichés comme des projets. Face à ces délires de totalité, l’écologie et le christianisme sont les dernières des anti-utopies.

On ne peut pas dire avec certitude que les utopies ne se réaliseront pas. Il faut surtout empêcher qu’elles se produisent, comme disait Berdiaev. Celle-ci ne tuera personne. Elle répandra partout le noir intense de la signification perdue. Car c’est ici la nature elle-même qui s’effondre, par la suppression de la nouveauté, du renouvellement.

 

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