L’idée d’Université

L’idée d’Université

La Roche sur Yon – 21 novembre 2015-11-23

 

C’est ironique : l’idée d’université n’est pas universelle. L’idée d’université est née en Occident. Sa particularité : elle est liée à l’idée de vérité. Il ne saurait y avoir d’université au sens où nous l’entendons, que si est présente dans le monde culturel l’idée de vérité.

Penser qu’il y a une vérité signifie penser que la réalité a un nom. Ce que nous voyons apparaître pour la première fois peut-être dans le poème de Parménide, à travers cette tautologie qui peut paraître obscure : « ce qui est, est ». Il faut comprendre que ce qui est réel, importe pour le discours. On le comprendra mieux en opposant la vérité à son contraire : le mythe. Le mythe n’est pas faux : il n’est ni-vrai ni-faux, il est indifférent à la vérité, il ne s’intéresse pas à la réalité. Par exemple, le héros Achille est un mythe ; qu’il ait réellement existé ou non, cela n’a aucune importance – les anciens Grecs l’invoquent pour donner l’exemple du courage ; il est un modèle moral ; sa réalité ou sa non-réalité ne font pas sens.

Anne Cheng dans la préface de son Histoire de la pensée chinoise, prévient qu’il ne s’agit pas là de philosophie mais de pensée. Car le logos, comme quête de la vérité, est seulement occidental.

Il s’agit bien d’une quête ; vérité n’est pas connaissance sûre : elle nous échappe toujours, il faut la quêter humblement, et la dépasser sans cesse. Elle nous échappe de deux manières : d’abord parce qu’elle est insondable, ensuite parce qu’elle est évolutive.

L’idée de vérité à quêter et à dépasser, forme le fondement et l’unique légitimation de l’idée d’université. Il ne s’agit plus de fonder des écoles pour raconter des mythes édifiants, mais pour former des esprits conscients de la nécessité de cette quête, de ses difficultés.

 

L’université forme les esprits à chercher à savoir. Les arts libéraux visent la connaissance du vrai (les arts serviles visent la transformation de la matière, les beaux-arts visent la contemplation du beau).

La vérité se distingue de l’illusion, de l’opinion, de l’hypothèse.

L’université a pour but d’éduquer l’intelligence, de former l’esprit. Elle ne cherche pas à former à des professions. Elle ne prépare pas des savants. Elle forme des esprits qui pourront s’ils le veulent devenir savants, mais qui surtout utiliseront leur rigueur pour la vie. Il lui faut « armer pour la vie » mais la vie ordinaire. Enseigner l’humilité devant l’étendue du savoir – et devant la vérité qui est donnée et non construite par nous. Et enseigner le régime d’incertitude, qui fomente la vérité, la foi, et la démocratie de ce continent.

Notre continent est entièrement forgé par ce principe d’incertitude.

Ainsi la philosophie et le christianisme naissent-ils dans la même atmosphère et le même présupposé. Cherchant la vérité  ils se mesurent au salto mortale dont parlait Jacobi : car la vérité est incertaine, et tendre vers elle, c’est se risquer. Cassingena-Trévédy dit que le Magistère n’est pas le « magicien de la vérité », mais « son acte suprême est d’avouer la nuit » : d’avouer le mystère, c’est à dire le statut trouble de la vérité et l’existence du salto morale. Cela signifie que nous vivons dans un séjour en cherchant une demeure. La connaissance peut être vue comme une espérance, car notre intelligence finie ne peut percer entièrement ce qui a été conçu par le Créateur. La foi aussi est une espérance. Sous le régime d’incertitude, tout est espérance.

D’autant que notre culture est sous le signe du temps fléché : par le dépassement permanent du passé et l’espoir d’amélioration. L’humanité n’a pas été créée entière et définitive ; elle se fait elle-même au fil du temps, et peut se perfectionner toujours.

 

La volonté de savoir, et d’un savoir gratuit, répond à l’idée de création.  Le monde créé est rationnel, et cela indique que nous pouvons le connaitre. Sa rationalité est une harmonie que l’on contemple : théorie vient de theorein qui signifie contempler : le vrai attire à soi comme le bien et le beau. Enfin, la création est l’œuvre d’un auteur transcendant, donc infiniment complexe, dont la compréhension n’est jamais épuisée. D’où l’idée d’une vérité toujours à chercher et à creuser. Elle ne peut être contenue dans un unique livre, comme le voudraient les totalitarismes (Staline) ou les utopies de la totalité (Orwell) ou les littératures fantastiques (Borgès).

Le régime de la vérité, sous lequel nous vivons, sous entend deux conséquences ou caractéristiques essentielles :

La vérité suppose l’universalité, parce qu’une proposition vraie l’est partout et pour tous. Tandis qu’un mythe ne vaut que pour un groupe, une tribu, une culture.

La vérité suppose la liberté, parce que dans le régime de la liberté, une autorité arbitraire ne peut pas imposer les dogmes selon son bon vouloir : l’esprit humain est à la fois soumis à la vérité, et libre grâce à elle.

 

L’Europe est le seul continent à avoir créé les universités, institutions qui ne se donnaient pas pour vocation de transmettre les savoirs seulement, mais de susciter la « recherche », c’est à dire le dépassement des certitudes de chaque époque. Laurent Lafforgue écrit « je fais l’hypothèse que c’est l’identification de la vérité et  du chemin dans la personne du Christ qui a engendré l’université : cette étrange institution née dans l’Eglise latine médiévale et dont aucun équivalent ne fut inventé dans nulle autre civilisation. Une institution vouée à la transmission des savoirs, mais aussi à leur recherche jamais lassée, et donc au dépassement inévitable de tous les acquis »[1].

 

Les universités ont été créées en Europe pour répondre à cette tension entre les savoirs (toujours à dépasser) et la vérité (toujours à quêter). C’est bien ce que nous appelons la recherche. Par comparaison, les madrasas musulmanes sont des écoles supérieures où l’on récite le Coran, en tant que catéchisme, et n’ont rien à voir avec des universités livrées au régime de l’incertitude. Cette comparaison est compréhensible si l’on songe que l’islam est la religion du Livre, et le christianisme la religion du logos, de l’interprétation.

 

Pour mieux comprendre le régime de vérité qui fait les universités, il faut l’opposer à la fois

aux mythes ni-vrais ni-faux, histoire signifiantes et morales

à la certitude totale

On peut citer trois exemples concrets d’enseignement historique correspondant à trois formes d’appréhension du monde :

L’école des anciens Grecs qui enseignaient les histoires d’Homère (mythes)

La madrasa musulmane qui enseigne une certitude (l’islam est certitude, tous les humains sont musulmans)

Les académies/lycée/portique des anciens Grecs à partir de l’époque de Platon, qui commencent la quête de cette vérité tâtonnante et pleine de promesse, et dont nos universités sont  les héritières.[2]

 




[1] Laurent Lafforgue, Langage et vérité, colloque à l’Université Paris-Sorbonne, novembre 2009

[2] L’idée d’université a été décrite par Newman, cf. Hervé Pasqua, La reconstruction du christianisme, Newman et l’unité de l’agir, Ad Solem 2012

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