Monastères et démocratie

Monastères et démocratie

Publié dans Actualité de Saint Bernard, Editions Lethielleux, 2010

 

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Léo Moulin et l’Europe

 

On connaît peu l’histoire politique des monastères européens, pourtant riche de significations. N’étant pas historienne, je voudrais vous proposer une réflexion sur ces significations, à partir des travaux de l’historien Léo Moulin, qui s’est intéressé particulièrement à ces questions. Ce qui me permet pour commencer d’adresser un bref hommage à un homme hors du commun, qui a beaucoup fait pour l’Europe et pour la culture européenne.

Né en 1906 dans une région ouvrière de la Belgique, Léo Moulin a été élevé dans un milieu d’athées militants, socialistes, et adeptes de la libre pensée. Son esprit curieux et honnête va prendre le « libre examen » à la lettre, si bien qu’il va se défaire peu à peu de toutes ses croyances antérieures, d’abord en lisant la Somme contre les gentils dans la prison italienne où son anti-fascisme l’a enfermé pour 13 mois, puis en découvrant la réalité du communisme et la pensée chrétienne de son temps. En 1942, ayant accompagné un ancien élève dans un monastère bénédictin (par curiosité toujours, il n’avait jamais pénétré dans ce genre de lieu), comme on doit y rester silencieux, il réclame des livres et le supérieur lui propose une histoire de la Règle de l’ordre. Il est stupéfait. Il était sûr de tomber sur l’autocratie absolue et arbitraire –perinde ac cadaver- et il découvre le règne du droit. Il s’extasie, creuse, fouille, devient spécialiste de l’histoire politique des ordres religieux. Grand européen, l’un des fondateurs du Collège de Bruges, il est persuadé que l’esprit de l’Europe prend sa source dans la liberté et que la liberté politique moderne prend sa source dans les monastères catholiques.

Léo Moulin ne renia jamais l’athéisme de son enfance. Et pourtant il ne travaillait pratiquement que sur l’Eglise (à part la gastronomie, dans laquelle il était imbattable), il passait sa vie avec des chrétiens, et parlant de son agnosticisme, ses amis catholiques italiens lui disaient : Tu es, Léo, une blague de l’Esprit-Saint ! En 1996, se sentant mourir, Léo Moulin écrit à son ami Ugeux une lettre composée d’une seule ligne : « Nous reverrons-nous encore dans cette vie ? ».

Je suis heureuse de l’occasion qui m’est donnée ici, en guise d’introduction, de rappeler sa mémoire.

 

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Prémisse de la démocratie moderne

 

Quand le roi Jean sans Terre adopta la Magna Carta en 1215, il y avait un siècle que fonctionnait dans l’ordre cistercien une assemblée élue. Et quand les communes d’Occident, à cette même époque, commencèrent d’organiser en leur sein des coutumes démocratiques, celles-ci existaient depuis longtemps dans certains Ordres. Le vote majoritaire apparaît dans les communes en 1143 : l’Eglise le connaît alors depuis 6 siècles.

 

Saint Benoît de Nursie (VI° siècle) fonde au monastère du Mont-Cassin la Règle qui deviendra au fil des siècles suivants un modèle de gouvernement pour presque tous les monastères européens. L’Abbé est élu par toute la communauté.

Au XII° siècle est créé le Chapitre général de Citeaux (berceau de l’ordre cistercien). C’est une assemblée de représentants élus, qui délibère chaque année sur le gouvernement de l’Ordre. Elle a le pouvoir législatif, électif, administratif. Elle élit le supérieur général, chef de l’exécutif, et peut éventuellement le déposer. Le Chapitre général est la préfiguration des parlements modernes. La communauté cistercienne est gouvernée par une assemblée, et non par un homme.

Je vous laisse étudier chez les historiens l’extraordinaire ampleur et complexité de cette organisation de gouvernement qui s’étend peu à peu dans les ordres monastiques, innombrables, que compte l’Occident. Toutes les procédures qui furent ici ou là, et de siècle en siècle, inventées. Les différences d’exercice du pouvoir selon les Ordres. L’essentiel est ceci : il s’agit d’un gouvernement de droit ou sous le droit : le chef est élu par une assemblée qui dicte la loi à laquelle lui-même est soumis. C’est la règle qui commande en dernier ressort. La Chapitre Général, ou Parliamentum, est souverain (il peut révoquer un chef).

 

Les formes électorales et délibératives qui se développent en Occident avec les communes ou les Etats Généraux, viennent-elles des monastères ? La démocratie ancienne était alors à la fois trop oubliée et trop différente pour servir de modèle. Si la Magna Carta de 1215 est, d’après Duroselle « la plus lointaine origine du régime parlementaire » (L’Europe, Histoire de ses peuples, p.161)  Léo Moulin pense qu’elle subit l’influence des Cisterciens, installés en Angleterre depuis 1128 et très développés. L’évêque Stephen Langton, très influent dans la révolte contre Jean sans Terre, avait séjourné chez les Cisterciens et connaissait bien leur règle. Nombre de revendications de la Magna Carta, l’usage de certains détails et de certains mots, rappellent clairement la règle cistercienne. De même, en se penchant sur l’élaboration du code électoral de 1789, Léo Moulin pense que celui-ci (qui ne pouvait tenir son influence des Etats Généraux, réunis la dernière fois en 1614) présente bien des similitudes avec les règles des ordres monastiques.

C’est encore le point de vue de Jean Baechler (Démocraties, Calmann-Lévy, 1985, p.87) : « Le monachisme occidental est ainsi devenu, par la force des choses et non de propos délibéré, un véritable laboratoire des pratiques électorales pendant au moins cinq siècles. Elles ont servi de modèles aux communes italiennes, avant d’être reprises par les régimes parlementaires. Les démocraties modernes ne doivent rien, en matière de techniques électorales, aux démocraties antiques, dont l’expérience avait été entièrement oubliée, elles doivent tout aux ordres monastiques ».

 

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L’esprit de la démocratie

 

Dans l’esprit du christianisme, et Thomas d’Aquin théorise cette idée, le pouvoir temporel est laissé entre les mains de l’homme, avec ses faiblesses et ses imperfections. Autrement dit, ce n’est pas Dieu qui conduit la société humaine. Il s’agit donc de penser des modèles de gouvernement au sein même de la finitude, et sans surtout confondre la cité terrestre avec la cité céleste.

Un même sillon anthropologique ouvre la voie au gouvernement des Ordres et à la démocratie moderne, même si, comme on va le voir ensuite, il ne s’agit pas ici à proprement parler de démocratie. Il faut un pouvoir sous le droit, parce que ce sont les hommes qui se gouvernent, et parce que les hommes sont infiniment faillibles.

 

Le premier critère d’une société de droit, où la loi ne s’impose pas de l’extérieur parce que les hommes sont considérés comme responsables de leurs actes et de leurs choix, est celui-ci : la constitution est connue de tous (là où les lois et appartenances sont dissimulées, tout est prêt pour le règne de l’autocratie et de l’arbitraire, car seule la transparence peut garantir l’honnêteté). Les règles des congrégations ne sont pas secrètes, mais exposées et bien connues par tous leurs membres.

Les Règles monastiques sont fondées sur ce regard réaliste que l’on trouvait déjà chez Aristote, et qui sert de pierre angulaire à toutes les démocraties.

Tout d’abord, on connaît les dangers du pouvoir. Il rend fou, disait Aristote. Fut-il le plus sage, celui que l’on dote du pouvoir personnel risque bien d’y perdre sa sagesse. C’est pourquoi le pouvoir doit être partagé, dans l’espace (chacun en détient une partie) et dans le temps (les charges sont temporaires, avec des durées de mandats qui varient selon les époques et selon les ordres). Chez les religieux, les pouvoirs (exécutif, législatif) sont déjà divisés, déjà dans le but que « le pouvoir arrête le pouvoir ».

D’une manière générale, on ne saurait gouverner qu’en tenant compte de toutes les faiblesses humaines, de l’incertitude et de l’erreur de tout ce qui vient des hommes. On demande par exemple à celui qui sort de charge de rendre des comptes au Chapitre. La Règle (et ceci est très clair déjà dans celle de Saint Benoît) ne cherche pas à réaliser l’idéal, mais à tenir la mesure, eu égard aux tentations humaines.

Le regard se penche sur les possibles défaillances de l’organisation élective : les risques de tricheries, d’indifférence ou de désinvolture (absences, abstentions), de montée des groupes de pression… Les codes électoraux très minutieux, sont maintes fois révisés, devant les écarts nouveaux qui apparaissent sans cesse. Chaque ordre essaye des formules diverses pour améliorer les choses. L’organisation du Chapitre ne cesse au cours des siècles de s’améliorer et de s’adapter.

Le problème principal d’une organisation de ce genre est bien connu : celui de la décision en situation exceptionnelle. Déjà au tout début de la République, les Romains avaient compris que la lenteur des décisions prises par élection ne pouvait répondre à cette situation. Ici, les Ordres créent tantôt des procédures d’urgence qui pallient à la lenteur de la procédure ordinaire ; et parfois, un Chapitre généralissime (ordres prêcheurs) doté de pleins pouvoirs, qui se réunira peu.

La question cruciale de la lucidité des votants est en permanence réfléchie : autrement dit, la question de la légitimité du système électif lui-même, sous ses divers aspects. Le nombre a-t-il raison ? On est bien loin ici de prétendre que « la volonté générale est toujours droite »… Saint Benoît parle déjà du vote unanime qui peut se porter sur un religieux indigne. La certitude est celle-ci (très aristotélicienne) : aucun homme n’est par nature le meilleur pour diriger les autres, et qui a le plus de lucidité pour en décider ? Aristote pensait qu’un groupe a plus de chance de prendre une bonne décision qu’un seul homme. Les moines disent : « le nombre est une présomption de saniorité » : noter le mot « présomption » (non une preuve). L’expression « sanior et major pars » se développe à partir du XI° siècle, reconnue par le concile du Latran en 1179. En 1247, le pape Innocent IV affirme qu’un petit groupe, si sage soit-il, ne peut avoir le dessus sur une grande majorité (le nombre, présomption de saniorité).

Enfin, si le pouvoir est sous la loi, la conscience individuelle reste au-dessus de tout. Le mandat impératif, dans les Ordres, n’existe pas : on vote en conscience. Par ailleurs, si l’obéissance au Supérieur est liée à la loi (nul n’est censé obéir à son Supérieur « contrairement aux Constitutions »), elle est aussi liée, et même en dernier ressort, à la conscience personnelle : le moine doit obéir « en toute chose où n’apparaît pas le péché ».

L’interdiction expresse de tout tirage au sort (interdit officiellement par le pape en 1223), marque bien l’esprit de ce type de gouvernement :

-      ce n’est pas Dieu qui gouverne en cachette

-      gouverner n’est pas un jeu

-      les hommes ne sont pas interchangeables, certains sont en effet meilleurs pour gouverner, il s’agit de les découvrir et de les reconnaître

-      en dépit des erreurs et difficultés, il est possible de désigner le bon gouvernant

 

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Il ne s’agit pas de démocratie : les deux sociétés

 

Pourtant, je voudrais insister sur un point qui me paraît crucial : quand nous utilisons ici le mot démocratie, c’est en un sens dérivé.

Nous avons le tort (depuis Dewey) de croire que la démocratie peut s’appliquer dans tous les groupes de la société, et nous avons pris l’habitude de parler de la « démocratisation » de tel ou tel secteur, signifiant par là que ce qui s’y adressait à un petit nombre s’y adresse dès lors au grand nombre.

En réalité, il ne faut pas confondre la grande société, ouverte parce que les individus n’ont pas choisi d’y entrer, et donc se donnant ses propres fins à partir des volontés des individus ; et les sociétés internes, plus petites, et fermées au sens où leur finalité est déjà-donnée, les individus ayant le choix d’y entrer et d’en sortir. C’est pourquoi d’ailleurs, dans les sociétés ouvertes, on punit mais on n’ostracise pas, tandis que dans les sociétés fermées, on ostracise et on ne punit pas. Je puis changer de syndicat et même de religion. Mais je ne puis changer de patrie (en tout cas plus difficilement) : la patrie ne peut donc pas m’imposer les finalités. Ainsi la véritable démocratie, instaurée dans une société globale, instaure-t-elle un débat sur les finalités, et c’est bien là sa caractéristique.

On peut dire de façon dérivée que la démocratie règne dans un parti politique ou dans une association – ou dans un monastère. Pourtant il n’y a pas ici un choix des finalités, puisqu’elles sont données d’avance. Les finalités sont entre les mains de Rome, qui interviendra si le Chapitre d’un ordre s’avisait de transformer les finalités.

Il est donc très curieux de constater que les monastères, qui n’étaient pas les lieux par excellence où la véritable démocratie peut se développer, ont pourtant été les creusets où s’est opérée la renaissance d’un pouvoir sous le droit, après une très longue disparition.

La raison en est à mon avis la suivante : subordonner le pouvoir au droit n’est pas le signe d’une vertu morale universelle, mais d’une vision anthropologique particulière. Cette vision anthropologique est chrétienne et européenne. L’anthropologie chrétienne, qui est à la fois celle de la finitude et de la liberté, appelle par là même un pouvoir sous le droit. L’Europe moderne n’est pas la fille de l’anthropologie révolutionnaire, comme elle se plait à le croire : mais de l’anthropologie chrétienne.

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