Simone Weil contre les partis politiques

publié dans Simone Weil, Philosophie, mystique, esthétique, sous la direction de Gizella Gutbrod, aux Archives Karéline

 

Venue à Londres dans l’espoir d’être parachutée en France comme « infirmière de première ligne » (idée qui était la sienne), Simone Weil est affectée en décembre 1942 par André Philip à la Direction de l’intérieur de la France libre comme rédactrice. C’est là qu’elle écrit, en quelques mois, une « Etude pour une déclaration des obligations envers l’être humain », qui deviendra L’enracinement. Il s’agit dans L’Enracinement de penser une civilisation nouvelle, celle qui remplacera le monde du totalitarisme et de la guerre totale.  On y sent l’obsession de l’avènement des deux totalitarismes, le rouge et le brun, le premier risquant de se substituer au second : la France peut glisser soit dans le fascisme, soit dans le communisme, soit dans le chaos. L’époque doit se soustraire à ces idolâtries jumelles, fonder une civilisation spirituelle. Ce livre suggère tout ce que nous ferons, recommençant à neuf, quand la guerre sera finie.

Si la constitution européenne avait pu être rédigée à partir des idées de L’Enracinement !

Dans ce texte, le dernier, qui poursuit sa pensée et la couronne, Simone Weil se place d’emblée à un autre niveau que celui de la Déclaration des droits de l’homme de la saison révolutionnaire. Elle se situe moins dans la pensée de l’émancipation que dans la certitude cardinale, inspirée par le judéo-christianisme, de la dignité de chaque être humain. C’est pourquoi elle parle des « besoins de l’âme », dont je ne cite ici que la liste : l’ordre, la liberté, l’obéissance, la responsabilité, l’égalité, la hiérarchie, l’honneur, le châtiment, la liberté d’opinion, la sécurité, le risque, la propriété privée et collective, la vérité.

L’enracinement est l’envers de l’émancipation. Les humains ont besoin des deux pour vivre dignement. Mais ce qui manque le plus à l’époque moderne, c’est l’enracinement. Simone Weil est très dure devant l’émancipation à outrance : « La pensée du progrès a été plus tard laïcisée ; elle est maintenant le poison de notre époque (…) Le dogme du progrès déshonore le bien en en faisant une affaire de mode » (Quarto Gallimard, p.1171). Un être humain a besoin de s’enraciner dans une culture et dans un passé, dans un pays et dans des lieux, dans une famille et dans des groupes choisis ou non. L’homme est enraciné dans une religion (c’est pourquoi Simone Weil réclame que les instituteurs soient obligés de parler de Dieu et du christianisme, puisque c’est la religion du pays).

 

Je m’attarderai ici brièvement  sur la question de l’enracinement dans les groupes, telle que Simone Weil la défend et la critique dans deux ouvrages : L’enracinement, et la « Note sur la suppression générale des partis politiques », qui tous deux font partie des derniers écrits de la philosophe.

La « Note sur la suppression générale des partis politiques » paraît, encore inédite et 7 ans après la mort de Simone Weil, dans le revue La Table Ronde, en février 1950. Presqu’aussitôt, le philosophe Alain, qui a été son professeur, fait paraître un commentaire de la Note dans la même revue. Il dit son admiration, une fois de plus, car il fut toujours fasciné par cette élève hors du commun. Et il approuve, y retrouvant la liberté d’esprit qui est la sienne : en lisant ce texte, dit-il, « j’y trouvais un climat et comme un souvenir de moi-même »[1]. On y voit, en effet, l’expression de la liberté de pensée personnelle, radicalement opposée à tous les suivismes et à l’oppression de l’opinion commune. Simone Weil y apparaît comme l’élève talentueuse d’Alain.

 

Lorsque Simone Weil s’est penchée sur la question du mal, elle a adopté le point de vue kantien de la radicalité du mal, ce qui signifie que le mal est aux racines, donc anthropologique, tissé dans l’homme, lequel ne peut jamais l’éradiquer totalement ni prétendre qu’un groupe en serait le détenteur. Le mal passe à l’intérieur de chaque homme et non pas entre certains groupes et certains autres (comme le croyaient les deux totalitarismes, comme le croient aussi les tenants du manichéisme d’aujourd’hui qui pensent que les bourreaux nazis étaient des satans descendus sur la terre, détenteurs du mal absolu). Aussi, elle compare le mal nazi et le mal accompli par les Romains. Dès lors, elle se demande dans quelles mystérieuses circonstances un homme ordinaire peut se rendre coupable de crimes monstrueux, et elle répond que c’est l’appartenance au groupe criminel qui fait entrer l’individu dans le crime, par incapacité de lutter contre les ordres et les opinions du groupe. Reprenant l’expression de Platon, elle fustige l’influence du « gros animal », le collectif dans lequel l’individu perd sa personnalité et se déshonore par suivisme (on connaît le passage de Platon : « quel jeune homme résistera…etc »).

Au temps du nationalisme, la patrie est devenue un absolu, ce qui est de l’idôlatrie. Nous avons forgé la patrie sur le modèle romain, un modèle idôlatre. La France n’est pas « éternelle », elle n’est pas sainte, car aucune nation ne l’est (c’est ce que croit aussi l’Allemagne pour elle-même).

 

C’est ainsi qu’elle refuse au groupe la capacité d’avoir une opinion en tant que tel, en tant que collectif, allant jusqu’à dire « la protection de la liberté de penser exige qu’il soit interdit par la loi à un groupement d’exprimer une opinion » (L’Enracinement, p.1043). Si un groupe prétend penser, il devient ce gros animal qui enchaîne l’individu et  détourne sa conscience.

Les partis, dit-elle, sont issus de la Révolution française et de l’influence de l’Angleterre (en réalité les partis habitent la vie politique des cités italiennes depuis le XIV° siècle) : ils sont vus par elle comme des opportunités purement historiques, qui doivent donc être revues et corrigées au regard de leur légitimité. Simone Weil ne défendra jamais une institution ou une coutume simplement parce qu’elle existe : toute chose humaine est faite pour être mise en cause au regard de sa pertinence. Les partis sont des moyens en vue du fonctionnement démocratique. La démocratie elle-même, comme pouvoir de la majorité, n’est qu’un moyen en vue d’un gouvernement juste. Il n’y a donc aucune raison de la traiter comme un absolu, faute de quoi elle deviendrait une idole (raisonnement très moderne : nous venons de connaître une période de sacralisation de la démocratie, qui s’efface aujourd’hui, cf les ouvrages par exemple de Badiou, Milner, Hermet).

La démocratie tient sur la présomption de décision juste chez la majorité. Aristote disait déjà qu’un groupe a moins de chance de se tromper qu’un individu seul. C’est aussi le raisonnement que l’on faisait dans les monastères chrétiens, où depuis Saint Benoît le gouvernement était lié par le droit et où l’exécutif provenait de l’élection du Chapitre. Les moines disent : « le nombre est une présomption de saniorité » : à noter le mot « présomption » (non une preuve). L’expression « sanior et major pars » se développe à partir du XI° siècle, reconnue par le concile du Latran en 1179.

Mais Simone Weil précise que la majorité ne saurait décider avec justice que si elle n’est pas dirigée par les passions collectives. Autrement dit, si c’est bien  la raison qui guide les votes. Or « Un parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective ». Les partis, en outre, exercent sur leurs membres une pression qui leur ôte la liberté de l’esprit.

La passion empêche de voir le véritable intérêt général en mettant à sa place des préférences de personnes ou des caprices individuels.

La pression (propagande, dressage, asservissement) empêche la conscience personnelle de décider en la laissant aux prises avec le « gros animal ».

Les partis politiques ne sont pas critiquables en raison d’une perversion qui les aurait abîmés. En soi, ils sont suspects, puisqu’il y faut penser ensemble : et il n’y a pas de pensée collective (ou alors elle devient grégaire et n’est plus une pensée. Elle rappelle l’image de Platon : c’est l’individu qui sort de la caverne, non la cité. Pour lui, le collectif est déshumanisant), parce qu’il n’y a de conscience que personnelle, et une pensée sans conscience est monstrueuse. Il est donc absurde de prétendre qu’un parti a une doctrine, car on ne pense pas en groupe. Aucun parti ne peut « penser » : dès lors, il ne songe qu’à accroître son propre vide, parce qu’il ne saurait avoir d’autre but. Et de façon délibérée, il cherche à éteindre chez ses membres la moindre velléité de pensée personnelle, afin de l’enrôler dans ses desseins.

Les partis sont donc des écoles de mensonges et de dépravation de l’âme : « Si on confiait au diable l’organisation de la vie publique, il ne pourrait rien imaginer de plus ingénieux » (Note sur la suppression… p.55). Ou : « la suppression des partis serait du bien presque pur » (id. p. 61)

Ce qui indigne Simone Weil, c’est bien l’appartenance à un groupe réuni autour d’une doctrine (ou prétendue doctrine), et à ce titre elle compare l’appartenance à un parti politique et l’appartenance à une Eglise. Dans les deux cas, la personne individuelle adhère à une pensée, ou à une croyance, sans en connaître tous les attendus, elle se range à des affirmations établies d’avance, et que parfois elle ne connaît pas.

Cette attitude envers les partis la conduit à suggérer l’interdiction légale de tout groupe qui ne laisserait pas à ses membres une entière liberté de penser et d’agir par ailleurs et même contre le groupe.

 

Simone Weil est fille de son temps : on voit bien en quel état se trouvait l’opinion européenne à l’égard des partis politiques dans l’entre-deux-guerres. Il faut pour s’en rendre compte avoir lu les quelques textes doctrinaux de Salazar où il décrit les « commérages démocratiques » instaurés dans les partis : « Les petites conspirations de promenade, les plans de révolutionnaires chômeurs, les projets qui apporteront bonheur et abondance rien que parce qu’ils sont publiés dans le Journal Officiel, les cabinets d’amis, les combinaisons du népotisme, le partage des places et la création du chaos d’où sortiront, après, spontanés, l’ordre et la lumière…. »[2]. On trouve des textes du même ordre chez Mussolini. Loin de moi l’idée que Simone Weil ait pu se trouver de près ou de loin dans le courant anti-démocratique des fascismes-corporatismes qui en Europe n’ont alors épargné presqu’aucun pays. Pourtant, son opinion n’est pas étrangère à son temps, même si elle relève très spécifiquement d’une valorisation absolue de la conscience personnelle, et d’un doute sur la légitimité de l’opinion politique.

Il ne s’agit pas pour elle de combattre la démocratie, mais de la protéger. Il ne s’agit pas d’empêcher les personnes de se regrouper, car le groupe est un enracinement salutaire où se déploient l’amitié et la solidarité. Mais de protéger partout la liberté de l’esprit. Aussi sa préférence va-t-elle aux groupes qui défendent des intérêts communs, choses précises, objectives, immédiates, et elle valorise les syndicats et les corporations anciennes (qui étaient enracinées dans le passé et la culture), regrettant que les corporations instaurées par le régime de Vichy ne soient pas capables d’encadrer une véritable activité syndicale (les corporations d’entre-deux-guerres, celles de Salazar comme celles de Vichy, sont monopolistiques et obligatoires). Elle défend les groupes de convictions comme la JOC ou les groupes religieux, tous, pourvu qu’ils ne participent pas à la vie publique. Quoiqu’il arrive, elle récuse le fait qu’un groupe, quelqu’il soit, enferme l’individu, le prive d’expression propre, l’empêche de partir.

D’une manière générale, elle récuse l’encasernement des hommes, notamment dans les usines, et défend les ateliers autonomes d’entreprises, ces petites unités dont Yacinthe Dubreuil s’était fait le chantre à l’époque, qui permettent aux ouvriers de développer à quelques uns des travaux entiers, repérables et responsabilisant, loin de l’émiettement du travail de chaîne.

 

Sa pensée depuis le début n’a pas changé à cet égard. A la fin des années 20 et dans les années 30, quand elle est active dans les syndicats, elle écrit des articles dans lesquels elle oppose les partis, groupes qui déplacent de l’air au lieu d’agir vraiment, aux syndicats qui, parce qu’ils agissent sur le plan professionnel, peuvent être efficaces et légitimes.

Dans un fragment non publié à l’époque, de 1928 ou 29, « Les devoirs des représentants du peuple » (OC, II, 1, p.51 et ss), elle affirme que les représentants du peuple ne doivent pas former un groupe uni par une doctrine, mais appliquer à tout moment les volontés populaires, sans jamais théoriser leur pensée en une doctrine. Il faut que les députés restent isolés, ne s’assemblent pas hors le strict nécessaire, et restent en relation avec leurs électeurs uniquement, avec les petits pays qui les ont élus.

Dans un projet d’article de 1938 « A propos du syndicalisme ‘unique, apolitique, obligatoire’ » (OC, II, 3, p.265 et ss),  en réponse à une proposition de son ami Detoeuf, elle affirme que l’on assurerait la paix sociale avec des groupes d’intérêts supplantant tout groupe politique, car « les intérêts transigent toujours et les principes échauffés par la passion ne transigent jamais ». Quand les groupes sont concurrentiels, les passions se développent et le jugement s’affaiblit. En ne tenant compte que des intérêts, on achèterait la paix, mais au prix de l’espoir, et ce serait trop cher payé (c’est peut-être bien ce que Salazar appelait « vivre habituellement »). On ne peut pas supprimer les passions, on ne peut que les canaliser. Elle critique l’idée d’un syndicat obligatoire dans lequel l’action s’imposerait comme un travail : même révolutionnaires, les syndicats permettent l’expression de l’espoir et du romanesque.

Enfin, elle regrette que les syndicats français soient inféodés à l’URSS, et parie que ce sera là leur perte.

A ce propos, Alain ajoutait à son article à propos de la Note sur la suppression des partis politiques, une conclusion lucide et inattendue : le parti communiste a porté à sa perfection la sottise et la déchéance des partis. Le parti communiste, dit Alain, ne pense pas, et ne tolère aucune discussion « soit qu’il chante, soit qu’il s’en aille », écrit-il avec humour. Ou si l’on préfère : le parti communiste a profané l’idée même de parti politique (comme il a profané tant de choses, et même les plus belles, en les rendant monstrueuses : le travail, la solidarité, l’égalité ; le nazisme a profané l’idée de patrie).

Il semble bien que l’inféodation du parti communiste, et des syndicats, à l’URSS, ait dévalorisé leur action aux yeux de Simone Weil : la France entourée de deux totalitarismes, vivait sa démocratie dans une ambiance pré-totalitaire, ce qui ne pouvait que désavouer le fonctionnement de la démocratie elle-même, la faire apparaître fausse et trompeuse. La liberté elle-même revêtait les couleurs de la servitude.

 

Quand Simone Weil signait une déclaration ou pétition commune dans le cadre des activités syndicales ou autres, elle tenait toujours à l’écrire elle-même, de façon à être d’accord avec tous les points…

Proche du parti communiste, elle n’y adhéra jamais.

On comprend dès lors pourquoi elle hésitera jusqu’à la fin à entrer dans l’Eglise catholique, sollicitant des théologiens pour mesurer son accord ou son désaccord. Adhérer à un groupe réuni autour d’une doctrine, c’est se priver de chercher la vérité et de pouvoir la dire. C’est se réduire à l’adhésion, sans pensée : mouvement analogue à celui qui rend addict aux stupéfiants : et pourtant, dit-elle, on interdit bien les stupéfiants…

 

Elle est démocrate (elle regrette que le soviétisme ne développe pas la démocratie) et en même temps précise que la vraie démocratie n’existe pas. En réalité, plus peut-être que fille de son temps, elle est fille du temps de Platon, et des déceptions amères au sujet d’Athènes démocratique et chaotique.

Mais on peut penser que sa vision de la politique elle-même est aussi inspirée par Platon. Pour Platon, la politique est une science, analogue à une compétence (d’où la comparaison avec le médecin ou le capitaine de navire), et « il n’y pas de différence de nature entre une grande oikos et une petite polis ». Dans sa critique du « politique d’abord » de Maurras, Simone Weil écrit « la politique n’est qu’une technique, un recueil de procédés ». Dans ce cas, si la politique n’est pas un débat entre des visions du monde aléatoires et fondées sur des croyances, le pluralisme des partis n’a plus de sens.

Il semble bien que Simone Weil ne prenne pas en compte le fait qu’une politique démocratique doive compter sur la diversité des interprétations face aux questions qui se posent dans les sociétés. Et sur le fait que ces interprétations doivent bien être structurées en visions du monde, puisqu’elles forment le socle de la diversité des avenirs possibles dont le débat représente le socle de toute démocratie. Ce qui lui importe, c’est la vérité lumineuse qui surgit dans une conscience droite amoureuse de la vérité.

L’essentiel est donc pour elle de ne pas susciter la dépravation de la conscience personnelle, qui ne doit obéir qu’à sa lumière intérieure. Comment pourrait s’organiser une démocratie sans partis, dans laquelle les représentants prendraient leurs décisions au cas par cas, comme chacun d’entre nous le fait dans sa propre vie ? La démocratie pourrait-elle fonctionner ? Plus que sur le fonctionnement des institutions, Simone Weil insiste sur le devoir du citoyen : celui-ci doit obéir au gouvernement, parfois contre soi-même. Il faut obéir à l’Etat sans restriction, jusqu’au moment où l’on se sent en conscience obligé de lui désobéir. C’est une obligation sacrée, non pas au sens où l’Etat serait une idole, remplaçant Dieu, mais au sens où les lois ont droit à toute notre estime. Il vaut mieux obéir contre soi-même, en vue du bien commun, que d’abîmer sa conscience en prenant une décision commune par concession avec soi-même. Car dans l’obéissance, au moins la conscience reste intacte (à moins que l’ordre ne soit impossible à légitimer, auquel cas il faut désobéir). Pour Simone Weil, il n’y a pas de milieu entre le citoyen obéissant et Antigone : soit la soumission (qui n’est pas pour elle péjorative), soit la révolte à ses risques et périls. Il ne faut donc pas comprendre son refus des partis politiques comme une analyse institutionnelle, mais comme un éloge de la liberté de l’esprit. Le jugement violent qu’elle exprime sur les partis s’inscrit dans le droit fil de sa pensée : rien de construit –institution, patrie, doctrine ou théorie-, ne doit être sacralisé ; tout doit pouvoir être remis en cause à n’importe quel moment, au regard de la hauteur de la conscience.

 

 



[1] Simone Weil, par Alain, dans Note sur la suppression générale des partis politiques de Simone Weil, Climats, 2006, p.75.

[2] Une révolution dans la paix, Flammarion, 1936, p.203.