Conférence prononcée en 2019 à Saint Jacques de Compostelle, à l’abbaye de Jouques, à Rome

Après la chrétienté

 

Après la saison révolutionnaire (XIX° siècle), le christianisme a été mis cause par le scientisme, qui prétendait le remplacer. Puis le marxisme a remplacé le scientisme dans cette entreprise de substitution (XX° siècle). Pour les générations de la deuxième moitié du XX° siècle, le marxisme omniprésent tient lieu de religion. Puis le marxisme a engendré lui aussi la déception. Nous nous trouvons au bout du compte dans la situation ironiquement résumée par Woody Allen : « Dieu est mort, Marx est mort, et moi-même je ne me sens plus très bien ».

Les Européens voudraient en même temps effacer l’origine religieuse de notre histoire, comme certains régimes caviardent après coup les personnages gênants sur les anciennes photos officielles. Lors de l’élaboration du projet de constitution européenne, la question de l’affirmation des racines chrétiennes de l’Europe est venue au débat du Conseil européen. L’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, le Royaume-Uni, la Grèce, la Pologne se déclaraient favorables à cette mention. Jacques Chirac s’y déclarait défavorable, entrainant la Belgique et la Suède. Trois pays ont imposé leur vue à tous les autres, ce qui indique bien la force de la pression dans le sens d’un escamotage du religieux. En 2012, la Slovaquie, à l’occasion de l’anniversaire de la mission Cyrille et Méthode en Grande Moravie, a frappé à l’effigie de ces saints la face nationale de sa pièce de deux euros. Aussitôt, la France suivie de la Commission exigeait que soient effacées les auréoles et les croix de ces saints. Une révolte de l’opinion publique slovaque a décidé le gouvernement de ce pays à ne pas obtempérer. Lorsque Viktor Orban fit adopter une nouvelle constitution pour la Hongrie avec un Préambule soulignant « la vertu unificatrice de la chrétienté pour la nation hongroise», l’affaire donna lieu au Parlement européen à des débats littéralement hystériques.

 

Toutes ces péripéties ne sont que la queue de comète d’un processus capital. Aujourd’hui, une histoire vieille de deux millénaires s’achève : la modernité, comme démarche de doute et d’incertitude, n’a pas eu raison du christianisme, mais elle a eu raison de la chrétienté. Elle n’a pas eu raison du christianisme : le renouveau récent des croyances répond à la quête d’un sens que la rationalité toute-puissante n’a pas pu apporter. Alors qu’on croyait la croyance religieuse effacée à jamais par l’âge scientifique, nous assistons à une renaissance de la religion au sein de la post-modernité. Pendant qu’en Occident des écrivains comme Debray, Vattimo, Engelhardt, s’affichent désormais croyants, la Chine compte à présent davantage de croyants (plus de 100 millions) que d’inscrits au Parti unique (65 millions). On pourrait citer bien des exemples de cette évolution récente. Il devient difficile de prétendre encore que la religion est affaire de « demeurés ».

Ce n’est pas le christianisme qui s’efface, mais la chrétienté. La chrétienté désigne une société dans laquelle l’anthropologie chrétienne, la morale chrétienne, habitaient nos coutumes, nos modes d’être, nos mentalités, et irriguaient nos lois. Ce n’est plus le cas. Nos lois et nos morales sont inspirées par toutes sortes d’autres visions du monde. Si se pose une question comme celle de la procréation médicalement assistée ou de l’euthanasie, on interroge des Comités d’éthique dans lesquels toutes les religions, et pseudo-religions, sont représentées.

Le christianisme bien sûr existe toujours (et même ici ou là se développe), mais il n’est plus le maitre et l’inspirateur de nos sociétés. La domination morale, politique, juridique du christianisme, est passée. En même temps, il devient de plus en plus minoritaire. A cet égard, c’est après deux mille ans la fin des « sociétés chrétiennes ». Que peut-on dire de cette métamorphose impressionnante ?

 

Il n’est pas inutile de rappeler ce qui se passa au V° siècle, au moment où s’établit la chrétienté – c’est-à-dire au moment où le christianisme instaure ses mœurs à la place de celles du paganisme.

Les écrivains « païens » se donnent alors pour des traditionalistes : ce sont eux qui veulent à tout prix conserver l’ancien ordre des choses et ils le défendent, le dos au mur. A la fin du IV° siècle, l’orateur Symmaque défend dans ses lettres les cultes des dieux de Rome contre l’implantation insatiable du Dieu chrétien. Sénateur, il défend la vieille religion d’Etat, harcelée de toutes parts. Rutilius Namatianus, poète latin du début du V° siècle, insiste pour dire que l’Italie est attachée à ses dieux traditionnels. Et même s’il admet qu’une civilisation peut mourir, il déploie toute son ardeur à défendre la Rome de son temps contre le christianisme déjà vainqueur. C’est une critique culturelle qu’il adresse aux moines et aux juifs, espérant ainsi porter des coups désespérés à l’esprit chrétien qui est en train de tout submerger. Tout se passe alors comme si l’évolution était inéluctable, c’est du moins le ton des textes. La qualité littéraire et intellectuelle se trouve alors du côté des chrétiens : c’est l’époque d’Ambroise de Milan et de Saint Augustin. Les défenseurs des anciens dieux sont souvent médiocres et leur style décadent. Bref, ils représentent le vieux monde. Les chrétiens sont d’abord des urbains et des gens d’élite – il faudra un siècle de plus pour christianiser les campagnes, d’où le paganus (paysan) qui donne païen. Un monde est en train d’en remplacer un autre. La rupture est avérée à partir de la fin du IV° siècle. Entre les décrets de l’empereur Déce (251), de l’empereur Valérien (252), de l’empereur Dioclétien (305) interdisant le christianisme, et le décret de l’empereur Théodose (392) interdisant le paganisme, le tournant s’est accompli.

En même temps que les temples laissent place aux églises, et le culte des dieux au culte de Dieu, s’opère un renversement des mœurs qui obéit au remplacement d’une morale par une autre. La famille antique était déjà monogame. Le divorce avait été permis à Rome, d’abord sous forme de répudiation par le mari seulement, puis de façon réciproque. Les chrétiens remettent le divorce en cause, en tout cas pour la femme, dont ils augmentent les sanctions en cas d’adultère. L’infanticide, sous forme de ce qu’on appelait l’exposition des enfants, était chose courante chez les Romains qui craignaient les familles trop nombreuses. Les couples ne gardaient jamais d’autre fille que la fille ainée. L’Eglise naissante va combattre ces pratiques, et effacer aussi le droit du père de famille de tuer un de ses enfants discrétionnairement. Elle lutte contre le culte du corps, par exemple quand l’empereur chrétien Théodose interdit les jeux olympiques de 392, notamment en raison de la nudité des athlètes.

Il est curieux de voir s’instaurer ici les mœurs que la post-modernité va aujourd’hui mettre en cause. Et, fait tout aussi intéressant, la rhétorique de l’époque rappelle la nôtre : la société romaine des IV°-V° siècles est partagée en deux courants, celui qui veut garder les choses en l’état et celui qui veut les transformer. Les chrétiens se targuent d’être « modernes ». C’est au V° siècle qu’apparait le terme « moderne » (modernus)[1] qui désigne le récent, c’est-à-dire ce qui est chrétien par rapport au païen. Tandis que le paganisme est donné pour « une superstition », une « pratique dépassée »[2]. Il est donc bien question de la marche des temps, et d’une nouveauté qui apparait comme une amélioration.

 

Une société tient par un paradigme à la fois moral et social, hérité du passé et reposant sur des croyances et/ou sur des traditions. Montesquieu appelait cela « l’esprit général » d’une nation, car il avait perçu à quel point, dans chaque société historique, les mœurs, les lois, les habitudes, sont cohérentes entre elles : cela forme un ensemble[3]. C’est l’architecture des « mœurs » au sens classique. Des courants de pensée nouveaux peuvent les égratigner, les mettre en cause, mais il leur faudra un très long et difficile travail militant pour les faire disparaitre et les remplacer par d’autres. On n’en change pas comme de gouvernement, et même cela arrive très rarement. Nous nous trouvons à l’un de ces moments de transition.

Les paradigmes chrétiens ont duré environ quinze siècles, puisqu’ils furent dominants jusqu’à la deuxième moitié du XX° siècle. Depuis le XVIII° siècle, les soubassements de ces modèles commençaient à trembler, et leur légitimité se fissurait – il suffit de lire Voltaire. La Révolution les a mis en cause mais sans encore réussir à les effacer. En témoignent les multiples débats sur la légitimité du divorce, qui agitent le XIX° siècle. C’est après la Seconde Guerre, essentiellement à partir des années 50- 60 du XX° siècle, que les principes chrétiens s’effondrent les uns derrière les autres, qu’il s’agisse de la dignité intrinsèque de l’embryon, avec l’IVG, ou de la sacralité du mariage. Toutes les lois sociétales votées dans l’ensemble des pays occidentaux depuis la fin du XX° siècle, traduisent un changement radical de paradigme, la fin d’un modèle chrétien et son remplacement par autre chose, qu’il faudra définir. C’est véritablement une rupture d’époque, plus importante que celle qui vit le remplacement de la monarchie par la république. C’est l’aboutissement d’un long parcours qui commence au XVIII° siècle et visait à se défaire de la chrétienté comme détenteur d’un paradigme. Si l’on veut bien entendre par paradigme une architecture de principes, cohérents entre eux, qui gouvernent la morale et les mœurs d’une civilisation – alors la civilisation occidentale est en train, par la main de la démocratie post-moderne, de passer aujourd’hui d’un paradigme à l’autre.

 

A partir de là, comment décrire notre situation intellectuelle et spirituelle, au regard de ce cet effondrement de la religion qui a fait notre continent ?

On parle beaucoup de nihilisme. Je crois plutôt que nous sommes en train de devenir païens. Il y a une différence profonde entre le nihiliste et le païen, ils ne sont pas du tout assimilables.

Il y a bien un courant nihiliste/relativiste dans notre culture, courant à la fois violent et limité. Si l’on veut faire sa généalogie, on partira de Diogène le cynique pour passer par Sade et arriver par exemple à Michel Foucault. C’est une pensée qui veut non pas changer de culture, mais briser l’anthropologie elle-même, ce que Mauss et Lévy-Strauss appelaient « le socle ». Par exemple Diogène disait qu’il fallait pratiquer l’inceste. Les lois sur le mariage homosexuel appartiennent à ce courant, c’est du nihilisme, nous pouvons le dire parce qu’aucune société humaine n’a jamais légitimé ce genre de pratique, même s’il y a eu des individus qui les prônaient (le seul exemple de mariage homosexuel que nous avons dans l’histoire est celui de Néron, qui était une bouffonnerie). Diogène, parce qu’il était un cabotin plein d’esprit, faisait rire les Athéniens, mais ceux-ci se seraient bien gardés de le mettre au pouvoir… Je ne crois pas que nous devions nous inquiéter plus que de raison de ce type d’anarchisme intellectuel et spirituel. Nos sociétés ne deviendront pas nihilistes, parce que cette pensée-là n’est pas viable. Ce type de cynisme élitaire fait beaucoup de bruit mais ne convainc pas en profondeur.

En revanche le paganisme est davantage à prendre au sérieux. Car il est viable, comme toute l’histoire humaine le montre abondamment, et à ce titre, il se répand. Prenons l’exemple d’autres lois dites sociétales : celle de l’avortement ou de l’euthanasie. Ce ne sont pas des lois nihilistes, mais typiquement païennes. Elles signifient que la vie humaine n’a de valeur qu’en fonction de celle que la société lui confère (et non pas une valeur intrinsèque, comme dans le christianisme). Toutes les sociétés du monde, à part les nôtres, jettent au fleuve les enfants mal-formés ou surnuméraires, font mourir les vieillards trop épuisés, et admettent (parfois glorifient) le suicide. Lorsque nous prônons l’euthanasie ou l’IVG, nous redevenons simplement païens. Nos nouvelles coutumes contemporaines vont dans ce sens : par exemple la diffusion de la croyance en la réincarnation, la volonté de se faire incinérer et de faire répandre ses cendres sur tel paysage cher à son cœur, la vogue de Spinoza, le panthéisme de l’écologie radicale.

 

Ce glissement vers le paganisme signifie que nous retournons à la culture primordiale d’avant le christianisme (une sorte de culture naturelle, celle que l’on trouve partout, la soupe  primordiale de la culture). C’est ainsi que tout naturellement nos religions laissent place à des sagesses (dont on voit mille témoignages au sein de nos sociétés). Les sagesses sont immanentes (nous sommes revenus sous un ciel grec, parce que nous croyons que Dieu nous a abandonné), et le mouvement de la verticalité a perdu de sa force à une époque où c’est l’espace qui prime sur le temps. Les sagesses offrent une morale sans doctrine religieuse véritable. Car ce que nous refusons avec force, ce sont les doctrines, les théologies et les catéchismes (qui nous rappellent trop les « grands récits » idéologiques), en revanche nous voulons le bien et la morale que justement les grands récits ont fait passer au second plan. Partout nous avons l’impression que ce sont les religions, spirituelles ou séculières, qui ont écrasé les hommes. Les sagesses supposent une fusion avec la nature, et la suppression du dualisme chrétien (nature-culture, âme-corps etc).

 

En soulignant ces transformations profondes (paganisme, renouveau des sagesses antiques ou imitation des sagesses asiatiques), on comprend que ce sont les présupposés les plus fondamentaux du christianisme qui sont mis en cause. Ces présupposés je vais les décrire en quatre points. Le plus étonnant est que nos sociétés ont renversé les présupposés mais en même temps chérissent leurs conséquences. Si nos contemporains sont prêts (probablement sans état d’âme) à perdre cette religion transcendante et monothéiste qui marque nos origines, ils ne sont pas du tout prêts à perdre ce que l’on peut appeler les fruits, autrement dit, tout ce que cette religion a laissé en termes d’éthique et de culture.

Ce qui laisse comprendre à quel point nous sommes au milieu du gué. Je vais m’expliquer.

 

Premier point : la question de la vérité. Celle-ci est une invention judéo-chrétienne, initiée par les Grecs (Parménide, Hérodote, Platon). La vérité suppose à la fois l’exclusivité (les contradictoires ne sont pas vrais à la fois) et l’universalité (ce qui est vrai ici l’est partout, dans les mêmes conditions). Aujourd’hui nous rejetons la vérité, parce que nous la considérons comme fanatique (elle l’a été en effet !). Nous renouons sur bien des points avec l’usage ancien des mythes ni-vrais ni-faux sur lesquels les anciens fondaient leur morale.

Nos contemporains rejoignent des croyances religieuses fondées sur des mythes et non sur des vérités. Après tout l’important n’est pas que le Christ ou Bouddha aient vraiment existé : ce qui compte c’est leur impact moral. Des religions immanentes, fondées sur des mythes, proposent elles aussi un sens pour la vie, et c’est bien de cela que nous avons besoin. Aussi, peut-être notre destin est-il de nous orientaliser dans l’avenir proche, contrairement à ce qu’écrivait Husserl : les autres peuples s’occidentalisent mais « nous ne nous indianiserons jamais » (dans La crise des sciences européennes et la philosophie transcendantale).

Cette évolution marque la métamorphose d’un culte en culture. La religion chrétienne est en train de passer au simple état de culture. La culture doit être indifférente à la valeur et à la croyance. Une religion qui devient seulement une culture doit être épargnée de la croyance : par exemple le cours d’Histoire des religions remplace le cours de catéchisme. Les pays totalitaires et post-modernes, qui tentent de supprimer les religions, utilisent ce moyen qui consiste à les dégrader en cultures. C’est ainsi que l’intérieur des églises et cathédrales soviétiques avaient souvent été transformés en musées, comme par exemple à Pétersbourg la cathédrale de Kazan, et c’est ainsi que beaucoup de nos chapelles ou petites églises ne sont plus des lieux de cultes mais seulement des lieux de visites et d’art. Il est presqu’impossible de détruire une religion, même si certains régimes comme le communisme s’y sont employés par la violence – en revanche on peut aisément effacer une religion en la transformant en culture. Il y a vis-à-vis de la culture un détachement esthétique, qui éradique toute forme de croyance, comme l’avait bien montré Kierkegaard.

Nous constatons que l’effacement de la notion de vérité affaiblit les sciences (cf Kuntz) et engendre une inflation des discours fondés sur l’émotion ou le mythe (c’est le cas du discours actuel sur l’écologie). Mais il y a dans nos sociétés un refus de cette « régression » : voir par exemple la critique de la « post-vérité ». Par ailleurs nous tenons beaucoup à l’universalité : nous voulons passionnément que les droits de l’homme s’étendent partout, nous ne considérons pas du tout que ce sont juste des principes particuliers, faits pour nous seulement ; nous tenons à la science, qui ressort par définition aux vérités universelles. Ainsi, nous récusons l’idée de vérité issue du christianisme, mais nous défendons ses fruits.

 

Deuxième point : la dignité humaine intrinsèque (= aucun homme, quelle que soit sa valeur aux yeux de la société, ne peut être traité comme de la viande). C’est bien parce que cette certitude s’efface que nous acceptons des lois comme l’IMG ou l’euthanasie. Cependant, la seule certitude morale absolue qui nous reste, c’est l’horreur devant la schoah, qui traduit une certitude de la dignité intrinsèque. Mais nous avons perdu les fondements de cette certitude (l’homme est digne absolument, parce qu’image de Dieu). Aussi nous ne sommes plus capables d’en maintenir la cohérence. Tantôt nous mettons en cause la royauté de l’homme (« droits des animaux »), tantôt nous prétendons que l’humain n’est qu’un assemblage de physico-chimie, ailleurs nous appelons de nos vœux la venue de cyborgs immortels, mi-humains mi-machines. Autrement dit, nous tenons profondément à cet humanisme de dignité ontologique et de royauté que nous a transmis le christianisme, mais nous ne sommes pas capables d’en maintenir la cohérence et nous le mettons en cause par toutes sortes de mesures et d’aspirations qui pourraient préparer les schoah à venir (les tyrannies jeunes comme les fleurs, dont parlait Chesterton).

 

Troisième point : nous tenons à la liberté d’autonomie, à la conscience personnelle, qui ont été fondées en Occident, à partir d’une cosmogonie dans laquelle un Dieu confère la liberté à ses créatures. C’est à partir de cette histoire originelle qu’apparaît ici (et nulle part ailleurs) la démocratie moderne, d’abord dans les monastères, puis dans les villes italiennes et ensuite dans la Magna Carta de 1215. Nous tenons passionnément à la démocratie. Mais nous ne voulons pas défendre les fondements de la liberté et de la conscience personnelle. Quels sont ces fondements ? Le mariage monogame et la présence du père pour permettre l’émancipation des enfants (la polygamie et l’absence du père exigent des pouvoirs autoritaires). Ensuite, le risque que supposent les décisions de la liberté. Nous ne voulons plus assumer ces risques : nous cherchons des sociétés sécuritaires où tout est appuyé sur des protocoles et non sur des décisions. Nous défendons le consensus, qui est l’envers de la démocratie. C’est donc là une autre contradiction : nous aimons les fruits d’une religion dont nous renions les principes.

 

Quatrième point : la vision du temps. Le judéo-christianisme, pour la première fois (avec peut-être une exception fugace chez les anciens perses mazdéens) abandonne le temps circulaire que l’on trouve dans toutes les civilisations, et inaugure le temps fléché, qui correspond à l’apparition de la transcendance. Le temps fléché est le vecteur de l’espérance du Salut, puis, à partir de la modernité, le vecteur des pensées du progrès. Or ici aussi apparaît une incohérence étrange. Nous ne voulons pas abandonner les pensées du progrès, ni le temps fléché de l’espérance, mais en même temps nous sommes attirés par une nouvelle vision du temps : le catastrophisme, qui réinstaure un temps circulaire (mythes du combat ordre/chaos). Tous les discours écologistes ou non, inaugurés ou non par Gunther Anders, sur le temps du délai et le temps de la fin, sur les catastrophes prochaines, marquent une sortie du temps fléché. Pourtant, nous sommes profondément attachés au monde de l’espérance.

Si nous voulons que les humains ne soient pas traités comme de la viande, il faut leur conférer une valeur intrinsèque. Si nous voulons nous prévaloir de principes universels, à diffuser dans toutes les cultures, il faut accepter l’idée de vérité. Si nous voulons la liberté d’autonomie et la conscience personnelle, il faut accepter à la fois le risque de la pensée, la querelle démocratique, et la paternité. Si nous voulons sauver le progrès et l’espérance, il faut sauver le temps fléché avec tout ce qu’il suppose de confiance en soi et en l‘avenir.

Tous ces principes, auxquels nous tenons, sont les fruits du christianisme et ne relèvent que de lui. Aucune autre culture ne les porte.

D’où l’incohérence dans laquelle nous nous trouvons : la chrétienté est abolie, mais le christianisme est l’esprit des lieux.

 

 

 

Cette situation nous impose de nouvelles exigences. Et c’est faute de la comprendre que nous sommes si mal à l’aise.

Le catholicisme minoritaire est mal-aimé par l’opinion commune. Les catholiques sont en France des habitués du Ketman : pratique de la dissimulation de sa propre pensée, qui prend sa source en Perse (pour les hérétiques de l’islam, devant les syncrétismes islam/bouddhisme). Celui qui pratique le Ketman doit savoir feindre et se taire. Il apprend dès l’âge le plus tendre qu’on n’affiche pas ses convictions religieuses dans la sphère publique, et même qu’on doit les cacher, faute d’être vu comme un débile léger. S’il est lycéen ou étudiant, il apprendra à rédiger ses devoirs en taisant ses convictions et en développant celles qu’il n’a pas. Autrement dit, dans un pays athée come la France, les catholiques sont des agents secrets de Dieu.

C’est l’une des exigences qui s’imposent à nous désormais : le statut de minoritaire est très spécifique, et nous devons l’apprendre des Juifs ou des Protestants. Quand on est majoritaire, les vertus nécessaires sont la tolérance, l’humilité et la discrétion. Quand on est minoritaire, la tolérance n’est plus une vertu mais une nécessité (ce n’est plus la peine de s’en vanter comme le fait l’Eglise d’aujourd’hui : elle est pour nous obligatoire) ; les vertus sont l’équanimité, la patience et la persévérance. L’agent secret doit éviter la paranoïa.

J’ajoute à ce propos que si les laïcs ont bien intériorisé le statut de minoritaires, il n’en va pas forcément de même pour les clercs. La difficulté pour le personnel de l’Eglise est d’accepter la perte de pouvoir, surtout si l’on regarde d’où nous venons (d’une situation où l’Eglise pouvait brandir l’excommunication ou l’enfer : étant donné les croyances régnantes, le pouvoir sur les âmes équivalait à un pouvoir sur les actions et les consciences). Cette situation inédite dans notre histoire, finalement nous ramène à l’âge des premiers chrétiens. Trop souvent, le personnel de l’Eglise se comporte comme si nous étions encore en chrétienté : en parlant avec autorité sur tous les sujets, en négligeant la gouvernance dans les institutions qu’il dirige, autrement dit, en adoptant des manières arrogantes qui ne conviennent pas à des minorités. D’autant qu’avec la disparition de la chrétienté, ce n’est pas seulement le nombre de chrétiens qui a changé (à la baisse) mais c’est le comportement et les attentes des fidèles qui restent. Ceux-ci sont beaucoup plus exigeants vis-à-vis de l’Eglise. Nous avons aujourd’hui devant les yeux un catholicisme assez traditionnel et fervent, que j’appellerais néo-conservateur. Il est personnel et jamais social. C’est l’inverse du maurassisme du XX° siècle. On ne va pas à la messe pour le rite social. La ferveur religieuse est patente (les prie-Dieu avaient été supprimé dans les années 60 dans toutes les églises, alors tous les fidèles de la jeune génération s’agenouillent sur le sol). Ce ne sont plus des fidèles sociologiques, demandeurs de rites ; mais de vrais croyants, espérant la sainteté de l’Eglise comme la leur propre. Je n’insiste pas sur le désastre que représente, pour ce petit nombre fervent, les scandales sexuels à répétition qui secouent l’Eglise actuelle ; des machiavéliens/maurrassiens d’il y a cent ans, en auraient ricané : ceux d’aujourd’hui, porteurs d’une flamme qui s’éteint, en pleurent amèrement. Une Eglise minoritaire a d’autant plus de devoir de perfection : car ici, un comportement fautif exaspère un déclin déjà entamé. Il est incompréhensible pour un laïc de voir les plus hautes instances du Vatican, accusées publiquement d’homosexualité à tous les étages, et ne se souciant pas de faire ce qu’aussitôt il faudrait faire : soit un démenti argumenté, soit une remise en cause ostensible. L’Eglise se comporte comme une institution gouvernante et dominatrice, croyant que tout ce qui est interdit aux autres lui est permis. Elle n’a pas compris cela : en tant que désormais minoritaire et sans pouvoir, le scandale l’enfonce et la discrédite encore plus.

 

Autre point : un courant minoritaire doit absolument sortir du particularisme, et cesser d’être dogmatique.

Etre particulariste, c’est se croire seul au monde à pouvoir donner un sens au monde. Cette affabulation, cette tromperie, peut convenir aux courant dominants que l’on n’ose pas contredire. Dostoïevsky, chrétien dans le monde du christianisme dominant, s’écrie « si Dieu n’existe pas, tout est permis ». Particularisme de canton ! Comme s’il n’y avait pas de morale en Asie ! Les peuples sans monothéismes ont des morales comme nous, et Péguy écrivait dans Dialogue de l’histoire et de l’âme charnelle : « qu’il y ait eu tant de peuples et tant d’âmes où le christianisme n’ait pas mordu, n’ait pas atteint ; tant de peuples et tant d’âmes qui aient vécu abandonnées, et qui ne s’en soient, qui ne s’en sont pas trouvés plus mal, mon ami, là, exactement là, malheureusement là est le secret, le creux du mystère »[4]. Croire ou faire croire que si le christianisme s’effondre, tout s’effondre avec lui : c’est une tromperie qui dans la situation minoritaire n’est plus crédible. Certains courants catholiques radicaux font usage de ce type d’argument, qui ne peut que les affaiblir encore. Derrière la chrétienté effondrée ne vient pas le règne du crime, le nihilisme, le matérialisme extrême : mais plutôt des morales stoïciennes, le paganisme, des spiritualités de type asiatique. Cessons de nous croire seuls au monde à pouvoir donner du sens au monde : le statut de minoritaires nous aura au moins appris cela.

 

Une autre question est celle de la dogmatique : celle-ci perd en grande partie son efficace en situation minoritaire. Elle peut alors (c’est mon opinion) être remplacée avantageusement par la phénoménologie, parce que cette dernière est capable de proposer des arguments universels à des esprits dubitatifs. On ne peut plus prétendre qu’un enfant a besoin d’un père parce que Thomas d’Aquin l’a dit : l’argument d’autorité ne porte plus en situation minoritaire, parce que même ceux qui acceptent l’autorité ne peuvent pas en faire usage (si l’on veut démontrer qu’un enfant a besoin d’un père, il faut arrimer cela à la nécessité de la liberté, à partir d’une réflexion existentielle – arguer que la PMA sans père va à l’encontre du plan de Dieu, est improductif dans une société athée). Je vais plus loin : nous avons vu la loi naturelle partout parce que nous étions majoritaires, nous nous sommes en quelque sorte approprié l’universel qui en réalité ne nous appartient pas. Je cite Paul-Louis Landsberg, personnaliste allemand : « J’avoue ne pas voir comment pourrait être contre la loi naturelle une chose qui se trouve pratiquée, acceptée, et souvent glorifiée, chez tous les peuples non chrétiens »[5]. Au point où nous en sommes de l’histoire, il nous faut comprendre, dit-il aussi[6], que la morale chrétienne n’est pas « une morale universelle, naturelle ou raisonnable », mais « la manifestation dans la vie d’une révélation paradoxale ». Nous n’avons pas le monopole de la description de la loi naturelle. Cette prise de conscience serait pour nous une révolution intellectuelle, mais qui nous permettrait de sortir avec honneur (parce que dans la vérité) de notre statut de majorité.

 

Un comportement me parait à fuir dans les circonstances où nous sommes, et ici il s’agit d’un comportement adopté non par le personnel de l’Eglise, mais par un grand nombre de laïcs. C’est ce que j’appelle l’idéologisation des convictions. Certains groupes de chrétiens, effrayés par le processus moderne et post-moderne, ont tendance à transformer leurs convictions en une sorte d’idéologie. Ce raidissement, qui peut aller de l’affirmation véhémente à la radicalisation, touche toutes les cultures ou religions, mêmes internes, quand elles se sentent menacées par l’évolution des mœurs et des croyances. On le trouve chez certains musulmans, ou autres. Chez les catholiques d’Occident, une frange conservatrice fervente et active émerge depuis le tournant du siècle, se vouant à réaffirmer des principes et fondements dont la post-modernité a programmé la destruction.

L’idéologisation des religions et traditions nous fait entrer dans un monde coupé au couteau, et bientôt manichéen. Les croyances deviennent plus certaines. La tolérance s’efface. Une culture qui se sent menacée embrigade ses troupes ainsi qu’un pays en guerre. C’est une sorte d’institutionnalisation de quelque chose d’auparavant flou et livré aux aléas de l’histoire. Mais une institutionnalisation raide, qui grave sur le marbre les croyances effrayées afin de ne pas les laisser s’échapper.

On peut penser que l’idéologisation des croyances menacées répond à la fragilité des convictions, qui s’avouent incapables de faire face à la culture moderne à la fois agressive, enviable et irrésistiblement victorieuse. Les catholiques qui poursuivent une œuvre d’explication pour défendre la famille traditionnelle, n’imaginent pas une seconde qu’ils pourraient faire bouger d’un iota le colosse post-moderne. Il se considèrent, d’avance, vaincus dans tous les cas. Mais ils ne veulent pas que la postérité les imagine passifs ou complices. Ils idéologisent leurs convictions par crainte de ne pouvoir exister autrement. Se refusant au désespoir et à plus forte raison à l’abdication, ils prennent le parti d’une sorte de baroud spirituel ad majorem dei gloriam, une sonnerie de trompette en l’honneur de l’éthique de conviction.

 

Il faut préciser enfin que l’établissement et la durée de la chrétienté (les sociétés de culture chrétienne) n’est pas notre but – même le Christ ne l’a pas cherché, ni plus tard Paul. Nous ne pouvons que semer des graines qui pourront convertir les cœurs, sachant que c’est notre propre cœur qu’il faut d’abord convertir. L’Eglise n’est pas un vaste syndicat, comme la période précédente l’a tellement cru. Les jeunes catholiques qui se redéploient nombreux, ressemblent aux premiers chrétiens, ceux de l’Epitre à Diognète : « ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés » ( traduction H.I.Marrou, Le Cerf 2005, p.63). L’expérience de leurs pères leur apporte une certitude : notre affaire n’est pas de produire des sociétés où « l’Evangile gouverne les Etats », mais plutôt, pour reprendre le mot de Saint-Exupéry, de « marcher tout doucement vers une fontaine ».

 

 

 

 

 

 

[1] Lettre du pape Gélase Ier (492-496) aux évêques Rufinus et Aprilis, in Patrologia Latina, tome 59, 1862, col. 152 C : Quis aut leges principum aut patrum regulas aut admonitiones modernas dicat debere contemni… ?, « Qui dirait qu’il faut mépriser les lois des empereurs, les règles des Pères ou les admonitions modernes… ? ».

[2] Paul Veyne, Quand notre monde est devenu chrétien, Albin Michel 2007, p.170

[3] Esprit des lois, XIX, 4

[4] C’est lui qui souligne, Dialogue de l’histoire et de l’âme charnelle, Pléiade p.703

[5] Essais sur l’expérience de la mort, Le Seuil 1993, p.123

[6] p.142