Conférence autour du Crépuscule de l’universel

Après la saison révolutionnaire, autrement dit pendant deux siècles, la culture occidentale a revendiqué son statut universel pour s’étendre sur toute la terre. Nos conquêtes se donnaient des allures de mission, dans le sillage de notre tradition – depuis Périclès apportant la démocratie aux villes sujettes, jusqu’aux Chrétiens menant la croisade au nom de la Vérité. Les droits de l’homme représentaient le nouveau discours prosélyte, porté par ses apôtres. Et le message passait. Après Pierre le Grand occidentalisant de force la Russie, on vit le Japon ou la Turquie en faire autant. L’ensemble des cultures extérieures, en l’espace de deux siècles, non seulement s’occidentalisaient plus ou moins volontairement, mais bien souvent revendiquaient nos principes et nos vocables. Tous les régimes, y compris les plus autocratiques, s’affichaient « démocrates ».

Tout cela était vrai jusqu’au tournant du siècle. Depuis à peine une vingtaine d’années, la réception du message occidental a changé. Et cela, sur tous les continents : en Chine et chez plusieurs de ses voisins, dans une grande partie des pays musulmans, en Russie. La nouveauté est celle-ci : nous trouvons en face de nous, pour la première fois, des cultures extérieures qui s’opposent ouvertement à notre modèle, le récusent de façon argumentée, et légitiment un autre type de société que le nôtre. Autrement dit, elles nient le caractère universel des principes que nous avons voulu apporter au monde et les considèrent éventuellement comme les attendus d’une idéologie. Cette récusation, non pas dans la lettre mais dans son ampleur, est nouvelle. Elle bouleverse la compréhension de l’universalisme dont nous pensons être les détenteurs. Elle change la donne géopolitique. La nature idéologique de la fracture ne fait guère de doute : c’est notre individualisme qui est en cause, avec l’ensemble de son paysage.

Plusieurs observations s’imposent, qui permettent de mieux cerner cette situation inédite. Les pôles culturels en question avancent, pour délégitimer l’Occident, des arguments analogues. Ils nous mettent en cause en tant que culture de l’émancipation et de la liberté, et défendent les uns et les autres les communautés, petites et grandes. On dirait qu’il s’est ouvert devant l’Occident individualiste un vaste ensemble holiste. Il y a rivalité entre deux paradigmes. L’individualisme occidental, libéral et mondialiste, se trouve en face de plusieurs cultures distinctes qui le combattent au nom chaque fois d’une forme de holisme et d’enracinement. Par ailleurs, les arguments déployés contre l’Occident font écho à ceux que déployaient toujours les adversaires des Lumières et de la modernité occidentale (par exemple, certains penseurs Chinois d’aujourd’hui stigmatisent la démocratie et défendent le pouvoir autoritaire avec des arguments que l’on trouvait au XIX° siècle chez Maistre ou Bonald). Mais il y a plus : l’Occident moderne rencontre aussi son antithèse en interne, aujourd’hui même, chez ses opposants illibéraux, lesquels s’allient volontiers avec ses adversaires extérieurs (par exemple les alliances d’une certaine droite française avec la Russie de Poutine, ou des pays d’Europe centrale avec la Chine).

L’Occident des Lumières a toujours trouvé en face de lui des contradicteurs, plutôt à l’intérieur de ses frontières. Nous avons devant les yeux rien moins qu’une énième tentative de récusation. Mais elle est puissante et multiple.

Alexandre Zinoviev, le grand dissident des Hauteurs béantes, publia après la chute du mur de Berlin un ouvrage sur l’Occident nommé significativement L’occidentisme, essai sur le triomphe d’une idéologie . L’argument est le suivant : l’Occident a suscité une riche civilisation, caractérisée par le génie du travail, du risque et de l’organisation, qui a donné les résultats que l’on sait, tant économiques que culturels. Cette civilisation repose sur les principes des droits de l’homme et des libertés civiles. De la même façon que la culture russe repose sur la spiritualité et le patriotisme. Rien pour l’instant d’étonnant dans cette diversité. Mais la culture occidentale s’adjoint une caractéristique supplémentaire, que les autres n’ont pas, et qui bouleverse la donne : elle se prend pour LA culture universelle. Elle s’imagine que les droits de l’homme, loin d’être seulement les principes particuliers, et à ce titre respectables, de sa propre culture, sont de surcroit les principes universels dont tous les peuples ont besoin, avant même d’en avoir connaissance. Cette prétention est aussi risible que si les Russes se targuaient de l’universalité de leur spiritualité ou de leur impérialisme. Et le problème est que cette prétention est dangereuse. Elle se déploie comme une idéologie, car il s’agit bien de cela : une vision du monde prétendument universelle, se croyant à ce titre légitime pour s’étendre partout, au corps défendant des autres civilisations, qui n’aspirent, c’est la loi de la nature, qu’à demeurer elles-mêmes. Zinoviev va plus loin encore : il pense que le dit occidentisme, idéologie occidentale des droits de l’homme, est en réalité un particulier qui se sait tel mais s’avance masqué sous le vêtement de l’universel. Dit autrement, que l’universalisme n’est autre chose qu’une arme de guerre : les Occidentaux imposent leur culture sous le prétexte qu’elle serait le bien de tous les humains de la terre, afin de dissimuler ce qu’elle est en réalité : une particularité qui s’impose aux autres et cherche à les conquérir par toutes sortes de moyens allant de l’arme de guerre à la psychologie.

En Chine le Document n° 9 rapporte la situation idéologique d’un pays (la Chine) menacé par l’Occident : « la situation idéologique aujourd’hui est une lutte ». Le texte décrit des opposants qui, cheval de Troie, cinquième colonne, défendent le « rule of law » occidental pour effacer l’identité chinoise. L’un des paragraphes affirme que « promouvoir des valeurs universelles est une tentative pour affaiblir les fondements théoriques du pouvoir du Parti ». Les valeurs de l’Ouest « défient le temps et l’espace, transcendent nation et classe, s’appliquent à toute l’humanité ». Portées par des dissidents que l’on s’applique ici à stigmatiser, elles ne sont pas seulement dangereuses par leur franche opposition aux principes chinois. Ce ne sont pas des adversaires comme les autres. Mais des principes qui revendiquent l’universalité, et à ce titre, se targuent d’une sorte de privilège : être « faits » pour tous les humains de la terre, dans le temps et dans l’espace. Le but du gouvernement chinois est donc de lutter d’abord contre cette prétention à l’universalité, de faire apparaitre les dissidents comme les défenseurs d’une autre particularité, ennemie. La lutte est décrite comme « perpétuelle, complexe, et atroce ».

L’amplification du radicalisme musulman depuis les années 80 et surtout depuis le tournant du siècle, répond à une révolte contre l’Occident, ses colonisations, son hégémonie, ses admonestations, en général ses habitudes d’être, et traduit probablement aussi la difficulté des pays musulmans à adopter les mœurs modernes à la fois enviables et repoussantes. En tout cas ce rejet de l’impérialisme occidental, dans ses expressions radicales, se donne pour but d’instaurer la société de l’islam ancien, et revendique les formes traditionnelles du holisme musulman . La société musulmane est communautaire et organique, tissée par des liens primordiaux, à l’égal de toutes les sociétés historiques. Elle n’a pas, comme les sociétés occidentales, mué vers la société façonnée par les contrats, où la solidarité est volontaire et acquise.

Non seulement ces cultures défendent des valeurs essentielles différentes chez elles et chez nous (la spiritualité pour les Russes, la patrie pour les Russes et les Chinois). Mais plus loin, elles nient qu’on puisse définir un corps de valeurs essentielles communes à tous les humains, auxquelles toutes tendraient d’un même élan. Ce différentialisme ou relativisme assumé et combattif est la figure actuelle du large discours non occidental. On le retrouve chez Lee Kuan Yew, chez Poutine, Chez Xi Jinping, chez Erdogan. En même temps, il s’agit, de façon bien cohérente, de l’argument utilisé par les critiques internes de l’Occident depuis les Lumières : les Allemands usèrent de ce qu’on a appelé le sonderweg (voie particulière) pour légitimer leur sortie de l’orbite occidentale des Lumières – différents en cela des Européens de l’Ouest, ils tenaient à leur Etat autoritaire et féodal. Plus tard le nazisme arguait que le soi-disant universalisme était en fait un particularisme : les droits de l’homme (par exemple) n’étaient rien d’autre que le culte de nos ancêtres (les Grecs !), l’universel étant une invention pour s’imposer rationnellement. On peut dire que nous assistons aujourd’hui à un nouveau recul de la légitimité universaliste, signifiant un refus des standards occidentaux, réunis autour du libéralisme. Partout on annonce de nouveaux modèles du moderne.

Les pays, sociétés ou cultures qui récusent aujourd’hui l’Occident le font pour réhabiliter tout ou partie du holisme disparu. L’Occident post-moderne considère ces mises en cause non pas comme des expressions culturelles différentes, mais comme des incongruités. Car il inscrit l’individualisation inéluctable dans un processus historique de moralisation. Ainsi le conflit a-t-il pris les dimensions d’une sorte de guerre des dieux.

Un holisme

La notion de « valeurs asiatiques » prend sa source à Singapour à la fin des années 1980 sous le gouvernement de Lee Kuan Yew. Face aux Déclarations des droits de l’homme venues d’Occident, il s’agit de clarifier et d’énumérer les principes fondamentaux de la vie sociale et politique, dans une conception asiatique. Au préalable, c’est donc bien un refus d’alignement sur l’Occident, et une volonté de légitimer ce refus en conceptualisant la différence. Dans un Livre blanc sur les valeurs communes (ou valeurs asiatiques), les Singapouriens décrivent ainsi les principes fondamentaux sur lesquels reposent les sociétés asiatiques : « La nation avant la communauté, la société avant l’individu (…) les normes sociales collectives ont tendance à surpasser l’individualisme à l’œuvre dans les sociétés démocratiques libérales » .
L’une des constantes des préoccupations de Lee Kuan Yew : la prospérité nationale est le but exclusif de la politique, but auquel tout est subordonné ; l’autonomie est accordée aux individus et aux groupes intermédiaires quand et seulement si cela peut servir l’État et la société.
Dans les années 1990, le discours des gouvernants et intellectuels asiatiques sur les valeurs chinoises tendait à faire comprendre l’utilité du pouvoir autocratique pour développer des pays encore émergents. Ce même discours continue à légitimer l’autocratie pour des raisons de puissance nationale. Voués à la comparaison avec l’Occident sûr de lui et prosélyte, les Asiatiques revendiquent d’abord le droit à la différence, affirmant qu’il n’existe pas un modèle unique et mondial de société. Ils rejettent l’universalité occidentale en mettant en cause les perversions de la liberté. C’est tout l’argument de Lee Kuan Yew lors de sa célèbre interview avec Fareed Zakaria .
Lee Kuan Yew explique calmement que s’il fait tout pour moderniser son pays, il n’a en revanche aucun désir de s’occidentaliser. La raison : la liberté n’est pas bonne pour les Chinois. Il ne s’agit pas d’une réponse anthropologique. Cela ne signifie pas que les Chinois seraient, à cet égard, différents de nous. Mais cela veut dire qu’en Chine, la valeur essentielle est la grandeur de la nation et non la liberté de l’individu. Le pouvoir autocratique doit donc être défendu à tout prix : « La Chine est un pays vaste et disparate, où il n’y a pas d’alternative à un fort pouvoir central . » L’autocratie se justifie par la légitimité du holisme sous tous ses aspects. Lorsque Xi Jinping se pose la question de Needham (Pourquoi l’avancée historique foudroyante de la modernité s’est-elle produite en Occident, alors que la Chine si ancienne et si civilisée, piétinait ?), il raconte l’histoire de cette carte de Chine établie par des Occidentaux en 1708 et donnée à l’empereur, qui la dissimula, ce qui fit que la carte ne profita qu’aux Occidentaux. La conclusion de Xi Jinping est que les Chinois ont le sens du secret . Manière de glorifier l’autocratie, dans laquelle l’autorité prospère toujours grâce à la captation de l’information.
La question de l’individualisme représente bien la pierre d’achoppement qui sépare la vision occidentale de toutes les autres, et cela est bien décrit chez les adeptes, Chinois ou Américains, du confucianisme. Dans Confucianism and human rights, de T. de Bary et Weiming Tu, ce dernier dénigre l’individualisme libéral moderne, issu des Lumières, comme la source de l’enrichissement excessif, du relativisme, et de toutes les perversions contemporaines de l’Occident, que celui-ci tente d’exporter .

La démocratie est une culture

Ce sont les penseurs extérieurs à l’Occident qui comprennent et diffusent ce qui nous apparait aujourd’hui, tardivement, comme une évidence : la démocratie et les droits de l’homme tels que nous les comprenons, ne sont pas un outil mécanique qu’on pourrait prêter à son voisin pour l’amélioration de sa société. Ce sont, bien plutôt, des ressources culturelles et issues d’une culture, donc appropriées à elle, qui ne fonctionneront ailleurs qu’après une acculturation volontaire et difficile.
Fareed Zakaria, d’origine indienne, s’est penché scrupuleusement sur la situation des pays musulmans contemporains, qui récusent la démocratie au grand désarroi des Occidentaux . Il s’attache à montrer comment la libéralisation et la sécularisation de la société précèdent obligatoirement la mise en place d’une démocratie. Il faut sortir du holisme pour accéder à des régimes de liberté. Ce ne sont pas les régimes de liberté, instaurés par décret, qui permettront aux sociétés de sortir du holisme comme par enchantement. Car il y a là un long effort de mise en cause de soi, issu d’une volonté intérieure. Pour Darius Shayegan, dans l’état actuel des choses l’islam et la démocratie sont incompatibles. Non pas qu’il faille essentialiser les cultures, les fixer pour toujours dans des caractéristiques dont elles ne pourraient jamais sortir. Toute culture se transforme au fil de l’histoire. Précisons donc : si l’on veut rendre l’islam compatible avec la démocratie, il faudrait passer auparavant par une sécularisation des esprits et une sortie du holisme de l’Umma . Liang Shuming, dans un ouvrage remarquable sur les spécificités des trois cultures chinoise, indienne et occidentale, insiste pour dire, parlant de l’occidentalisation, qu’on ne peut guère saisir les fruits d’une culture sans saisir aussi la culture : « Ils ont pris conscience que les transformations politiques n’étaient que le feuillage d’un arbre dont la force vitale se trouve dans les racines . »

Depuis deux siècles se déploie en Russie, à travers les écrits slavophiles, une pensée de la singularité qui fait face à la rationalité occidentale, à ses principes universels et universellement valables. Dès 1832, Ouvarov s’oppose à l’Europe en posant les principes propres à la société russe : « Orthodoxie, Autocratie, Nationalité . » La pensée slavophile consiste à affirmer les spécificités d’un peuple qui n’est pas mûr pour la liberté, qui ne veut en aucun cas abandonner sa religion structurante, pour lequel l’individu ne doit passer ni avant Dieu ni avant la patrie. L’affirmation de l’identité russe est délibérément holiste face à un Occident qui développe de plus en plus l’individualisme. Berdiaev décrivait un homme russe favorable à un pouvoir « sacral et violent ». Vladimir Poutine continue sur la même lancée, sa « verticale du pouvoir » est une forme d’autocratie, de même la révérence devant la religion ou l’importance attribuée à l’empire.

Nous retrouvons les mêmes sentiments en Europe centrale, au moment de son entrée dans l’Europe institutionnelle. C’est le langage par exemple d’Andrzej Stasiuk : nous allons vous imiter, vous ressembler, et nous parviendrons à votre niveau sans avoir connu pour cela nos propres victoires et nos propres défaites. Et finalement cette interrogation étonnée : comment faites-vous, vous autres Occidentaux, pour être si sûrs de votre bon droit au point que tous les autres ne sauraient devenir que vos pâles copies ? Comment pouvez-vous être aussi provinciaux, à considérer vos convictions comme l’unique soleil ? Notre monde d’Europe centrale est certainement désordonné, nonchalant, irresponsable, « il n’est pas impossible que d’une perspective “européenne”, ce monde ressemble à une sorte d’anti-monde. Mais c’est nous qui l’avons créé et nous avons développé à la perfection l’art de vivre dans son décor et ses réalités ». C’est la complainte de la réalité imparfaite qui plaide pour sa spécificité, pour la grandeur de la singularité : nous préférons être nous plutôt que devenir une parodie de votre perfection (en admettant même que vous soyez parfaits, ce que vous allez répétant, et cela nous fait rire). Voilà le langage d’une partie de l’Europe centrale, et c’est probablement cela qui produit les démocraties illibérales.

Les reproches sont d’autant plus amers que la culture occidentale est enviable : elle séduit et entraine comme le joueur de flute de Hamelin. Ce désir de ressembler à l’Occident signifie-t-il qu’il serait en effet universel, valable et désirable pour tous les humains ? Ou plutôt qu’il serait attirant mais en réalité néfaste, ce qui est l’interprétation de Zinoviev par exemple ? Dans ce cas, on se trouverait avec la modernité devant ce genre de produit au charme puissant mais mortifère parce que non viable – il faut se rappeler les légions d’intellectuels saisis par le charme universel d’Octobre (François Furet), que ceux d’Europe centrale appellent la « morsure hégélienne ». Caprice qui fait plaisir mais tue la culture à long terme : ne serait-ce pas l’explication de cette fascination devant l’Occident ? « Sortez de cette fascination », disent les slavophiles, comme on enjoint les siens de se désenvoûter.
C’est le caractère irrésistible du « moderne » qui rend le refus du moderne amer, révolté, exaspéré. On a le sentiment que rien ne peut être fait contre le « moderne », qu’il avance pour ainsi dire sur les ailes de l’ange, et s’impose d’un destin mystérieux. Lorsqu’un courant de pensée voit le moderne inéluctable, irrésistible, destin grec ou hégélien, contre lequel on ne peut rien, sinon par la force, et a en même temps la conviction inébranlable que ce destin est mortifère…, alors l’idée d’une fatalité mortelle engendre le désespoir et la violence (dont l’exemple le plus extrême est le nazisme).

Dès l’époque des Lumières, certains penseurs occidentaux ont compris l’arrogance idéologique qu’il y avait de notre part à hiérarchiser les cultures dans le temps et selon nos critères stricts. C’est déjà ce que pensait Germaine de Staël. Pour elle, il n’y a pas d’institution bonne en soi, chacune répond aux besoins d’une époque. C’est l’idée de Herder, et de Ranke qui écrit : « chaque époque est immédiate à Dieu, et sa valeur est dans son existence même » – la phrase a été parfois traduite « chaque époque est aimée de Dieu ». Michelet reprendra cette idée de Vico selon laquelle la vérité n’est pas hors de l’histoire – ce qui imposerait d’évaluer les cultures à son aune, mais dans l’histoire, révélant chaque culture à elle-même sans que comparaison vaille raison. Le père de ce qui sera le romantisme politique allemand, est sans doute Burke : la Raison abstraite comme étalon universel est récusé, chaque peuple avance dans l’histoire à sa mesure, guidé par la raison concrète, ou la prudence. Ce qui revient à dire que le progrès des peuples ne peut être commandé de l’extérieur, puisqu’il s’agit toujours d’une évolution presqu’aveugle, d’une volonté interne guidée par le bon sens, et jamais d’un programme rationnel à accomplir.

Le post-moderne et l’emballement moral

Les critiques s’élèvent peut-être moins contre les Lumières en général, que contre leur expression contemporaine. La mise en cause, extérieure et intérieure, de l’Occident postmoderne, fustige d’abord un emballement moral.
Emballement : le moment postmoderne défend une morale qui se développe sans aucun frein, et envahit tous les domaines sans laisser place à aucune autre considération. Ce qui est reproché à cette moralisation, c’est d’abord sa teneur : trop individualiste et/ou trop matérialiste ; et ensuite son hégémonie : elle ne permet à aucun domaine d’exister sinon sous son empire.

Au relativisme moral des années 1960, succède à peu d’intervalle une rigide obligation de vertu : les anciens soixante-huitards sont des apôtres de l’Ordre moral.
Pourtant, sur le long terme des deux siècles qui ont suivi la saison révolutionnaire, ce qui apparaît c’est une moralisation qui s’avance imperturbable, même si elle rechute dans les barbaries du XXe siècle. L’historien Olivier Grenouilleau parle d’une « ère abolitionniste » – années 1760-1930, incluant non seulement l’abolition de l’esclavage, mais la lutte contre des comportements ou institutions comme l’alcoolisme, la prostitution, la peine de mort, la torture, et même la guerre, tous considérés comme des fléaux à l’égard de la morale.
Autrefois, on glorifiait le plus fort. Aujourd’hui, on glorifie le plus vertueux. C’est le triomphe de l’humanitarisme, qui remplace l’humanisme.
La prédominance de la morale est telle que les autres arguments – politiques, économiques – devraient s’y conformer au premier chef, reniant ainsi leurs spécificités. Le discours de Merkel sur l’immigration est typique de ce processus : ici la morale exclut toute considération politique – on peut dire que cette dernière finit par être littéralement noyée dans la morale. On l’aura remarqué : les guerres menées par l’Occident sont à présent des guerres de la vertu ou des chantages à la vertu. Bertrand Badie a bien montré comment nous appliquons une « diplomatie de la punition » en appliquant la morale à l’international, en distribuant des sanctions ou des mauvais points, en excluant, en affichant des listes noires . Autrement dit, faire de la diplomatie pour nous n’est plus gouverner les intérêts de l’entité qui est la nôtre (la France, l’Europe), en louvoyant habilement entre des puissances dont chacune veut avec raison défendre ses propres intérêts, et auxquelles nous préférons naturellement ne pas faire la guerre. Non : la politique étrangère consiste désormais à agir en censeur de la moralité des nations, et les récompenser ou les punir sur les critères d’application des droits de l’homme, de protection de leurs minorités, de réformes sociétales, etc.

En Chine, écrivait Liang Shuming, la “morale a remplacé la religion”. La morale occidentale post-moderne débarrassée de la transcendance, sacralisée et devenue elle-même religion, apparaît à cet égard proche des morales orientales. La morale est probablement la seule religion qui nous reste après la fin de la chrétienté (Kolnai disait que dans l’histoire les périodes de chute de la religion correspondent à des périodes d’hypermoralisme). Le fond de l’affaire, c’est que les vertus, orphelines de leurs fondements sacrés et inébranlables, se sacralisent à la place des fondements, et acquièrent par là leur certitude. Cette invasion éthique engendre des récusations sans fin. Les Chinois et les Musulmans fustigent l’hypocrisie d’une morale qui prétend remplacer la politique. L’humanitarisme, qui singe la morale chrétienne en la dénaturant par oubli de la transcendance (le bien devient bien-être), est considérée comme l’Antéchrist aussi bien par les traditionalistes chrétiens (romans de Benson puis O’Brien) que par les orthodoxes russes.

La morale humanitaire est universaliste : elle se pense dotée de vérité, elle affirme apporter au monde ce qui est bon pour tous. S’appuyant sur la Raison des Lumières, aussi objective et universelle que la science, elle ne peut que réclamer l’adhésion à ceux qui ne l’auraient pas encore rejointe. Car son statut est l’évidence. Et son mode d’action est, en conséquence, la croisade. Ceux qui ne l’ont pas encore ralliée sont les retardataires qu’il faut aider à rattraper bientôt les autres. Ceux qui, de l’intérieur, la mettent en cause, sont des renégats que les mots injurieux sont trop faibles pour décrire. La morale humanitaire a pris l’aspect d’une religion fanatique, jamais avare d’exigences, qui nie la tragédie humaine et les conflits de valeurs (la question de l’immigration étant ici un exemple typique), et à cet égard, revêt des allures idéologiques. C’est bien cette croisade qui scandalise et révolte, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’Occident – une morale devenue religion est une arme de guerre plus forte que la guerre même : elle vise à désarmer par la honte.

Non-Contemporains

Les diverses mises en cause de l’Occident postmoderne et de son universalisme, se déclinent aussi en assauts contre ce qu’on a appelé la « douceur démocratique » et en apologies de la force retrouvée. La douceur démocratique, celle qui consiste par exemple à interdire des traitements cruels et brutaux depuis la peine de mort jusqu’à la fessée, représente en effet l’une des caractéristiques essentielles de nos sociétés. Elle est mise en cause en tant que faiblesse, et vue comme décadence. L’Occident est vicieux en raison de sa décadence. Les écrivains russes ont un mot pour cela : l’Occident est pourri. Une partie de la pensée russe en tire la certitude selon laquelle le « retard » de civilisation est un gage d’avenir. La Russie, préservée de l’individualisme et du matérialisme des Lumières, ayant conservé son enracinement et sa spiritualité, peut ainsi devenir un modèle pour une Europe en mal de régénérescence. La pensée conservatrice européenne a tendance à faire confiance à Poutine pour sauvegarder les principes chrétiens mis en cause par la postmodernité.
Les textes les plus parlants sont ceux de Soljenitsyne, qui rappellent les affirmations des slavophiles concernant la décadence européenne. Dans le « Discours de Harvard », il décrit l’Occident dans lequel il a du s’exiler, comme une culture décadente par son matérialisme et son goût servile du plaisir immédiat. Le symptôme patent de cette situation est le déclin du courage – c’est le titre du livre.

Le diagnostic de déclin est une accusation de mollesse, d’abandon de soi. L’idée de décadence est très développée au XIXe siècle et bien ancrée dans nos mentalités. La douceur de l’Occident postmoderne est considérée alors comme une chute vers un âge féminin, c’est-à-dire manquant de robustesse et d’énergie. La féminisation du monde équivaut, d’après ses détracteurs, à une forme d’anomie ou d’indifférenciation. On trouve ce thème en Russie chez Poutine et ici chez Zemmour. Pendant ce temps, les critiques chinoises de la démocratie libérale stigmatisent principalement l’incapacité de la démocratie à prendre en compte le temps long – autrement dit, le désintérêt pour la durée . Lee Kuan Yew et Xi Jinping décrivent une civilisation occidentale dégradée par un amour fatal et excessif de la liberté individuelle, qui défait les sociétés.

Toutes ces critiques extérieures de la décadence occidentale par le matérialisme et l’individualisme, rappellent celles développées en Occident même, au XIX° siècle et jusqu’à aujourd’hui. Il s’agissait toujours d’une mise en cause de la modernité, à laquelle la crainte de la décadence servait de puissant moteur : la crainte de glisser dans la douceur efféminée où tout se noie. Le lent développement du courant allemand qui va donner le nazisme, se nourrit de ces idées de virilité retrouvée. Le souvenir du régime extrême auquel ces idées ont donné naissance au XX° siècle (le nazisme), contribue sans doute puissamment à la mise au ban de ces idées de décadence. L’Occident assume pleinement (Raymond Aron : notre Europe est peut-être décadente, mais si cela signifie qu’elle incarne les libertés, alors la décadence est un bienfait ).

Pourtant la réalité est là : si notre universalisme est gage de progrès et d’émancipation indéfinis, il s’avère que nombre de cultures extérieures, et une partie de nos propres citoyens, ne le suivent pas. Aujourd’hui les « non-contemporains » ne sont pas seulement les vieillards, mais des fractions de la société, qui forment une armée malcontente et dangereuse. C’est bien ce qui arrive avec la rupture moderne, ici et ailleurs.
Le non-contemporain se sent en désaccord avec la société dans laquelle il vit. Les jugements courants, les habitudes consacrées, les référents habituels, tout cela qui l’entoure il a de la peine à l’accepter. Car il voit les choses différemment, et même à l’inverse. D’une manière générale, c’est un conservateur, ou bien un réactionnaire, en tout cas quelqu’un qui juge l’évolution de la société maléfique. Ce sont des cohortes de citoyens en désaccord avec l’évolution du temps, parce que l’évolution des mentalités court à grande vitesse, à ce point que nous reconnaissons à peine le monde de nos parents quand nous en évoquons l’image. Les principes moraux ont entièrement changé de visage. Des comportements ou des actes qui étaient des crimes, comme l’homosexualité ou l’avortement, sont devenus des droits et sont applaudis. Des comportements qui étaient des droits ou au moins des pis-aller, comme le harcèlement sexuel, la torture, la pédophilie, sont devenus des crimes.
Les partis conservateurs ont toujours existé et existent aujourd’hui dans nos pays sous des appellations diverses. À présent, ils sont nombreux à prendre le pouvoir, ce qui révèle de nombreuses cohortes de non-contemporains, de gens qui ne se sentent pas bien dans la culture postmoderne.

Dans l’espace : depuis le début de l’occidentalisation du monde, qui correspond à la naissance de la modernité, nombre de sociétés auxquelles nous avons apporté la modernité, se sentent à des degrés divers en rupture de ban avec elle. Darius Shayegan a montré de façon saisissante comment les choses se passent notamment dans les pays musulmans en voie d’occidentalisation. Il parle de peuples qui sont « saisis par la modernité », comme on peut être saisi par le froid, ou par la tempête, soudain tenu sous l’emprise d’une force venue d’ailleurs et qu’on n’a ni prévue ni voulue. Est non-contemporain celui auquel le changement est pour ainsi dire asséné.
Le sentiment d’un rapt d’identité. Le reproche que les Russes slavophiles adressent à la culture occidentale, est sa désincarnation, sa prétention à chérir des choses abstraites – d’où le slogan « Orthodoxie, Autocratie, Nationalité » : le Russe va chérir une religion particulière, un chef particulier, une nation particulière. Aujourd’hui, les démocraties illibérales d’Europe centrale reprochent à l’Europe institutionnelle d’avoir gommé ses origines, ses modèles, ses croyances : autrement dit, tout ce qui la nomme et l’incarne. C’est pourquoi Victor Orban intègre, en 2011, les racines chrétiennes de la Hongrie dans sa nouvelle constitution. La crainte de ces régimes est celle de l’indifférencié, de la déconstruction, de l’abolition des noms et du règne de l’abstrait.
L’évidence s’impose : en cas de doutes ou de résistance, l’on est sommé de devenir moderne. C’est du moins ainsi que le ressentent ceux qui, diversement, ne se rendent pas de plein gré. Les pressions morales sont intenses. Défendre encore la peine de mort, comme les Chinois, ou faire des remarques sexistes, comme Donald Trump, est censuré comme contraire aux bonnes mœurs, celles que le progrès vient d’instaurer. Rallier l’humanitarisme légitime est une sorte de devoir humain, qui signifie essentiellement le déploiement sans limite de la liberté individuelle.

Radicalisation

Les burqas aujourd’hui présentes dans nos rues, racontent une radicalisation due à la crainte de voir les femmes échapper à l’autorité des hommes. Une culture qui vit ordinairement peut se laisser aller à ses circonstances. Mais une culture qui se sent menacée de mort doit veiller à tout, devenir catégorique et draconienne. En Russie, le patriarche Kiril réaffirme les principes anthropologiques qui guident l’Orthodoxie, en veillant avec précision à les distinguer des errances occidentales (Déclaration des Droits de l’Homme de l’Orthodoxie russe, 2006). Vladimir Poutine veille à réaffirmer les liens entre le pouvoir politique et l’orthodoxie, cette alliance constituant un rempart contre la menace délétère de la décadence occidentale. La Chine, qui ne reconnaît ni religion transcendante ni vérité surplombante, manifeste elle aussi une forme de radicalisation par le catéchisme communiste à nouveau asséné, dans ses invocations et dans ses certitudes. Le « Document n° 9 », édicté par Xi Jinping pour ses cadres, a été nommé « pense-bête d’un régime chinois assiégé par l’Occident ».
L’idéologisation des religions et des traditions nous fait entrer dans un monde coupé au couteau, et bientôt manichéen. Une culture qui se sent menacée embrigade ses troupes ainsi qu’un pays en guerre. C’est une sorte d’institutionnalisation de quelque chose d’auparavant flou et livré aux aléas de l’histoire. Mais une institutionnalisation raide, qui grave sur le marbre les croyances effrayées afin de ne pas les laisser s’échapper.
Pendant que les cultures extérieures tendent à se radicaliser par une idéologisation des traditions, l’universalisme occidental se radicalise lui aussi, aux prises avec l’apparition des « populismes ». Par exemple : le très coté politologue américain d’origine allemande, Yascha Mounk, regrette l’effacement, avec les populismes, du « rêve idéaliste d’un futur supranational » qui consistait à espérer un individu dépouillé de tous ses enracinements spatiaux et culturels . Il décrit le retour du nationalisme comme le reflux dommageable d’une perversion à domestiquer encore, dans l’espoir que la non-appartenance idéale pourra renaître plus tard dans le futur… Autrement dit : comme nous ne souhaitons plus utiliser la terreur physique, nous sommes contraints de reconnaître ce reflux de vieilleries (la nation, les aspirations identitaires) et d’attendre la prochaine occasion de les faire disparaître définitivement.

Nous nous trouvons aujourd’hui devant un combat, à nouveau idéologique, entre deux courants. La pensée postmoderne, que j’ai appelée l’humanitarisme, fonctionne comme une idéologie : c’est une interprétation du monde structurée et complète, sûre de sa vérité et de son bon droit, toujours prête à humilier ou bannir ses opposants. Les courants qui s’opposent à elle, ne constituent pas une idéologie unique qui les réunirait, mais ce sont tous des défenseurs de l’enracinement. Et l’on peut penser que le duel entre la gauche et la droite n’est pas vraiment passé de mode. Nous nous trouvons probablement emportés dans ce que Sigmund Neuman, puis Ernst Nolte, avaient appelé la guerre civile européenne, partant de la radicale conflictualité entre le nazisme et le communisme. Cette conflictualité s’entendait, selon eux, par rapport aux Lumières – il s’agissait d’un combat idéologique. Pendant que le communisme voulait l’émancipation extrême, le nazisme voulait l’enracinement extrême . Il serait absurde et faux de prétendre qu’aujourd’hui les courants postmodernes sont proches du communisme, et les courants antimodernes, du nazisme. Les deux totalitarismes sont derrière nous, fort heureusement. Pourtant, nous nous trouvons sans aucun doute, encore au cœur de ce débat qui concerne le déploiement des Lumières, aujourd’hui post-modernes, face aux identités rebelles.

Une autre modernité

Aucune culture (à part certains courants musulmans) ne souhaite récuser la modernité elle-même, parce que « modernité » traduit le mouvement même de la vie, le temps qui se déploie et que nul ne saurait arrêter. Pourtant, la multiplication des interprétations et la volonté de trier entre le bon grain et l’ivraie, montrent bien une modernité en question.
Le plus significatif est le fait que toutes les attentes d’une « autre modernité », qu’elles viennent de la Chine, de la Russie ou des pays de l’Europe réfractaire, convergent vers les mêmes critiques et expriment les mêmes exigences. Ici et partout, c’est toujours l’excès de la liberté individuelle, destructeur d’humanité et de société, qui est mis en avant. Avec cette affirmation commune : aucun humain n’est une île – une société ne doit en aucun cas institutionnaliser la solitude.

À ce jour, apparaissent deux propositions alternatives, dans deux terrains culturels séparés : la Chine, à travers nombre d’intellectuels chinois ou d’Occidentaux sinologues et/ou sinisés ; et l’Europe centrale, à travers toute une littérature récente ou contemporaine. Il s’agit ici et là d’instruire la cause d’une Autre modernité, différente de celle occidentale et pour ainsi dire redressée. La différence profonde entre ces deux terrains culturels laisse voir la question de l’universel occidental dans son ampleur.
La pensée asiatique n’a pas hérité de nos convictions sur la dignité sacrée de la personne, image de Dieu. Elle sacralise les organismes sociaux davantage que l’individu qui les habite. C’est ici le lien qui est fondateur de l’individu. Henry Rosemont développe pour les Occidentaux l’anthropologie confucéenne d’un homme existant par ses relations, tout au long de sa vie, et d’une « personnalité interpersonnelle ». D’un point de vue occidental, l’individu s’en trouve diminué. D’un point de vue asiatique, l’individu, si faible par lui-même, est ainsi enrichi de toutes les relations qui le fondent. Son enracinement dans le passé des ancêtres et le futur des descendants, lui confère l’auréole d’une sorte de transcendance qui peut le garder de la marchandisation de tout dans laquelle tombe le moi solitaire. C’est le discours des conservateurs occidentaux depuis le XIXe siècle. Ce sera aussi le discours des critiques « illibéraux » d’Europe centrale.

Kundera écrit : « Aujourd’hui, le seul moderniste digne de ce nom est le moderniste anti-moderne . » Gombrowicz décrit la modernité comme affectation, vantardise, adolescence. Les peuples d’Europe centrale, en intégrant l’Europe institutionnelle, ont parfois l’impression d’intégrer une entreprise de démolition, le pédantisme en plus. C’est pourquoi ils peuvent donner notre modernité comme chose grotesque, le grotesque étant « la tragédie sous un ciel vide » (Jan Kott). Cela signifie-t-il une récusation des Lumières, cette récusation que nous pouvons observer chez certains auteurs de notre XIXe siècle ? Non pas. La modernité « autre » sera un déploiement de l’éthique commune au sein même des identités. Nous retrouvons une apologie du lien : ici encore une critique de la modernité s’instaure sur le refus de l’individualisme, de l’individu souverain, de la déliaison. En Europe centrale, l’identité de l’individu ne se réduit pas à ses droits individuels. Son identité provient de sa culture, de ses appartenances éthiques et culturelles. C’est au nom d’une philosophie de la relation et de la responsabilité que l’individualisme est récusé. On repère là un fondement de la pensée romantique, ou si l’on préfère, un personnalisme, mais éloigné de celui, français et individualiste, de Mounier, et proche de celui, allemand et inter-individuel, de Landsberg. Pour autant, il ne s’agit pas d’une identité essentialiste, mais narrative. L’individu n’est pas réduit à une définition, voire à une essence qui l’englobe : il est inscrit dans une histoire culturelle qui est l’histoire de la liberté. C’est dans cet esprit que se déploie une philosophie du lien.
Nous avons là une pensée romantique qui nourrit des « transcendances horizontales » . Pour elle, les relations transpersonnelles de solidarité, de responsabilité, sont une forme de transcendance, liée à l’action humaine. Ces relations transpersonnelles ne se bornent pas à la simple subjectivité (comme dans le rationalisme), elles sont extérieures et transcendantes à l’individu, elles s’imposent à lui et le surpassent.
Michel Maslowski a bien montré comment la dimension interhumaine peut être transcendante : chez Mickiewicz et Norwid « les hommes sont les prêtres les uns des autres ». Chez Gombrowicz (Le Mariage) se déploie une « église interhumaine », une « église terrestre » : l’individu est dépendant de ce qui se créée « entre » les hommes. Son identité dépend de ses relations, lesquelles dépendent non plus des autorités traditionnelles et de liens imposés prémodernes, mais de la responsabilité personnelle du sujet lui-même, à condition qu’il l’accepte et en tienne compte.
Le salut est dans l’interrelation. La relation devient un espace sacré. Que Dieu existe ou non, l’homme est humain par la relation. Il y a ici une sorte de sacralisation de l’homme qui peut faire frémir certains esprits religieux. Elle explique en tout cas la présence de cette philosophie relationnelle chez des auteurs religieux aussi bien qu’agnostiques.

La modernité vieillit mal.
Bien vieillir, c’est avoir une aptitude à durer dans la sauvegarde de ses propres atouts. C’est avoir su se doter d’atouts durables et qui se transmettent.
La pensée postmoderne requiert une institutionnalisation de la solitude par dissociation des liens. Pour émanciper, elle dissout les solidarités. Les États-providence peuvent répondre matériellement aux dégâts engendrés par la solitude individuelle. Mais ils ne peuvent répondre spirituellement. Ainsi la postmodernité engendre-t-elle des sociétés aux citoyens rassasiés de nourriture, mais affamés de connivence, et donc, de sens.
D’où l’importance de ces courants de pensée qui suggèrent le développement de modernités alternatives : seul moyen d’échapper à cette guerre des dieux précédemment décrite.