Culture et puissance

La différence entre « soft power » et « hard power », correspond à la différence entre les deux manières de réduire un adversaire à merci : la violence ou le langage. On sait que l’enfant auquel on n’a pas appris les mots pour s’exprimer, tape. Ce sont là les deux types de relations entre les humains. Cette alternative est difficilement dépassable. A ce point que dans notre histoire, on considère que l’âge des Lumières nous fait passer de l’époque du guerrier (qui frappe physiquement) à l’époque du marchand (qui négocie). Il y a donc bien une puissance par la force et une puissance par la culture, traduite en langage. On peut affirmer que toute entité géopolitique, toute société historique, veut la puissance pour elle-même et pour son expansion éventuelle. Mais il y a deux manières de conquérir et de conserver la puissance : par la force, ou bien par le discours et la culture.

Il s’agit donc de préciser comment le discours s’y prend pour obtenir le même résultat que les armes, et quels aspects culturels il mobilise pour désarmer l’adversaire, le mettre dans son camp, le dominer.

Il me semble que ce discours peut prendre deux aspects :

donner envie,

jeter la honte.

On verra que finalement ces deux aspects se rejoignent souvent.

 

Donner envie : un acteur étale et apporte des avantages matériels et culturels si manifestement avantageux qu’il étend sa puissance par le désir d’imitation qu’il engendre.

C’est toute l’histoire de l’Occident depuis le début de la modernité. Pendant le XIX° siècle et la première moitié du XX°, l’Occident a dominé le monde non pas en combattant, mais surtout par sa position de modèle civilisationnel. L’occidentalisation a commencé en Russie sous Pierre le grand (fin XVII°-début XVIII°), en Chine au début du XIX°, elle s’accomplit durant ces périodes en Turquie et dans nombre de pays musulmans etc. Partout, les mœurs nouvelles apportées par l’Occident sont réclamées par une élite silencieuse et étouffée à l’intérieur même des pays concernés (les tentatives de certains lettrés en Chine, depuis des siècles, pour abolir le bandage des pieds ; les révoltes de certaines femmes dans les pays musulmans etc). Mais surtout, dans l’ensemble les mœurs occidentales « font envie » parce qu’elles vont dans le sens de l’émancipation, de l’ouverture, de la liberté.

Les sociétés en question ne s’y sont pas trompé : elles se défendent rapidement contre ce qu’elles considèrent comme une agression culturelle. En Russie par exemple, un courant de pensée important né au début du XIX° siècle, le slavophilisme, met en cause l’occidentalisation comme instrument de puissance (à ce sujet voir le bel ouvrage dirigé par Michel Niqueux, L’Occident vu de Russie, Institut des Etudes slaves, 2017). On retrouve cette idée aujourd’hui chez nombre de Russes, par exemple Zinoviev (cf son livre L’occidentisme). Mais beaucoup plus souvent, cette volonté d’imitation, d’abord instinctive, puis comprise plus tard comme une domination, engendre, au moment de cette prise de conscience, une révolte acharnée contre le modèle. C’est le cas dans certains pays musulmans, ou en Chine. Dans le Document n°9, Xi Jinping écrase de son mépris le constitutionnalisme à l’occidentale, le « journalisme à l’occidentale » (ce qui signifie la liberté de la presse), ou mieux encore le « nihilisme historique » à l’occidentale (ce qui signifie la manière occidentale de raconter les faits qui se sont passés, par exemple de décrire les méfaits de Mao-Tsè-Toung – l’histoire d’Hérodote est appelée du nihilisme). Dans ce document, il est écrit clairement que « promouvoir des valeurs universelles est une tentative pour affaiblir les fondations théoriques du leadership du Parti ». Nous y sommes : la culture occidentale, parce qu’elle se veut universelle, affaiblit les autres et les domine en insufflant la volonté d’imitation. Un grand nombre de textes russes, chinois, arabo-musulmans, décrivent la culture occidentale comme un produit brillant qui attire et finalement asservit, une sorte de mirage dangereux dont il faut parvenir à se défaire si l’on veut exister par soi-même.

C’est un acte de puissance : il consiste à faire de l’autre un autre soi, c’est-à-dire, sans utiliser les armes, à le réduire.

 

Jeter la honte :

La morale est universelle : partout le bien est ce qui réunit, et le bien ce qui sépare. Ainsi un acteur peut-il donner des leçons de morale à un autre sur la scène internationale. Et si cette leçon est justifiée, elle suscite la culpabilité et la honte, et désarme. Il est impossible de savoir ce que nous ont apporté en termes de puissance tous nos discours sur les droits de l’homme. Mais ici, nous sommes sûrs que le discours est puissant. Celui qui dénonce un scandale, désarme le coupable parce qu’il le démoralise.

Les massacres du Palatinat (1688-1693) : comment deviennent-ils un scandale ? des actes qui font horreur et appellent à la dénonciation publique. Les contemporains ont vu que la mémoire en serait entachée. La France est menacée d’un « récit perpétuel des actes effroyables ». Le cas de l’Allemagne d’aujourd’hui est significatif : pendant un siècle le problème a été de réduire la puissance de l’Allemagne, et rien ne dit qu’elle ne serait pas en train de fomenter une autre guerre si elle n’était pas entièrement désarmée par la honte. Nous avons longtemps réussi à paralyser les Chinois en leur servant le discours de la honte, au sujet des droits de l’homme. C’est ainsi que fonctionne le notez d’infamie de Voltaire, bien analysé par Burke puis par Cochin comme « condamnation publique au mépris » (Burke, Réflexions… Hachette 1989, notes et commentaires p. 669-670).

Deux remarques :

D’abord : le phénomène que nous observons ici est juste humain, non historique. Il tient à l’être de l’homme. C’est pourquoi on le trouve depuis les origines. Tout empire puissant, cherche l’hégémonie par la culture autant et plus que par la force. Edit de Caracalla de 212.

On peut dire ensuite qu’un premier moment de l’histoire moderne de l’Occident a consisté à donner envie. Parce qu’il est devenu à présent de plus en plus difficile pour l’Occident de donner envie, alors il s’efforce de jeter la honte (on a davantage peur du mal qu’envie du bien). Ce qui fonctionne de moins en moins. Bien sûr, certains dirigeants particulièrement cyniques ont toujours été insensibles à ce genre de discours (Mao). Mais surtout, on constate plusieurs cultures ont décidé depuis peu de ne plus se laisser désarmer par les discours occidentaux.

On doit se poser la question : l’Occident, parce qu’il est enviable, est-il seul à utiliser la culture comme moyen de puissance ?