Tribune dans le Figaro octobre 2020

Hygiénisme ou la vie nue

 

Depuis le début de la période incertaine et menaçante que nous vivons, la question la plus intrigante c’est la comparaison avec les 30 000 morts survenus en France en décembre 1969, frappés par la grippe de Hong-Kong, surpeuplant les hôpitaux avec des détresses respiratoires, et passés complètement inaperçus. La différence avec notre réaction présente, énorme, unanime, affolée, pose question. Elle démontre une transformation majeure dans l’ordre des croyances, des références, des impératifs. En 1969 beaucoup croyaient à l’avenir radieux des communistes, socialistes ou apparentés. On avait des idéaux, même absurdes ou vicieux. Le reste passait après. Notre époque est différente : l’hygiénisme y a pris le dessus, entièrement. La seule référence qui reste après la faillite des idéologies, c’est ce que la philosophie contemporaine appelle, avec un grand nombre de variantes, la vie nue. Les gouvernements ne s’occupent pratiquement plus que de protéger la vie biologique et la morale qui la sert. Aussi une épidémie devient-elle une affaire d’Etat, « une guerre », à vrai dire la seule qu’il soit important de conduire et de gagner, au détriment de tout le reste.

 

Le plus frappant dans la période présente, c’est aussi cette impression de retour en arrière : nous avons cru tout prévoir et tout savoir – et nous constatons devant cette pandémie notre ignorance abyssale, et l’ignorance des spécialistes eux-mêmes, qui ne cessent de se contredire les uns les autres.

Ce sentiment effrayant de ne plus tenir le futur en main : cela nous est étranger. On nous a habitués aux normes, aux contrôles, aux protocoles, bref aux certitudes. Devant l’incertitude d’un futur anxiogène, les facultés qu’il faut déployer sont très nouvelles pour nous : aller devant le risque inconnu en faisant confiance à ce courage qui se déploie devant le danger, à la conscience morale qui prend les décisions de la situation exceptionnelle.

 

Nous n’avons plus les outils mentaux, éthiques, spirituels pour répondre à la situation. Car ces outils étaient devenus obsolètes avec la modernité du progrès tous azimuts. On aperçoit à quel point nous sommes des populations fragiles, fragilisées par la facilité, le confort, la paix éternelle, le prestige des apparences, les promesses de facilités encore plus grandes et de plus en plus grandes, et surtout les promesses de supprimer tous les maux de la condition humaine. Fragilité spirituelle: ce qui est normal puisqu’on nous a chanté sur l’air des lampions qu’on avait aboli les religions, que bientôt on ne mourrait plus, et que nous devions nous préoccuper exclusivement du côté festif de la vie. Les pauvres humains si protégés, auxquels on a promis le Meilleur des Mondes, retombent brutalement dans le monde du destin, de la fatalité, de la maladie mortelle qui frappe au coin de la rue. Cruauté. Notre jeune président bien propre, bien élevé et bien appris, ne dispose d’aucune clé pour saisir une situation si étrangère à son contentement d’éternel parfait. Le tragique lui est étranger ; il ne l’a pas appris à l’école. Il ignore que le danger est le pays de l’avenir, et que pour cette raison il vaut mieux préférer le courage au calcul.

 

Le traitement de la catastrophe inédite a commencé par les mensonges d’Etat. Nos responsables nous ont expliqué que les masques étaient inutiles et même néfastes, puis que les tests étaient inutiles. Tous les Français ont un souvenir précis de ces discours, et tous savaient qu’il s’agissait là d’une tromperie manifeste: avec tout le déploiement de l’expertise, on décrétait inutile ce dont on ne disposait pas. A partir de là, toute confiance s’en est allée. A présent, nos gouvernants peuvent bien faire de longues palinodies pour nous inviter à faire ceci ou cela, nous les regardons avec ironie et scepticisme. Et pourquoi ont-ils menti ? Parce que dans leur cervelle d’enfants gâtés, le gouvernant doit être tout-puissant, et s’il ne l’est pas, faire semblant de l’être – sinon il déchoit. Ils n’ont pas compris que le mensonge les tue plus sûrement que l’impuissance avouée. Ils ne l’ont pas compris parce qu’ils sont des enfants de cette époque de la toute-puissance, celle précisément que le virus est en train de renverser.

 

La maladie tue en très grande majorité des personnes très âgées déjà porteuses de pathologie : on met à l’arrêt toute la jeunesse d’un pays, qui perd ses emplois, arrête ses entreprises, pour sauver les ancêtres. Mais pour pouvoir arrêter l’économie on grève l’avenir de dettes énormes, à payer par nos enfants et petits-enfants. Sommes-nous obligés de stopper l’économie parce que nous n’avons pas assez de lits de réanimation ? Mais cet argument n’était recevable qu’au début de la première vague. Espérons que depuis, on a fait la liste de tous les hôpitaux de province, publics et privés, dans lesquels les médecins sont demeurés les bras ballants devant des lits de réanimation vides, pendant la période de printemps. Faut-il croire qu’au moment de ce qui n’était pas encore la deuxième vague, les gouvernants n’aient rien appris de la première, n’aient pas créé depuis ce temps un seul lit de plus, n’aient pas fait un seul progrès, sinon l’achat de ces quelques dix mille respirateurs dont plus de la moitié se sont révélés, à la réception, inopérants ?

 

Nos gouvernants ont appris à administrer, c’est-à-dire à gérer les prévisions, les certitudes, la bureaucratie, le contrôle, les chiffres. Ils n’ont pas appris à gouverner, c’est-à-dire à assumer le risque, la contingence, la pente raide – toutes choses que l’on n’enseigne pas dans les grandes écoles. Et voilà pourquoi votre fille est muette. Devant cette calamité inattendue, les peuples sont pantois, et les gouvernements impuissants.

 

La situation des EHPAD traduit avec épaisseur l’hygiénisme régnant. On met en place des protocoles déments pour protéger les personnes âgées du virus, déments au sens où on abolit l’existence (la pauvre existence qui reste, ce souffle) à force de vouloir protéger la vie. Ces ainés qui n’ont plus que peu à vivre, sont surtout reliés à l’existence par leurs proches, et pour ainsi dire sous perfusion d’amour. La vie biologique ne les intéresse pas. Mais seulement la présence de ceux qui leur rappellent par leur affection que justement ils ne sont pas que cela, un corps épuisé et au bord du gouffre. Les instances gouvernementales, médicales, médiatiques, viennent les priver de visites et de parole. Voilà des gens souvent presque centenaires qui, par milliers, doivent depuis plus de