L’intelligentsia

L’intelligentsia

Le Figaro, janvier 2011

 

On sait que l’intelligentsia est à l’origine un mot et un concept  russe, pour désigner cette élite qui pense, qui entraîne le mouvement des idées, et qui d’une certaine manière tient la haute main sur l’opinion publique – ayant autorité, autrefois sur les salons, aujourd’hui sur les médias. Parce qu’elle possède cette arme décisive de l’analyse et maîtrise le langage, sa puissance est redoutable : quoique portée par un nombre infime d’individus, elle donne le la, et même en désaccord avec la population, elle inspire les modes de vie et infléchit les politiques.

Le livre collectif Jalons, écrit au début du XX° siècle par des penseurs russes, au premier chef Nicolas Berdiaev, bientôt jetés en exil par Lénine, était interdit à l’époque en Russie. Il est publié aujourd’hui pour la première fois en traduction française (Le Cerf). L’ouvrage, tentant de comprendre le processus révolutionnaire en gestation, s’intéresse exclusivement au noyau central du phénomène : la crise de l’élite pensante. Crise signifie jugement. La crise de l’élite est le jugement de l’élite.

Etrangement, la description présentée ici est universelle. A quelques différences près qui tiennent aux circonstances, toute intelligentsia au moins aux temps modernes semble bien présenter des caractéristiques propres, inhérentes sans doute à sa situation dans la société. Le tableau est donc moins historique que sociologique. Dans la description de l’intelligentsia russe d’alors, l’intelligentsia française d’aujourd’hui se voit comme au miroir.

L’intelligentsia vit dans un monde à part. Ce peut être là l’ornière. Elle se nourrit d’idées, et finit par croire que le monde tourne ainsi. Elle ne connaît que de loin les problèmes rencontrés quotidiennement par ses concitoyens.

L’intelligentsia se trouve d’autant plus à l’écart qu’elle habite un pays centralisé. Dans ce cas, elle n’a jamais participé à la décision politique, et se forge sur le Pouvoir une vision souvent chimérique. L’intelligentsia de la révolution française rêvait la société et le pouvoir plus qu’elle ne les connaissait. Et il en allait de même de l’intelligentsia russe du début du XX° siècle, parce que la Russie comme la France d’Ancien Régime était une autocratie. Bien que nous soyons aujourd’hui en démocratie, la centralisation française et l’habitude technocratique font que nos élites n’ont pas coutume de s’occuper du bien commun. Elles ignorent par exemple le monde de l’entreprise, le monde de la campagne, ou le monde des banlieues. Autrement dit, elles vivent entre elles dans une bouteille bien close. Très savantes et rompues aux débats abstraits, elles sont immatures dans les questions concrètes. Elles se réfugient dans la capitale, car, comme disait l’élite de Vienne à l’époque de Hoffmanstal, « en province, la réalité souffle trop fort ».

L’intelligentsia cependant ne manque pas de cœur. Elle se tourmente à la vue du peuple maltraité ou soumis. Mais elle a le sentiment que le peuple ne connaît pas son propre bien, et que c’est à elle, portant dans ses vastes cerveaux toute la conscience du pays, de le sauver. Comme elle est vouée à l’abstraction, elle a tendance à suivre la première utopie qui passe. C’est ainsi que l’intelligentsia française fut marxisante jusqu’à la chute du mur de Berlin. S’il n’y a pas d’utopie disponible, elle s’adonne au moralisme et prend la posture de la belle âme. Sa dissidence face au pouvoir consiste à donner des leçons.

Ainsi sa morale finit-elle par se substituer à la vérité et à l’attrait pour le beau, et devient utilitariste, faute de référents supérieurs. « Son pathos moral dégénère en obsession », dit Berdiaev. Et se déploie en manichéisme : les riches sont des monstres absolus. Regardons notre actualité.

Au début du XX° siècle, l’intelligentsia russe exprime cette passion caractéristique : elle s’intéresse exclusivement à la répartition des richesses et à l’égalisation, mais en aucun cas à la production. Les richesses, condition du bonheur, ne sont pas à créer, mais à confisquer à ceux qui les détiennent. Ce n’est pas la richesse qui est importante, mais sa répartition : non pas le confort, mais l’égalité, y compris dans l’austérité. Cela nous rappelle quelque chose… Par exemple, la description fantasmagorique à laquelle avait recours Martine Aubry pour justifier les 35 heures, et bien d’autres analyses contemporaines d’une économie de songe-creux.

Jalons nous dépeint une intelligentsia « rêveuse et dénuée de sens pratique. D’une crédulité sans foi, d’une combativité sans créativité, d’un fanatisme sans enthousiasme, d’une intransigeance sans piété (…) toute la forme d’une religiosité sans son contenu ».

Ce mépris de la vérité, ce moralisme dégoulinant prêt à toutes les vilenies, parce que tellement manichéen, fit le lit du totalitarisme. Et aujourd’hui sert des oligarchies nouvelles, technocrates et matérialistes.

Si l’intelligentsia nourrit une large partie de la culture qui est le patrimoine de tous, elle se trouve nantie d’une responsabilité envers cette culture : elle ne doit pas la dévoyer.

2011-03-13T19:03:10+00:0013 mars 2011|Articles de presse, Toute catégorie|