La démocratie contemporaine et l’achèvement du tournant de civilisation

dans Démocratie et liberté, colloque de Mai 2019 à l’Institut, publié au Cerf dans l’ouvrage Démocratie et Liberté

 

 

L’une des caractéristiques des démocraties occidentales contemporaines, est l’attention portée aux mœurs, qui représentent sans doute le point de fixation le plus important des débats politiques de ce temps. Les controverses passionnées autour de l’IVG, du mariage entre deux personnes de même sexe, de l’euthanasie ou de la PMA, constituent pratiquement les pierres angulaires de l’évolution de nos démocraties. Cela, au moment où l’économie de marché ne fait plus débat, et où le combat entre libéraux et socialistes a cessé d’exister. Il suffit de rappeler qu’en France, les plus importantes manifestations enregistrées ces dix dernières années sont celles de la « manif-pour-tous », ou qu’aux USA, la question de l’IVG est l’une des pierres d’achoppement essentielles dans le combat de Trump et contre Trump.

Il faut rappeler en même temps que si ces questions sont brulantes (on va se demander pourquoi), les démocraties contemporaines leur répondent toujours, et de plus en plus, dans le sens de la plus grande ouverture à la liberté individuelle.

C’est que les démocraties d’aujourd’hui se donnent pour mission d’achever le tournant de civilisation qui s’est amorcé avec les Lumières il y a deux siècles : mettre fin à la chrétienté et la remplacer par un nouveau paradigme, qui n’a pas encore de nom. Un tournant de civilisation passe par le changement des mœurs, issus de la morale commune.

 

Il n’est pas inutile de rappeler ce qui se passa au V° siècle, au moment où s’établit la chrétienté – c’est-à-dire au moment où le christianisme instaure ses mœurs à la place de celles du paganisme.

Les écrivains « païens » se donnent alors pour des traditionalistes : ce sont eux qui veulent à tout prix conserver l’ancien ordre des choses et ils le défendent, le dos au mur. A la fin du IV° siècle, l’orateur Symmaque justifie dans ses lettres les cultes des dieux de Rome contre l’implantation insatiable du Dieu chrétien. Sénateur, il défend la vieille religion d’Etat, harcelée de toutes parts. Rutilius Namatianus, poète latin du début du V° siècle, insiste pour dire que l’Italie est attachée à ses dieux traditionnels. Et même s’il admet qu’une civilisation peut mourir, il déploie toute son ardeur à défendre la Rome de son temps contre le christianisme déjà vainqueur. C’est une critique culturelle qu’il adresse aux moines et aux juifs, espérant ainsi porter des coups désespérés à l’esprit chrétien qui est en train de tout submerger. Tout se passe alors comme si l’évolution était inéluctable, c’est du moins le ton des textes. La qualité littéraire et intellectuelle se trouve alors du côté des chrétiens : c’est l’époque d’Ambroise de Milan et de Saint Augustin. Les défenseurs des anciens dieux sont souvent médiocres et leur style décadent. Bref, ils représentent le vieux monde. Les chrétiens sont d’abord des urbains et des gens d’élite – il faudra un siècle de plus pour christianiser les campagnes, d’où le paganus (paysan) qui donne païen. Un monde est en train d’en remplacer un autre. La rupture est avérée à partir de la fin du IV° siècle. Entre les décrets de l’empereur Déce (251), de l’empereur Valérien (252), de l’empereur Dioclétien (305) interdisant le christianisme, et le décret de l’empereur Théodose (392) interdisant le paganisme, le tournant s’est accompli.

En même temps que les temples laissent place aux églises, et le culte des dieux au culte de Dieu, s’opère un renversement des mœurs qui obéit au remplacement d’une morale par une autre. La famille antique était déjà monogame. Le divorce avait été permis à Rome, d’abord sous forme de répudiation par le mari seulement, puis de façon réciproque. Les chrétiens remettent le divorce en cause, en tout cas pour la femme, dont ils augmentent les sanctions en cas d’adultère. L’infanticide, sous forme de ce qu’on appelait l’exposition des enfants, était chose courante chez les Romains qui craignaient les familles trop nombreuses. Les couples ne gardaient jamais d’autre fille que la fille ainée. L’Eglise naissante va combattre ces pratiques, et effacer aussi le droit du père de famille de tuer un de ses enfants discrétionnairement. Elle lutte contre le culte du corps, par exemple quand l’empereur chrétien Théodose interdit les jeux olympiques de 392, notamment en raison de la nudité des athlètes.

Il est curieux de voir s’instaurer ici les mœurs que la post-modernité va aujourd’hui mettre en cause. Et, fait tout aussi intéressant, la rhétorique de l’époque rappelle la nôtre : la société romaine des IV°-V° siècles est partagée en deux courants, celui qui veut garder les choses en l’état et celui qui veut les transformer. Les chrétiens se targuent d’être « modernes ». C’est au V° siècle qu’apparait le terme « moderne » (modernus)[1] qui désigne le récent, c’est-à-dire ce qui est chrétien par rapport au païen. Tandis que le paganisme est donné pour « une superstition », une « pratique dépassée »[2]. Il est donc bien question de la marche des temps, et d’une nouveauté qui apparait comme une amélioration.

 

Une société tient par un paradigmes à la fois moral et social, hérité du passé et reposant sur des croyances et/ou sur des traditions. Montesquieu appelait cela « l’esprit général » d’une nation, car il avait perçu à quel point, dans chaque société historique, les mœurs, les lois, les habitudes, sont cohérentes entre elles : cela forme un ensemble[3]. C’est l’architecture des « mœurs » au sens classique de ce terme. Des courants de pensée nouveaux peuvent les égratigner, les mettre en cause, mais il leur faudra un très long et difficile travail militant pour les faire disparaitre et les remplacer par d’autres. On n’en change pas comme de gouvernement, et même cela arrive très rarement. Nous nous trouvons à l’un de ces moments de transition.

Les paradigmes chrétiens ont duré environ quinze siècles, puisqu’ils furent dominants jusqu’à la deuxième moitié du XX° siècle. Depuis le XVIII° siècle, les soubassements de ces modèles commençaient à trembler, et leur légitimité se fissurait – il suffit de lire Voltaire. La Révolution les a mis en cause mais sans encore réussir à les effacer. En témoignent les multiples débats sur la légitimité du divorce, qui agitent le XIX° siècle. C’est après la Seconde Guerre, essentiellement à partir des années 50- 60 du XX° siècle, que les paradigmes chrétiens s’effondrent les uns derrière les autres, qu’il s’agisse de la dignité intrinsèque de l’embryon, avec l’IVG, ou de la sacralité du mariage. Toutes les lois sociétales votées dans l’ensemble des pays occidentaux depuis la fin du XX° siècle, traduisent un changement radical de paradigme, la fin d’un modèle chrétien et son remplacement par autre chose, qu’il faudra définir. C’est véritablement une rupture d’époque, plus importante que celle qui vit le remplacement de la monarchie par la république. C’est l’aboutissement d’un long parcours qui commence au XVIII° siècle et visait à se défaire de la chrétienté comme détenteur du paradigme civilisationnel. Si l’on veut bien entendre par paradigme une architecture de principes, cohérents entre eux, qui gouvernent la morale et les mœurs d’une civilisation – alors la civilisation occidentale est en train, par la main de la démocratie post-moderne, de passer aujourd’hui d’un paradigme à l’autre.

 

Pour comprendre comment les paradigmes tombent malades et finalement meurent, on peut se référer à l’analyse de Thomas Kuhn sur la structure des révolutions scientifiques. Car les paradigmes moraux (au sens des mœurs et de la morale à la fois) tiennent à la croyance et à la coutume, aussi bien que les paradigmes scientifiques. Ceux-ci commencent, dit-il, à perdre de leur force quand ils ne suffisent plus à répondre aux problèmes posés dans la société. Toute société bouge. D’un point de vue moral et du point de vue général des mœurs, la conscience évolue, certains comportements indignent davantage qu’auparavant, d’autres paraissent plus anodins. De lentes et inexplicables alchimies soulèvent tous ces processus et les orientent. Les anciens paradigmes sont toujours là, et gouvernent toujours, mais « ils s’obscurcissent »[4], autrement dit ils deviennent opaques à la compréhension, par exemple chez nous au XIX° siècle : « mais pourquoi faut-il absolument interdire le divorce ? ». Aussi, un nombre croissant d’individus leur devient de plus en plus étranger. Finalement, dit Kuhn, la société se trouve divisée en deux : ceux qui défendent l’ancien paradigme et ceux qui en réclament un nouveau[5]. Le nombre de ceux qui défendent l’ancien paradigme, décroit, et leurs arguments de légitimité convainquent de moins en moins– finalement ils ressemblent à une demeure autrefois vivante et peuplée, aujourd’hui inhabitée. C’est la situation des Chrétiens aujourd’hui en Occident devant les lois sociétales. La rupture contemporaine traduit moins la diminution de la foi vivante, perte déjà ancienne, que la perte des paradigmes culturels issus à l’origine de cette foi. C’est un collapsus très lent, et qui suppose l’établissement d’un nouveau paradigme sur la longue durée. Il est inutile de vouloir sauver les anciens paradigmes : ils ne sont plus reconnus par l’époque, qui leur est devenue étrangère. Ils sont morts, bel et bien. Vouloir les sauver de force reviendrait à susciter des dictatures aussi vivaces que celles qui prétendent instaurer des utopies. Cependant ils pourraient éventuellement se redéployer, plus tard, sous d’autres légitimités qui n’existent pas encore.

 

C’est au nom de la liberté individuelle que les paradigmes issus de la chrétienté sont récusés. On met en cause le contrôle social établi dans les pays chrétiens, et la répression (symbolique, pénale) des lois qui s’y appliquaient (contre l’avortement clandestin, contre les homosexuels etc). Mais nos sociétés fondées sur la liberté et le pluralisme réinstaurent en réalité un nouveau contrôle social pour protéger leurs conquêtes.

Toutes les sociétés, occidentales ou non, pratiquent un contrôle social : la vision du monde portée par le pouvoir, par la tradition, par la société en général, s’impose à tous de façon plus ou moins coercitive. En Occident la conviction chrétienne s’imposait par toutes sortes de moyens selon les époques – on cite toujours, parce que cela nous a marqués, les clercs qui brandissaient la menace de l’enfer et de l’excommunication, les papes qui faisaient la loi dans les sciences, l’inquisition qui punissait les dissidents, mais le plus lourd était sûrement la pression implicite que l’opinion commune fait peser sur tous les membres de la société. Dans les pays musulmans anciens, le ketman (en Persan) ou taqiya (en Arabe) qui traduit la dissimulation de sa religion dans les cas où le Pouvoir l’interdit, marque bien l’existence des contraintes de conviction, positives ou négatives. En Chine, le contrôle social maintenu par l’Etat a toujours existé, probablement depuis les légistes (3°-4° siècles après JC), pour imposer à la population l’obéissance aux rites et aux traditions confirmés par le pouvoir.

Dans l’Occident moderne (depuis la saison révolutionnaire), nous sommes convaincus que la démocratie constitutionnelle-pluraliste ferait de nous les premières sociétés du monde épargnées du contrôle social, par lequel une seule vision du monde gouverne et s’impose par toutes sortes de moyens coercitifs, violents ou doux, explicites ou implicites. La démocratie devrait désormais permettre des sociétés habitées par des visions du monde et donc des paradigmes pluriels, lesquels vivraient côte à côte en bonne intelligence.

La Chine met au point depuis quelques années, en commençant par des initiatives locales, un système de contrôle individuel par points qui vise à développer le sens moral et le degré de civilité de ses citoyens. Grace à l’informatique, les actions morales comme l’honnêteté dans les affaires ou la visite aux parents âgés, sont comptabilisées, et une bonne note permet d’accéder à des avantages pouvant aller de l’ouverture aux crédits jusqu’à l’accession aux parkings. Les citoyens sont notés sur un barème allant de « citoyen exemplaire » à « malhonnêteté »[6]– en passant par « avertissement » comme dans les carnets scolaires des enfants. Evidemment ce système nous sidère et nous répugne, parce que nous n’acceptons pas que l’on traite les adultes comme des enfants, et c’est même la principale conviction des Lumières.

En réalité le contrôle social n’est pas réservé au despotisme, seulement sa manière violente et parfois sauvage. Toutes les sociétés connaissent un contrôle social par l’opinion et par le « notez d’infamie » pour reprendre le mot de Voltaire. On est mal vu de faire certaines choses – et en général les gouvernants enfoncent le clou avec plus ou moins de vivacité. Dans les sociétés contemporaines occidentales, il est immoral de se déclarer homophobe ou de ne pas respecter l’égalité des sexes. Un intellectuel qui critique la PMA est interdit de parole à l’Université. Les gouvernements punissent légalement l’homophobie, jettent l’opprobre et les punitions sur les entreprises mal avisées quant à la parité. Ce qu’on appelle désormais les Droits Humains (afin de ne pas discriminer les femmes) est l’objet d’une considération scientifique et religieuse à la fois : on les enseigne dans les cours de Morale à l’égal d’un catéchisme d’Etat. En Suéde les Lois de Jante sont une sorte de mantra qui impose l’égalité par sa petite musique répétitive : tu ne dois pas tenter de dépasser le voisin. En France le souci égalitaire passe plutôt par le constant mépris des riches.

Tout porte à croire qu’aucune société ne peut se passer de contrôle social. Car aucune ne peut vivre sous plusieurs paradigmes à la fois, puisque les paradigmes moraux dont nous parlons inspirent les lois en même temps que les mœurs. Une opinion répandue croit qu’il suffit de promouvoir la liberté de tout faire pour que chacun vaque à ses affaires, bénéficie du pluralisme et de la tolérance universelle. Mais les courants de pensée sont fustigés, qui croient que des limites doivent s’imposer à la liberté, pour des raisons morales ou anthropologiques. Il faut, c’est le paradoxe, un contrôle social pour imposer la liberté illimitée (« pas de liberté pour les ennemis de la liberté »). La démocratie post-moderne est au service du paradigme post-chrétienté à travers ces contrôles. En ce sens elle se contredit comme pluraliste.

[1] Lettre du pape Gélase Ier (492-496) aux évêques Rufinus et Aprilis, in Patrologia Latina, tome 59, 1862, col. 152 C : Quis aut leges principum aut patrum regulas aut admonitiones modernas dicat debere contemni… ?, « Qui dirait qu’il faut mépriser les lois des empereurs, les règles des Pères ou les admonitions modernes… ? ».

[2] Paul Veyne, Quand notre monde est devenu chrétien, Albin Michel 2007, p.170

[3] Esprit des lois, XIX, 4

[4] La structure des révolutions scientifiques, Champs Flammarion 1983, p.123

[5] id, p.135

[6] Le système de crédit social, Comment la Chine évalue, récompense et punit sa population,

Emmanuel Dubois de Prisque, notes de l’Institut Thomas More