Colloque en l’hommage de Pierre Hassner, Lyon octobre 2019

La peur comme passion contemporaine

 

 

S’agissant des passions dominantes en Occident, nous sommes passés, en l’espace d’un peu plus d’un demi-siècle, de l’espoir à la peur. Evolution bien imagée par la phrase de Camus dans le discours du Nobel « non plus refaire le monde, mais empêcher qu’il se défasse »

Il n’y a pas si longtemps, la planète occidentale était acquise aux idées socialistes et marxistes, de quelque bord que ce soit -léniniste, stalinien, trotskyste, socialiste ou autres variantes. Nous avons déjà oublié à présent l’espoir formidable que représentaient ces idéologies : l’attente du monde parfait, de la société réconciliée, de l’égalité totale, de l’humanité heureuse. Naturellement, cette description nous fait rire aujourd’hui (nos étudiants acceptent à peine de nous croire quand nous en arrivons à ce chapitre de l’Histoire des idées). Car il s’agit d’une représentation si irréaliste, d’un tel saut dans l’inconnu. Pourtant, il suffit de lire les écrits des représentants de ces idéologies, pour comprendre que l’espoir des « lendemains qui chantent » était réel. C’était un espoir fou, qui valait tous les sacrifices : il s’agissait, pas moins, de transformer la condition humaine.

A partir de la deuxième moitié du XX° siècle, cet espoir éperdu et messianique a laissé place à une autre passion : la peur. Celle-ci apparait clairement avec deux compagnons de route d’Hannah Arendt : Gunther Anders et Hans Jonas. Comme on va le voir, elle est tout aussi cosmique et messianique que l’espoir qui la précède.

Que s’est-il passé ? Comment deux passions aussi contradictoires peuvent-elles se relayer en si peu de temps et avec tant de force ? Les idéologies d’obédience marxiste avaient contribué à détrôner les religions chrétiennes qui constituaient le pilier et le fondement métaphysique de ce continent. Jusque-là, les Occidentaux avaient donné sens à leur vie, et au tragique de la vie humaine, à partir des présupposés de cette religion, comme les Chinois donnaient sens au tragique de la vie humaine à partir des présupposés du bouddhisme ou du confucianisme. Mais les idéologies marxistes annoncent qu’il n’y a plus lieu de donner sens au tragique de la vie, car la vie grâce au marxisme va pour la première fois cesser d’être tragique. L’attente de ce miracle, puis la déception qui a suivi, suscite un collapsus dans les esprits. Il faut ensuite, au milieu des cendres de cet immense espoir déçu, recommencer à vivre dans l’éternel tragique de la vie, lors même que nous n’avons plus les clés religieuse ou métaphysique pour tenter de l’assumer. C’est la situation d’un marin qui a brûlé ses vaisseaux, les croyant désormais superflus, alors qu’il lui faut à nouveau reprendre le voyage. Les événements terribles ou affligeants de la vie humaine, apparaissent désormais aberrants et vides de sens, puisque les religions qui leurs donnaient sens ont disparu tandis que les idéologies qui devaient les supprimer, ont trahi leurs promesses. Il faut préciser, de surcroit, que tout cela se passe au moment où se produisent des événements particulièrement tragiques (la Schoah, Hiroshima). Le déploiement exponentiel de la peur suit cette époque ténébreuse aux relents de trahison.

 

Le grand livre d’Hans Jonas, Le principe responsabilité (1979) propose une « Heuristique de la peur », autrement dit, érige la peur comme instrument et moteur d’une éthique pour l’âge technicien. La peur est une vertu si elle traduit la prudence, ou sens des limites. Jonas est un précurseur de l’écologie d’aujourd’hui : il montre que devant la gravité du problème, on peut utiliser des régimes totalitaires (louange du stalinisme).

Le discours sur le climat est plus inquiétant que le climat lui-même. Il révèle moins d’informations sur son objet que sur la psychologie de ceux qui parlent. Car ce n’est pas un discours scientifique ou neutre, mais combattant, voire idéologique. Il est mu par la peur. Laquelle est considérée dans tous les domaines (Europe, immigration etc) comme une mauvaise émotion, une réaction, une « frilosité » à bannir : honteuse et prolétarienne, la peur est « la preuve d’une naissance basse » dit Virgile[1] – sauf dans le domaine de l’écologie, où elle va devenir une vertu et une gloire. L’heuristique de la peur de Jonas représente l’une des références principales de l’écologie actuelle. La peur est utilisée de façon systématique et exagérée, pour dire le réchauffement climatique, la fin de certaines espèces, la destruction de certains sites etc. : « les abeilles, ou les ours, vont disparaitre ». On peut évidemment discuter chaque point (Christian Gerondeau écrit L’air est pur à Paris, et sur la manchette : la pollution des esprits). Le plus intéressant est ici le ton : pessimiste, agressif, excessif, comme celui d’un prêcheur des derniers temps. On constate que la peur, moteur principal, se loge sur des matières différentes selon les moments : la peur du nucléaire, la peur du refroidissement ou du réchauffement, la peur du monde trop vide ou du monde trop plein – ce qui indique que l’important est la peur davantage que son objet (on craint des événements différents à chaque époque). Le catastrophisme traduit ce que Clément Rosset appelle « l’attrait du vide »[2]. C’est la peur comme vertige et surtout comme vertige premier : les sociétés humaines ont toujours été le théâtre de catastrophes et de malheurs sans nombre, il suffit de lire par exemple Thucydide ou Manzoni. Nous sommes ici encore, comme déjà chez Gunther Anders, dans un retour brutal et terrible de la finitude humaine, que les grands récits idéologiques avaient cru pouvoir effacer. « La fatalité tragique est de retour » écrit JP Dupuy[3]. De retour ! mais cette fatalité ne nous a jamais quittés. Ce sont les utopies qui ont cru s’en défaire. D’où l’horrible déception, l’horrible peur d’un monde imparfait et désormais sans signification. La peur d’aujourd’hui ne raconte pas l’advenue d’événements plus monstrueux qu’à l’accoutumée – mais l’affolement devant le mal du monde désormais privé de sens.

La peur contemporaine traduit la fin de la croyance au progrès, qui s’annonce comme fin du monde. Car une société qui sort du temps fléché ne peut que revenir au temps circulaire, lequel se déploie en alternances sans fin ordre/chaos/ordre/chaos etc[4] – le temps circulaire est la soupe primordiale (c’est le mot nature). La vision du temps fléché suppose une victoire définitive sur le chaos. Dans la vision circulaire, sans cesse l’humanité lutte contre la décomposition du monde, la dissociation des liens, la corruption qui est œuvre du temps, le retour de l’indéterminé (le déluge). L’apocalypse écologique est l’image du chaos dans un monde désormais privé de l’attente du Salut/progrès. Elle est à la fois monstrueuse et vague, elle sort du domaine de la raison, elle en apprend davantage sur le prophète que sur la prophétie.  Je ne conteste pas les affirmations scientifiques, je constate seulement que lorsqu’un discours « scientifique » adopte un ton si frénétique et refuse tout débat contraire, ce discours signifie autre chose que son strict contenu de constat scientifique.

Le temps circulaire est dominé par la peur, la crainte de l’anéantissement. Dans le temps circulaire indien, l’âge du kali-yuga est celui de la dégénérescence, après lequel, très longtemps après, viendra un nouvel âge d’or, suivi d’une nouvelle décadence.

Tout sentiment de décadence engendre une peur même latente, parce que l’ordre des choses se renverse, comme ici au moment de la chute de Rome : Sidoine Apollinaire à Ravenne au V° siècle : «  Dans ce marais fétide, où les lois de toutes choses sont éternellement renversées, les murailles croulent, les eaux restent stagnantes ; les tours flottent, les vaisseaux reposent immobiles ; les malades se promènent, les médecins sont alités ; les bains sont glacés, les maisons brulantes ; les vivants meurent de soif, les morts nagent dans l’eau ; les voleurs veillent, le pouvoir dort etc »[5].

La « grande peur de l’An Mil » s’est révélée être une légende postérieure – en réalité, la grande peur s’est déchainée plutôt aux XIV° et XV° siècles, alimentée par les épidémies de peste, les dérangements de climat, les révoltes internes et la dépravation de l’Eglise. On vit dans tous ces désastres accumulés des signes qui annonçaient la fin du monde. Laquelle devait venir sans tarder, comme l’affirmaient les prédicateurs, écrivains, prophètes de ce temps[6]. A ces drames prochains il faut un acteur : Dieu, qui ne peut laisser impunie l’injustice des hommes ; il faut un coupable : l’humanité pècheresse ; il faut des boucs-émissaires, sur lesquels faire retomber les vengeances primaires : les femmes, les juifs, les hérétiques ; il faut une expiation : la repentance. Les hommes de cette époque ont peur de la vie : heureux ceux qui n’ont pas d’enfants[7].

Ce rappel pour signaler que la peur collective a beaucoup d’ancêtres, qu’elle fait partie de notre histoire et de celle de l’humanité. Elle est déclenchée par des dangers réels, dont elle amplifie la portée, mais plus encore : dont elle transforme la signification. Le danger physique devient eschatologique. C’est de ce glissement que nous sommes aujourd’hui les témoins avec la peur climatique. Pour ces drames nous désignons un acteur coupable : l’Homme ; un bouc-émissaire : le capitalisme, la société de consommation ; une expiation : devenir vegan, mettre le feu aux abattoirs, cesser de prendre l’avion pour limiter le CO2.

 

Gunther Anders est le père du catastrophisme contemporain. Marxiste fervent, pus déçu, il en a gardé l’élan utopiste, élan qui ne mène plus nulle part mais s’entend encore à purifier le monde humain du Mal tout entier. Il se voit en bras armé de la purification, et s’en va fouiller dans la conscience du fils d’Eichman ou du pilote du Little Boy.  La catastrophe qui annonce le globocide, c’est Hiroshima, c’est la Schoah, c’est l’âge industriel qui fabrique des cadavres à la chaine : la question est de savoir s’il restera des hommes. Hiroshima a rendu l’humanité mortelle : elle peut disparaitre, et son histoire avec. Le mode d’être de Anders est indignation et désespoir. Il prêche l’apocalypse. Le grand soir est remplacé par le dernier soir. Le temps est délai et sursis : annonce des textes contemporains comme ceux d’Agamben. Il partage ce désespoir avec Adorno. Nous sommes dans le post- (post-histoire, post-démocratie etc), sentiment étrange de nous situer déjà en dehors du monde historique et de ses aléas ordinaires. C’est là une forme de nihilisme : « depuis la guerre, rien ne s’est mieux vendu que le néant ». Il est probable qu’à ce stade, la soi-disant volonté de protéger l’humanité ne soit en même temps une volonté de la détruire. Cioran disait : « avant je pensais que l’homme va disparaitre, mais j’ai changé d’avis : il DOIT disparaitre ».

 

Chez les écologistes d’aujourd’hui, aussi, les sentiments utilisés sont l’exagération et la provocation.

Aujourd’hui comme chez Anders, on part du principe (par quelle certitude ?) que les catastrophes à venir seront apocalyptiques au sens trivial, c’est-à-dire destructrices du monde. Les discours de Greta Thunberg déploient du néant, et ici encore on amplifie tant le désastre annoncé qu’il devient eschatologique : « C’est une menace existentielle à laquelle nous sommes confrontés. C’est la plus grande crise que l’humanité ait jamais connue. Nous devons faire quelque chose maintenant, parce que demain, il sera peut-être trop tard. » Par ailleurs, l’allure même de la prophétesse affiche la nature de la prophétie : une enfant Savonarole post-moderne, qui ne sourit jamais et fulmine ses noirs présages sur un ton imprécatoire et sentencieux, comme le moine du Moyen-Age sur son tonneau annonçant la fin des temps. Il ne faut jamais oublier qu’annoncée de cette manière au Moyen-Age, la fin du monde était une fake news (sinon nous ne serions pas là).

Le caractère passionné et religieux de l’écologie traduit la croyance que le temps n’a plus de direction. Nous vivons sous la menace permanente du chaos revenu, ce que Anders et Sloterdjik appellent le nihilisme nucléaire[8].

A l’époque messianique, l’attente apocalyptique nourrissait une conscience aiguë des péchés de l’homme, responsable de ses malheurs. Aux époques païennes et polythéistes, la calamité à venir est la réponse d’une négligence envers le monde – envers l’ordre du monde – et signe le courroux des dieux. La fin d’un cycle, qui s’achève dans la catastrophe, est toujours précédée par la nég-ligence (chez les Indiens, à Rome, partout) : des sociétés corrompues et lascives, l’indifférence au bien public, la perte du sens de l’ordre. Aujourd’hui, les calamités à venir sont traduites comme des conséquences de négligences et de fautes du même ordre. Ainsi les humains sont-ils toujours plus ou moins capables de tenter d’éviter la catastrophe, même si sa survenue est hautement probable. Il s’agit donc de tout entreprendre pour qu’elle ne se produise pas – quitte à renoncer pour cela à nos principes les plus chers : depuis Hans Jonas, nombre d’écologistes préconisent de faire l’impasse sur la démocratie pour sauver la terre. Dans la mesure où la catastrophe est très probable, les efforts de l’homme peuvent consister moins à l’empêcher qu’à la retarder. C’est pourquoi depuis Gunther Anders, certains appellent notre temps « le temps du délai », ou « du sursis ». Nous sommes dans « le temps de la fin ». Avant la conférence de Copenhague de 2010, le buzz médiatique a clairement prévenu que l’humanité était condamnée si la conférence ne portait pas des fruits déterminants. Condamnation bien précisée dans l’expression si souvent employée « sauver la planète ».

Renversement significatif : après la déception devant les idéologies mortifères, l’attente du Grand Soir est devenue l’attente du Dernier Soir. Pourtant quelque chose est resté de l’ubris idéologique, dans la seule idée que nous sommes capables de détruire la planète et peut-être de la restaurer (l’idée même d’anthropocène est extrêmement prétentieuse). Le contenu du discours a changé depuis les marxismes, mais la forme messianique et eschatologique du message est demeurée la même.

 

 

 

 

[1] Enéide, IV, 13

[2] L’école du réel, p.249

[3] Pour un catastrophisme éclairé, Paris Le Seuil 2002, p.49

[4] Berdiaev : « A tout mouvement il faut un but ; sinon, privé de sens interne, il dégénère toujours et devient circulaire », Le sens de l’histoire, Aubier, 1848 p.36

[5] Lettre VIII, A Candidanus

[6] Jean Delumeau, La peur en Occident, Fayard 1978

[7] cf aussi Huizinga, L’automne du Moyen-Age, Payot 2002

[8] Sloterdjik, Si l’Europe s’éveille, Fayard 2003 p.30