INTRODUCTION

par

CHANTAL DELSOL et JOANNA NOWICKI

L’Europe n’est point un assemblage fortuit, une simple juxta- position de peuples, c’est un grand instrument harmonique, une lyre, dont chaque nationalité est une corde et représente un ton. Il n’y rien là d’arbitraire ; chacune est nécessaire en elle- même, nécessaire par rapport aux autres. En ôter une seule, c’est altérer tout l’ensemble, rendre impossible, dissonante et muette, cette gamme des nations.

Jules Michelet, Légendes démocratiques du Nord, PUF, 1968, p. 12

Cet ouvrage se donne le projet ambitieux d’étudier la vie des idées depuis 1945 dans ce groupe de pays intermédiaires entre l’Europe occidentale et la Russie : Bulgarie, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Moldavie, Pologne, République tchèque, Roumanie, Slovaquie, Ukraine. Nous avons du renoncer à l’exhaustivité, notamment aux pays de l’ex-Yougoslavie – les Balkans sont représentés par deux pays emblématiques : la Bulgarie et la Roumanie. Cette zone, dite ici Europe centrale et orientale ou Europe du centre-est (d’autres appellations sont revendiquées comme on le voit dans quelques entrées de cette encyclopédie), est proprement, fondamentalement européenne. C’est-à-dire marquée par la culture de liberté issue du judéo- christianisme et de la révolution des Droits de l’homme, qui n’empêche pas les dictatures, mais rend possible en leur sein les dissidences. Au XXe siècle, ces pays ont été foudroyés par l’occupation communiste, et plusieurs d’entre eux, écrasés par les deux totalitarismes l’un après l’autre. L’histoire de leur esprit pendant ces sombres temps peut nous apporter beaucoup. L’Europe d’aujourd’hui, dirigée par l’Ouest autocentré, gagnerait à prendre en compte cet autre continent toujours .

Les grands penseurs de L’Europe centrale restent page15image42009344du public français. Les années 1980-2000 ont certes vu paraître un certain nombre d’ouvrages importants qui ont permis de connaître une partie de la pensée politique centre-est-européenne. Nous en dressons une liste encore incomplète à la fin de ce texte.

Quant aux textes des penseurs eux-mêmes, ils ne sont que très partiellement disponibles en français. Le lecteur français connaît les grands textes de l’époque dissidente comme ceux de Patočka (L’Europe après l’Europe, Essais hérétiques, L’Europe vue de Bohême), de Havel (Les essais politiques, et autres), de Szűcs (Les trois Europes), de Bibo (Misère des petits États d’Europe de l’Est), de Konrád (L’antipolitique), de Matvejević (Epistolaire de l’Autre Europe), de Kołakowski (deux tomes de son Histoire du marxisme, et autres titres). Mais nombre d’auteurs importants venant de ces pays sont peu ou pas traduits, en français comme les deux plus

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grands penseurs roumains de la période, Constantin Noica et Gabriel Liiceanu, dont nous n’avons en Français que quelques rares ouvrages. En France le problème de traduction de ces textes se pose parfois (voir l’ouvrage de Zofia Bobowicz sur l’univers éditorial). Les traductions paraissent souvent avec un retard certain et la réception de la vie de l’esprit de l’Autre Europe est compliquée. Le champ polonais, tchèque, roumain et hongrois s’enrichit chaque année, mais les textes de penseurs ukrainiens, très importants aujourd’hui compte tenu du contexte de ce pays, sont quasiment introuvables en français alors qu’ils circulent dans les langues de la région (par exemple le recueil Sny o Europie, Les rêves européens, éd. Nemrod, Cracovie, 2005, regroupant les textes de nombreux intellectuels ukrainiens qui se sont exprimés sur la question européenne). Les publications de l’Institut d’Études slaves, comme Petite histoire de l’Ukraine d’Andreas Kappeler (Institut d’Études slaves, 1997) s’efforcent de combler ce vide. D’autres archives commencent à être disponibles et intéressent les chercheurs, spécialistes de l’Europe centrale.

Ce dictionnaire encyclopédique souhaite contribuer à renouer le dialogue intellectuel entre les différents «segments d’Europe». Pour cela, il donnera à voir à la fois les penseurs incontournables dans la vie intellectuelle de ces pays; et les grandes questions débattues entre eux pendant cette période tragique de l’après-guerre.

Dans les sociétés d’Europe du centre-est, les tragédies de la politique confèrent par nécessité une très grande place à l’intelligentsia, qui joue un rôle de sentinelle et de veilleur. Les textes philosophiques, les essais, les romans et la poésie, mais aussi le théâtre et le cinéma, en acquièrent une importance accrue. Les penseurs et artistes y sont actifs, non seulement dans le débat d’idées, mais aussi dans les combats sociaux et politiques. Résistants au régime nazi, dissidents des régimes communistes, ils ont participé activement à la transition démocratique. Ils ont parfois exercé les plus hautes fonctions au niveau national ou international (Havel, Mazowiecki, Geremek, Jelev), passant de la dissidence à l’exercice du pouvoir ou aux responsabilités collectives. D’autres ont subi la « morsure hégélienne », collaborant activement avec le com- munisme, qu’ils ont souvent rejeté par la suite après avoir compris l’impossibilité de le réformer. D’autres encore ont continué à rêver à une troisième voie qui s’est avérée utopique. Mais quoi qu’il arrive, les figures qu’on y trouve sont à la mesure des époques tragiques : fortes, profondes, parfois hautes en couleur. La complexité de situations rend le décryptage de leur pensée difficile, de l’intérieur et plus encore de l’extérieur. De nombreux malentendus en résultent.

Les années communistes, période d’enfermement relatif, ont été dans ces pays d’intenses moments pour la pensée. Milan Kundera écrit dans « Un Occident kidnappé » : « Le paradoxe est difficile à comprendre pour l’observateur extérieur : l’époque d’après 1945 est à la fois la plus tragique de l’Europe centrale, mais aussi l’une des plus grandes de son histoire culturelle […] Que ce soit en exil, sous la forme d’une création clandestine, ou enfin, comme activité tolérée par les autorités obligées de céder devant la pression de l’opinion publique, le film, le roman, le théâtre, la philosophie nés là-bas pendant cette période représentent des sommets de la création européenne ». Les échanges avec l’Europe occidentale étaient alors assourdis, mais bien réels. Les débats qui parviennent d’Europe centrale dans les années 80 et juste après la chute du mur, font écho à certains questionnements occidentaux.

La publication des textes de Patočka 1 et de Havel 2 correspondait aux interrogations sur le sens de la dissidence, connue et reconnue comme phénomène russe antisoviétique avec

1. Jan Patočka, L’idée de l’Europe en Bohème, Jérôme Millon, 1991, Essais hérétiques, Verdier, 1981.
2. Vaclav Havel, Essais politiques, Calmann-Levy, 1994, Le pouvoir des sans pouvoir, Paris, Calmann-Levy, 1989.

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Soljenitsyne mais prenant une autre signification en Europe centrale où s’organisaient des initiatives non pas individuelles mais collectives (KOR, Charte 77, plus tard Solidarność), fondées sur une pensée politique structurée, une conception de la société civile capable de s’opposer à un « État polymorphe » (Thomas Lowit). Les sociologues, les philosophes et les politologues occidentaux ont manifesté un vif intérêt pour le pouvoir exercé par « les sans pouvoir » (Havel), pour l’existence de ce réseau d’intellectuels dont la force était la pensée et le courage de dire la vérité (Epistolaire de l’Autre Europe de Matvejević 1), pour leur conception de la politique apolitique (Konrád 2) pour l’histoire de cette Autre Europe devenue brusquement intéressante à nouveau après des années de voisinage sans beaucoup d’interactions (Bibo3, Szűcs 4, Miłosz 5). Les Européens de l’Ouest admiraient la pensée de Patočka qui défendait le soin de l’âme comme obligation morale de l’Européen capable de sacrifier sa vie pour une « vie dans la vérité ». Ils traduisaient Józef Tischner 6, l’aumônier de Solidarność, expliquant l’ethos de ce mouvement social et l’importance de l’éthique du travail. L’histoire du marxisme de Kołakowski 7 permettait également au lecteur français de mieux comprendre une autre vision de cette doctrine, telle qu’elle était partagée par la dissidence centre-est européenne, à bien des égards surprenante pour les penseurs de la gauche occidentale. Adam Michnik (L’Église et la gauche, le dialogue polonais, éd. du Seuil, Paris 1979), dans son essai sur la spécificité du dialogue polonais entre la gauche anti-totalitaire et l’Église catholique, décrivait l’avènement de Solidarność, qualifié par Kundera d’« union la plus parfaite du peuple et de la tradition culturelle persécutée ». La gauche française (Touraine, Lowit) a étudié ce mouvement pour repenser les relations entre l’éthique chrétienne et l’éthique laïque – Michnik expliquait que c’étaient les évêques les plus révolutionnaires. L’incompréhension des Français devant des foules d’ouvriers en prière aux chantiers navals de Gdańsk réclamait en effet une explication.

Les intellectuels français, vivement intéressés par cette ouverture aux questions devenues communes, allaient à la rencontre de ceux qu’on a fini par appeler dissidents et qui s’appelaient eux-mêmes en Europe centrale plutôt membres de l’opposition démocratique. L’influence de Camus ou de Maritain fut importante. Henryk Woźniakowski dit que lorsque le courant issu de Camus (laïc et humaniste) et celui de Maritain (chrétien et humaniste) se rejoignirent, « une cloche funèbre avait commencé à sonner pour le communisme ».

Ce que l’Ouest découvrit, à la faveur de la tragédie qui se jouait, ce fut une société civile qui même sous l’oppression demeurait vivante et poursuivait son développement. La terreur qui laissait à vif l’intelligence et les sentiments, occasionnait la naissance d’un humour spécifique, d’un réalisme spécifique, d’une manière spécifique d’espérer. Le versant spirituel du monde prenait une acuité singulière là où la pauvreté et l’inconfort général étaient devenus un destin. Du néant ensoviétisé, il sortait des figures puissantes, capables de marcher sur les braises, comme celle du sage ancien face au tyran. Mais surtout, les sociétés surveillées, écrasées, produisaient contre vents et marées leurs comités de défense et leurs associations de vigilance.

1. Predrag Matvejević, Épistolaire de l’Autre Europe, Paris, Fayard, 1993.
2. Georgy Konrad, Antipolitique, Paris, La Découverte, 1987.
3. Istvan Bibo, Misère de petits États d’Europe de l’Est, Paris, Albin Michel, 1993.
4. Jeno Szűcs, Les trois Europes, Paris, L’Harmattan, 1983.
5. Czesław Miłosz, La pensée captive, Paris, Gallimard, 1953 ; Une autre Europe, Paris, Gallimard 1964 ; La prise du

pouvoir, Lausanne, La Guilde du Livre, 1953.
6. Józef Tischner, L’éthique de solidarité, Limoges, Librairie Adolphe Ardant et Critérion, 1983. 7. Leszek Kołakowski, Histoire du marxisme, Paris, Fayard, 1987.

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Autrement dit, comme on crée un gouvernement-fantôme elles engendraient une société parallèle qui était la seule véritable – celle en laquelle on plaçait sa confiance, ce qui est bien la définition d’une société. Les Européens de l’Ouest qui se rendaient de l’autre côté avant la chute du mur, trouvaient là des frères meurtris et brillants. C’est alors que, de façon inattendue et comme un miracle en tout cas pour les Occidentaux, le mur tomba.

Les retrouvailles européennes furent un moment enthousiasmant pour ceux qui l’ont vécu. Antoine Riboud, patron de Danone, rentre chez lui le soir du 10 novembre 1989 et son épouse lui transmet un message : Slava a téléphoné, appelle-le vite, il pleure au téléphone. Il appelle donc Rostropovitch qui lui dit : le Mur est tombé, prête-moi ton avion, je veux partir tout de suite. Antoine Riboud et Slava Rostropovitch sont donc partis dans la nuit pour Berlin, où Slava a joué du violoncelle devant le mur, pendant qu’Antoine l’assistait.

Les frontières étaient ouvertes. Un grand nombre de publications parurent alors. Elles correspondaient à une volonté de reprendre le dialogue rompu entre « les fragments d’Eu- rope » (M. Foucher 1) séparés par la guerre froide. Le même effort était fait du côté des sciences humaines et de l’édition littéraire – ce qui est raconté par une des figures majeures de cette entreprise : Zofia Bobowicz 2 dans son histoire vécue de l’édition française. En France fut aussitôt fondée, dirigée par Alain Finkielkraut et Danièle Sallenave, la revue Le Messager Européen qui fit connaître nombre de figures encore inconnues pour un lecteur français.

Tout était fait pour des retrouvailles émouvantes et durables. Et elles devaient avoir lieu, en effet, avec les différentes étapes de l’élargissement européen. Vu du côté de l’Europe centrale, il s’agissait d’abord de retrouvailles spirituelles, parce que ce qui importe c’est la culture, ici la liberté et la quête de la vérité. Kundera avait donné le ton dans son essai désormais classique : « Un Occident kidnappé » qui rappelait, en 1983, que l’Europe était avant tout une notion spirituelle et qu’elle signifiait, pour ceux qui se battaient pour elle – « l’Occident ». Dans ce texte qui avait réussi à sensibiliser l’intelligentsia française au sort de l’Europe centrale, il rappelait le rôle majeur de la culture et de la pensée européenne. Il accusait la partie occidentale du continent d’avoir perdu le sens de sa propre identité culturelle, de ne plus ressentir son unité comme unité culturelle (mais seulement comme unité politique et économique). Kundera à cette époque était précurseur. La vie de l’esprit en Europe du centre-est joue un rôle de sentinelle et de gardien du temple : « Toute la grande création centre- européenne de notre siècle, jusqu’à nos jours, pourrait être comprise comme une longue méditation sur la fin possible de l’humanité européenne ». C’est bien en ce point précis que commence l’incompréhension dont se tisse, pour les deux Europes, la vie commune d’aujourd’hui.

Trente ans après la publication de ce texte, l’Europe centrale n’est plus dans la situation schizophrénique décrite par l’écrivain tchèque : à l’est politiquement, à l’ouest culturellement. Elle se retrouve en Occident politiquement, géographiquement elle occupe toujours sa position médiane entre l’Est et l’Ouest, et culturellement elle est enfin chez elle. Elle parle de plus en plus de ses expériences face à ceux qui ne les ont pas connues directement. Comment sa voix est-elle reçue aujourd’hui ? Le constat ne peut être que mitigé : les voix qui nous parviennent de Prague, de Budapest, de Varsovie ou de Bucarest sont aujourd’hui inaudibles à Paris. Pourtant elles sont riches et nombreuses et devraient intéresser les passionnés de la circulation des idées si seulement ils prenaient soin de les découvrir. Pourquoi

1. Michel Foucher, Fragments d’Europe, Paris, Fayard, 1993.
2. Zofia Bobowicz, De Laffont à Vivendi, Bordeaux, Le bord de l’eau, 2013.

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donc ce désintérêt ? L’écrivain franco-bulgare Tzvetan Todorov a tenté de répondre à ces questions 1.

Les pays d’Europe de l’Ouest nourrissent l’orgueil des centres, ou si l’on préfère, des capitales. En travaillant à l’élargissement, ils avaient le sentiment de faire rentrer dans la mère- patrie des périphéries oubliées et moroses, qui deviendraient enfin heureuses en se ralliant à leur manière de penser. Une capitale ne traite pas ses provinces d’égal à égal, mais en gouvernant éclairé : elle se doit de les protéger – mais une province ne met pas en cause, ne réprimande pas une capitale, qui a toujours raison ! Tel est le sentiment qui règne en Europe depuis l’élargissement. Il suffit d’avoir fréquenté les chancelleries depuis la chute du mur, pour s’en convaincre abondamment.

Cependant, et de là vient le problème qui nous occupe, les pays de l’Europe du centre-est ne se considèrent pas eux-mêmes comme des provinces attardées, contentes de pouvoir imiter les capitales pour mieux se porter dans l’avenir. Ils se considèrent comme des petites nations, non pas petites forcément en taille ou en population, mais en influence, parce que constamment menacées dans leur être, et ayant mis à profit leurs multiples expériences de domination étrangère pour approfondir la pensée commune européenne et la mener plus loin peut-être que les grands pays de l’Ouest qui, gâtés par l’histoire et le cœur léger, en ont oublié les principaux attendus. Aussi ne sont-ils en aucun cas prêts à se mettre en posture d’élèves obéissants. Attitude que les pays de l’Ouest considèrent comme l’insupportable arrogance de petits qui se haussent.

D’où cette forme de condescendance, par laquelle on écoute avec gravité ce qu’on a tendance à réduire au témoignage, ou bien en suggérant que ces pays ne disent rien de nouveau ou toujours des variantes de ce qu’on a déjà imaginé en Occident. Mais les peuples d’Europe centrale arguent qu’ils n’ont pas été seulement les témoins, mais les premiers analystes de ce qu’ils ont vu, pendant que les penseurs de l’Ouest restaient trop longtemps subjugués par le communisme. Et ils n’ont aucunement l’intention, sous le prétexte de leur petite taille et de leurs drames historiques, de devenir des suiveurs. Après une période de mimétisme des réalités occidentales – les théories du gender, un féminisme de seconde main, les théories de management recyclées souvent sans véritable pensée critique – on assiste à la structuration d’une pensée centre-est européenne spécifique, si mal connue en France.

Certaines différences dans les manières de voir et de penser datent de l’époque communiste. Les intellectuels des pays de l’ouest dans leur grande majorité, surtout en France, ont longtemps considéré le communisme non pas comme une oppression objective, mais comme un régime possible, avec ses inconvénients et ses avantages. Beaucoup pensaient par exemple que l’absence de chômage compensait l’interdiction de la pensée libre. Alors que les massacres nazis étaient rédhibitoires, pour eux les massacres communistes ne l’étaient pas. Les intel- lectuels de l’ouest, majoritairement, étaient anti-nazis, mais non pas anti-totalitaires. La vague incroyable d’injures déversées sur Le livre noir du communisme, en 1997, a bien montré à quel point les faits les plus avérés étaient difficiles à admettre, quand ils n’allaient pas dans ce sens. Le seul fait de rapprocher le communisme du nazisme était en France inacceptable.

Tandis que les peuples d’Europe du centre-est sont davantage anti-totalitaires, et n’ont pas ces pudibonderies ou indignations devant quiconque critique le communisme. La vision des choses n’est pas la même quand on a vécu un totalitarisme à travers les arrestations au petit jour et l’interdiction d’exercer son métier, et quand on l’a connu en lisant chaque matin les pages

1. Tzvetan Todorov, La conquête de l’Amérique. La question de l’autre, Paris, Le Seuil, 1982.

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du journal Le Monde dans un pays bien libre et bien nourri. Sans doute tout le reste vient-il se greffer sur cette première divergence.

Et pour commencer, la difficulté que nous avons eue à comprendre, ici à l’Ouest, les révolutions de 1989. Les peuples concernés les vivaient comme un retour à l’histoire et à la vie normale (un dessin de Lidové Noviny figurait un Praguois entrant dans une cabine télépho- nique : « Police ! On vient de me voler 50 années de vie ! »). C’étaient des révolutions anti- utopiques, puisqu’elles visaient à abattre un projet monstrueux, et à ce titre elles étaient humanistes et nanties d’un ethos, contrairement à ceux qu’elles remplaçaient. Les intellectuels de l’Ouest n’avaient jamais marché dans ce genre de traces. Pour eux, le seul totalitarisme c’était le nazisme, qu’ils ont vu longtemps comme une simple incarnation du Mal, sans aucune idéologie ni utopie (les livres de Johann Chapoutot ont aujourd’hui mis fin à cette illusion). Les écrits d’Hannah Arendt, d’ailleurs pour cette raison même traduits si tardive- ment en France, n’avaient pas encore le poids d’aujourd’hui.

On voit se multiplier en Europe centrale depuis le tournant du siècle, à la faveur de la liberté retrouvée, des catégories de penseurs inconnues dans nos contrées. Certains ont une sensibilité de gauche tout en paraissant beaucoup plus conservateurs que leurs « homologues » occiden- taux» (Mazowiecki, Havel, Tischner, Skarga, Geremek, Kundera). Souvent Européens convaincus, attachés à la culture classique, ils s’en prennent au communisme parce qu’ils y décèlent précisément un système anti-européen, au fond un système asiatique. Beaucoup critiquent la post-modernité dans laquelle ils voient une variante des sociétés dont ils viennent de se débarrasser : rejet du patriotisme, déconstruction de la transcendance, déconstruction des canons de la culture classique, déconstruction de la famille, collectivisation de nombreux aspects la vie sociale, négation de la singularité qui en résulte, déterminisme économique et social dans l’interprétation de phénomènes historiques, positivisme, matérialisme, haine de la philosophie spéculative, rejet des héros, égalitarisme, langue conventionnelle ou imposée etc. « J’ai compris seulement plus tard, écrit Milan Kundera, que le communisme me montrait, dans une version hyperbolisée et caricaturale, les traits communs du monde moderne. La même bureaucratisation omniprésente et omnipotente. La lutte des classes remplacée par l’arrogance des institutions envers l’usager. La dégradation du savoir-faire artisanal. L’imbécile juvénophilie du discours officiel. Les vacances organisées en troupeaux. La laideur de la campagne d’où disparaissent les traces de la main paysanne. L’uniformisation. Et, de ces dénominateurs communs, le pire de tous : l’irrespect pour l’individu et pour sa vie privée 1. »

Pour Vaclav Havel la société totalitaire du XXe siècle représenterait « un miroir grossissant de la civilisation moderne en son entier », « la pointe extrême », « le fruit effrayant de son expansion », « une avant-garde de la crise globale de cette civilisation », un « portrait prospectif possible du monde occidental », « le récif le plus avancé du pouvoir déshumanisé 2 ». Autour de cette comparaison, que beaucoup d’intellectuels de l’Ouest contesteraient avec vigueur, s’organise une réflexion sur la société citoyenne, fondée sur le respect de ce tout ce qui n’est pas standardisé, de tout ce qui est exceptionnel, singulier, inhabituel, pouvant aller parfois jusqu’à la provocation. Les intellectuels d’Europe centrale sont les enfants de Kafka, maître d’un univers absurde et lugubre, qui anticipait le cauchemar de l’homme dans une société développée vue sous la forme d’un immense bureau. Nous devons éviter que la bureaucratisation des mœurs et l’ambiance étouffante des procédures viennent remplacer le

1. Milan Kundera, interview Le Monde, 24 septembre 1993.
2. Vaclav Havel, Essais politiques, Paris, Calmann-Lévy 1989, p. 234.

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bon sens et la véritable créativité humaine ! Quand Havel parlait du danger de la dérespon- sabilisation par l’anonymat, du refus de la responsabilité personnelle, il ne parlait pas du totalitarisme des années 70, mais « d’un pouvoir exercé par une bureaucratie anonyme sur une société nivelée ». On a préféré en France lire ces textes comme un règlement de compte avec le système totalitaire de l’Europe soviétisée. C’est un exemple caractéristique de l’incompré- hension mutuelle. Havel mettait en cause la situation contemporaine. Mais peu ici veulent l’entendre de cette manière. Une incompréhension de ce type a été observée avec Soljenitsyne. En arrivant en Suisse, il avait fait le même constat, plus tard développé dans le Discours de Harvard. Les Occidentaux, à partir de là, l’ont stigmatisé ou au moins boudé, le considérant comme un réactionnaire, et son discours est devenu inaudible. Sans doute aussi à cause de son évolution tardive, qui montrait son scepticisme vis à vis de la démocratie libérale1.

Les différences et les incompréhensions entre les deux régions de l’Europe, vont plus loin que de simples points de vue ou interprétations d’événements. Pour en prendre la mesure, il faut se rappeler à quel point l’Europe occidentale a évolué depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les Occidentaux se sont débarrassés de tous les idéaux encombrants qui avaient suscité une guerre meurtrière après l’autre : l’amour pour la patrie, le modèle du héros et du guerrier. Ils se sont largement éloignés d’une morale religieuse considérée comme discrimi- nante et oppressive, et s’en sont remis aux progrès de la technique. Ils ont prôné partout l’émancipation et l’égalité des traitements, au point de renier les pages d’un passé différent. Ils sont devenus matérialistes par crainte des fanatismes du spirituel, et relativistes par crainte des terreurs de la vérité. Cette évolution, les peuples de l’Europe du centre-est ne l’ont pas connue au même moment. Ils vivaient la seconde moitié du XXe siècle dans un tempo artificiel – ce temps arrêté dont parlait le Praguois dans sa cabine téléphonique, ou brutalement accéléré dans certains domaines (par exemple la mixité sociale forcée ou l’élimination de l’art de vivre des classes « ennemies » par la destruction des personnes et de leurs habitats). Et lorsque la porte s’est ouverte entre les deux frères éloignés, la différence était immense. Les peuples du centre et de l’est sont demeurés là les bras ballants, avec leurs héros, leur religion aimée, leur mémoire sacrée, leur quête de la vérité et le désir de vivre enfin en Européens normaux face à une autre Europe qui ne les comprenait plus, et qu’ils ne comprenaient pas malgré le désir de rapprochement. Des deux côtés on parlait des valeurs de l’Europe, mais ce n’étaient pas toujours les mêmes valeurs.

Naturellement on peut expliquer cette divergence par le temps qui passe à l’Ouest et qui ne passait pas de la même manière au Centre, laissant l’histoire arrêtée en chemin ou au contraire en accélération artificielle. Il y a une différence dans le tempo du progrès entre les deux Europes. Ceux qui restent en arrière, quelle que soit la raison, s’affolent, s’agrippent à leurs principes devenus pour les autres obsolètes, et s’encolèrent pour les défendre. Les « démo- craties illibérales » s’expliquent en partie par ce décalage. C’est si différent cinquante années de développement, de confort, de progrès matériel, de liberté économique et politique, de débats d’idées politiques, de rires et de chansons; et puis cinquante années d’oppression, de privation, de censure bravée par des samizdats, de lutte contre la laideur imposée appelée kitsch ou erzatz. D’un côté vient le matérialisme et l’indifférence au sacré, et cette désinvolture patricienne par laquelle les plus grandes choses deviennent encombrantes. De l’autre, l’atta- chement au sacré invisible et aux liens inter-humains capables de vaincre les monstres, la passion de la vérité interdite et l’éloge du courage ; mais aussi, les traits hérités de l’homo

1. Voir Tzvetan Todorov, La peur des barbares et L’homme dépaysé.

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sovieticus : la brutalisation, l’égoïsme, l’obsession de la survie dans un petit confort (appelé « normalisation » ou «petites stabilisation »), la peur (Konwicki décrit « Le complexe polonais » : « Qu’est donc devenu le fameux charme de ces habitants du centre de l’Europe, de ces habitants qui avaient eu la chance de grandir sur les rives des plus romantiques des fleuves ? De part et d’autre de la rue, on ne voyait plus que des mufles : méchants négligés, marqués du sceau d’une héréditaire et irréversible laideur […]. Quelle méchante sorcière a puni ce peuple

en le changeant en une tribu de troglodytes ? »).
C’est sans doute, pendant un demi-siècle, l’absence totale de tragique d’un côté et

l’omniprésence du tragique de l’autre (chez ceux que Jedlicki appelle les « mal-nés »), qui forge finalement deux Europes différentes. On dira que le goût du bonheur efface les plaies de l’histoire, qu’on oublie vite les douleurs et que l’Europe du centre-est s’affairera à nous ressembler. Il y a de nombreux points de ressemblances aujourd’hui mais on aura tort de penser à une assimilation totale. L’entrée dans la société de consommation a profondément changé les mentalités et une croissance économique rapide a bouleversé les sociétés centre- européennes, mais quels que soient le confort et la liberté qu’elle retrouve, elle n’a pas vraiment envie de nous ressembler en tout. Elle a des préoccupations à clarifier, et des comptes à rendre. Mais surtout, son bonheur d’aujourd’hui s’enracine profondément dans le sens de la vie qu’ont porté en vacillant les périodes d’oppression. Le tragique assumé et surmonté lui a donné les clés d’un autre humanisme, spirituel en face du nôtre matériel, et elle compte le défendre en face de nous. C’est pourquoi si souvent ces auteurs nous dérangent.

À partir de là – et cette incompréhension non-dite s’est tissée de phrases incomplètes, de haussements d’épaules, de stupéfactions dissimulées – à partir de là on dirait, et c’est affolant, que les destins divergent. Le soupçon s’insinue partout. Il s’exprime par une indifférence draconienne et irrévocable. L’Europe du centre-est à nouveau n’existe pas : n’en parler que pour déplorer les régimes qu’elle se donne ! On regrette, de plus en plus, d’avoir mis en œuvre l’élargissement ; on chuchote partout, dans les ministères, dans les chancelleries, qu’il nous faudrait à présent une Europe à deux vitesses, c’est à dire, d’où cette étrangeté dangereuse serait exclue.

La différence entre les deux régions de l’Europe s’avère aussi profonde que le craignent les Occidentaux. Il s’agit non pas seulement de l’écume de l’histoire récente, de la différence dans le tempo du progrès, que de deux formes d’humanisme, ou si l’on préfère, de deux inter- prétations de l’humanisme européen. Les pays d’Europe du centre-est sont bien authenti- quement européens, au sens où leurs sources grecques, latines et chrétiennes sont les mêmes que les nôtres. Et ce n’est pas abusivement qu’ils revendiquent cette appartenance. Pourtant, leur forme de pensée diffère de la nôtre : si l’on veut risquer une affirmation simple pour commencer, ils ne sont pas cartésiens au même titre. La clarté froide et rationnelle de la pensée logico-déductive, qui semble nous suffire, leur paraît bien courte. Ils accordent, pour comprendre le monde, de l’importance au poétique et au spirituel autant qu’au rationnel. L’influence du romantisme allemand à coup sûr s’y fait sentir. Nombre de circonstances en découlent. Par exemple, leur vision culturelle de la nation, face à la nôtre, principalement contractuelle. Et le fait que, d’une manière ou d’une autre selon les zones géographiques et culturelles, la modernité n’y a pas éclos de la même façon que chez nous. Pour comprendre l’Europe centrale, il faut faire appel non seulement au logos et à la raison occidentale bien maniée, mais aussi aux mystères abyssaux dont se nourrit toute culture, aux mythes et aux symboles qui en portent les significations. Aussi les Centre-Européens ont-ils souvent l’impression qu’aux Occidentaux, il manque pour ainsi dire une case, celle qui relie au sacré,

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INTRODUCTION 23

car il n’y a d’homme complet que sous l’horizon du mystère – d’où le sentiment nourri par certains d’une décadence de l’Occident : « arrête, Seigneur, l’horloge avec laquelle Tu mesures notre dissolution » (Lucian Blaga). On peut dire que la désacralisation de notre monde, menée par le positivisme moderne, n’a pas été vécue là-bas autant qu’ici, malgré les efforts des pouvoirs communistes qui voulaient éradiquer toute spiritualité. Les patrimoines symbo- liques pré-modernes y sont présents bien plus qu’ici, parce qu’ils font partie de l’identité niée pendant de longues décennies.

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Ce travail de recherche a été mené par un réseau international de chercheurs français et centre-est européens qui ont regroupé d’abord les portraits intellectuels des principaux penseurs en proposant un aperçu synthétique de leur œuvre.

La principale difficulté de la partie Dictionnaire était de décider qui est penseur, intellectuel, idéologue, militant pour une cause, héros, martyr, grand homme, personnalité influente… Il n’était pas toujours facile de faire la part des choses. Il a été décidé de privilégier des personnes dont la pensée a pu rayonner dans leur pays, même si le critère de notoriété ne pouvait être décisif (censure, exil intérieur, ostracisme).

Il n’y a pas de clé dans le choix de personnes autre que le résultat de nombreuses discussions avec les milieux académiques de ces pays aux sensibilités fort différentes. Chaque rédacteur est responsable des idées qu’il défend et n’engage pas les autres. Le choix de confier la plupart des notices aux collègues des pays concernés, plutôt qu’aux spécialistes français de ces questions, a été fait délibérément, pour provoquer un dialogue, en acceptant parfois une vraie différence de style d’approche.

Les textes de la partie Encyclopédie concernent les sujets débattus dans cette partie de l’Europe, tantôt dans l’ensemble des pays, tantôt dans une zone particulière. Il nous a paru intéressant d’attirer l’attention du lecteur français sur les grandes questions qui ont passionné et passionnent (ou pas) ces pays à travers leurs principaux penseurs, et de les faire dialoguer avec les préoccupations françaises de la même période.

En procédant ainsi nous avons voulu participer au rétablissement des ponts rompus par le silence, la méconnaissance ou les préjugés mutuels. Nous voulons montrer que l’Europe ne peut marcher sur un seul pied, qu’elle a besoin de toutes les interprétations et compréhensions diverses de ses propres principes.

Ce n’est qu’une étape. L’ouvrage n’est pas exhaustif et de nombreux portraits et doctrines pourraient y figurer encore. C’est un travail infini – les transferts intellectuels continuent, la culture vivante fera apparaître de nouvelles figures et en rendra d’autres moins saillantes.

Nous espérons enclencher un mouvement en faveur de la traduction de textes qui permet- tront au lecteur d’approfondir la synthèse proposée ici.

BIBLIOGRAPHIE INDICATIVE

Courtois Stéphane, Le livre noir du communisme, Paris, Robert Laffont, 1997.
Delaperriere Maria et Antoine Marès (dir.), Paris, capitale culturelle de l’Europe centrale?, Institut

d’études slaves, 1997.

Delsol Chantal et Masłowski Michel (dir.), Histoire des idées politiques de l’Europe centrale, Paris, Éditions du Cerf, 2015.

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24 LA VIE DE L’ESPRIT EN EUROPE CENTRALE ET ORIENTALE DEPUIS 1945 Delsol Chantal, Masłowski Michel, Nowicki Joanna (dir.), Mythes et symboles politique de l’Europe

centrale, Paris, Éditions du Cerf, 2015.

Delsol Chantal, Masłowski Michel, Nowicki Joanna (dir.), Les Dissidences, Paris, PUF, 2005.

Dewitte Jacques, Le clivage de l’humanité, Michalon, 2011.

Falkowski Wojciech et Antoine Marès (dir.), Les intellectuels de l’Est exilés en France,