L’affaire Kamel Daoud

Figaro du Mardi 23 février 2016

L’affaire Kamel Daoud est révélatrice d’un choix français : la volonté profonde et consciente de ne pas regarder l’islam tel qu’il est.

Ce journaliste et écrivain algérien a analysé les agressions sexuelles de Cologne au regard de sa connaissance de la religion musulmane, culture dont il est l’héritier. Il décrit l’image de la femme et ses conséquences, et finalement ce qu’il appelle « la misère sexuelle du monde arabe » qui permet d’expliquer ce qui s’est passé en Allemagne au dernier nouvel an. Il renvoie dos à dos, avec honnêteté, l’angélisme de la gauche et la diabolisation de la droite.

Bien sûr on peut certainement discuter certaines affirmations historiques ou sociologiques de Kamel Daoud, ce que nous laissons aux connaisseurs de l’islam. Mais devant son texte, aucune réaction de ce genre : pas d’arguments – seulement des injures. Malheur à lui, d’avoir analysé les tabous sexuels en terre d’islam. Aussitôt le voilà vilipendé, avec la hargne et l’aigreur habituelles de nos médias quand ils veulent se débarrasser d’un adversaire : on le décrit comme un « humaniste autoproclamé » qui débite « une série de lieux communs navrants » (Le Monde du 11 février). L’affaire va loin, puisque devenu un mal-pensant et subissant l’ostracisme, il annonce qu’il arrête le journalisme.

Quand j’entends le mot culture, je sors mon revolver (Hanns Johst). Aujourd’hui : Quand j’entends parler de différenciations culturelles, je sors mes calomnies jusqu’à la mort médiatique de l’insolent. L’éloge des différences ne vaut que pour le superficiel : la couleur de la peau, la cuisine et le folklore ; mais la police de la pensée hait et interdit l’idée de cultures plurielles. Il y a une seule culture, universelle (en fait la nôtre, celle des droits de l’homme). Ainsi, il est impossible de croire qu’un comportement puisse provenir d’une culture spécifique : arguer d’une influence culturelle, ce serait aussitôt enfermer et essentialiser.

Ce que nous avons ici devant les yeux, c’est l’idéologie de l’indifférenciation culturelle, qu’il faut adopter, faute de se voir exclu du monde commun :

1 Le comportement des individus ne serait jamais lié aux cultures, mais seulement aux situations et circonstances matérielles. S’il y a eu des agressions sexuelles en Allemagne, elles devraient être décrites comme le résultat de situations économiques et sociales, et jamais comme des comportements culturels.

2 Par conséquent, tous les citoyens du monde seraient interchangeables : mettez un Afghan à la place d’un Allemand, il se conduira de la même manière pour peu qu’on lui offre la même situation économique.

3 Dire que les femmes sont davantage maltraitées en pays musulman qu’en Occident, serait faux, puisque certaines femmes sont maltraitées aussi en Occident. Autrement dit, on assimile constamment la maltraitance légitimée (« tu peux battre ta femme ») et la maltraitance criminalisée (le mari violent encourt la prison) ; ce qui est d’une malhonnêteté crasse.

Il est interdit de dire la vérité sur l’islam. De même quand nous étions étudiants, il fallait constamment affirmer, faute de se voir injurié de partout, que les livres de Soljenytsine étaient écrits par la CIA. Comme la réalité est  acariâtre, et douloureuse ! Mieux vaut la mettre au ban : décrire la culture musulmane est aussitôt traduit en détestation  – « islamophobie », voir « racisme ». L’islam est un tabou puissant à l’époque où l’on nous demande constamment de « faire tomber tous les tabous qui restent »… En parler est subversif, à ce point que nombre d’entre nous ont peur d’en parler.

Kamel Daoud tire de ses affirmations des conséquences qu’on a du mal à juger critiquables : nous devons accueillir les réfugiés et en même temps les éduquer. Mais lorsqu’il écrit que nous devons « offrir l’asile au corps mais aussi convaincre l’âme de changer », il déclenche un délire d’imprécations : c’est colonialiste, et donc anti-humaniste, de vouloir les convaincre de changer de comportement… Je tiens que nos imprécateurs savent très bien de quoi il retourne. Ils savent parfaitement que Kamel Daoud affirme des réalités séculaires. Ils savent parfaitement que la solution à la fois la plus morale et la plus réaliste consiste à « convaincre l’âme de changer ». Mais voilà : ils sont pris dans les rets de l’idéologie de l’indifférenciation.

Absolument extraordinaire est le tir de barrage injurieux et malfaisant qui reçoit TOUTE parole sur la culture musulmane, sauf si on la décrit comme une copie fidèle de l’Occident, c’est à dire comme une non-culture, autrement dit, si on ne la décrit pas. Ce qui indique le profond malaise d’une partie de nos élites, confrontées à une contradiction insurmontable : il est impossible moralement d’accepter le comportement de l’islam notamment vis à vis des femmes – et en même temps il est impossible idéologiquement d’assumer les différences culturelles. Une seule solution reste, celle de l’assiégé : mettre à mort médiatiquement quiconque ose exhiber la contradiction.

Comme on sait, la situation de l’assiégé est toujours caduque. La réalité interdite et injuriée finit toujours par éclater comme une bombe, faisant beaucoup plus de dégâts que si on l’avait assumé avec maturité.

2016-03-01T17:41:19+00:001 mars 2016|Articles de presse, Toute catégorie|