Le courage de cerner les limites

En hommage à Jerry Sainte Rose

Le courage de cerner les limites

 Jerry Sainte Rose est surtout connu pour sa lutte contre l’arrêt Perruche, et c’est dans le cadre d’un débat à ce sujet que je l’ai rencontré pour la première fois. N’étant ni juriste ni philosophe du droit, je ne veux pas ici argumenter sur la question précise que soulevait l’arrêt Perruche. Mais souligner quelle sorte de courage a eu Jerry Sainte Rose en défendant alors son opinion, et quel genre de service il a rendu à notre société – je dirais à nos sociétés, car l’affaire s’est étendue ensuite au cadre européen.

Les sociétés techniciennes peuvent tout faire, ou à peu près tout. Et s’il y a eu progrès, c’est en tout cas pour faire reculer, en chaque domaine, le lieu de l’impossible – ou de ce qui était jugé il y a peu impossible. On nous annonce que l’on peut désormais greffer un visage, faire porter un enfant à une femme âgée, et déjà fabriquer en laboratoire une cellule vivante à partir de la matière.

Devant ces développements auprès desquels l’imagination de Jules Verne apparaît pauvre, la question qui se pose est de savoir si tout pouvoir technique déployé est juste. La morale consiste à ne pas faire tout ce qui est en notre pouvoir : je puis sans difficulté opprimer le faible… Il y a bien une morale sociale, une morale pour les gouvernants, qui consiste à se demander à quel moment la main du progrès doit s’arrêter.

La surenchère des droits dans la société démocratique contemporaine s’apparente à la surenchère technique, et elle vise au même but : toujours plus de droits, afin que chacun puisse trouver un responsable des coups du sort, et se faire indemniser même de la mauvaise fortune. Il s’agit toujours de faire comme si l’état normal de l’homme était un bonheur parfait, défini par ses envies, et comme si la moindre déviance  à cette perfection exprimait une injustice, pour laquelle il faut trouver des responsables. Il y a des limites à cette prolifération des droits, comme aux exploits de la techniques. Chaque droit ouvre un champ dans lequel il faut savoir ce qui s’engouffre. Considérer la naissance comme un préjudice, c’était ouvrir la porte à la notion de « vie qui ne vaut pas la peine d’être vécue ».

 

Cette question des limites se trouve largement mise en cause à partir de la modernité. Auparavant, une morale hétéronome fondée sur des dogmes religieux imposait à l’action ses frontières. Nous n’avons plus de morale hétéronome, et même si nous souhaitons suivre une morale, nous devons chercher celle-ci à tâtons, la dessiner au gré de nos indignations, de nos mauvais souvenirs, de nos émotions. Par ailleurs, il est devenu très difficile de poser des limites, parce que l’idéal de la modernité était précisément de franchir les barrières, de dépasser les limites (sous entendu : afin de briser l’ancien ordre religieux hétéronome). Et cet idéal de violation bienfaisante est présent depuis les premiers révolutionnaires jusqu’à Mai 68.

C’est pourquoi il est devenu très ringard et passéiste de proclamer l’existence d’une limite. Cela fait penser à l’ancien état des choses, que nous ne voulons plus revoir. Au nom de quoi celui-ci pose-t-il une limite ? Se prend-il pour Dieu ? N’a-t-il pas compris que l’homme est désormais libre ? D’ailleurs regardons de quel champ lexical est aujourd’hui toujours rapproché le mot tabou : sans cesse il faut « briser les tabous », « supprimer les tabous », « violer les tabous ». Le tabou n’est rien d’autre qu’une limite.

Aujourd’hui, ce n’est plus pour des raisons dogmatiques que nous posons des limites, mais pour des raisons strictement anthropologiques : il nous apparaît alors que tel progrès, que telle évolution, risque de détruire l’humain plus que de l’améliorer. Mais l’argument anthropologique est à manipuler avec des précautions d’artificier : comment savoir si quelque chose à terme sera détruit, et comment le comparer d’avance avec ce qui promet d’être une amélioration ? Celui qui dit par exemple qu’en produisant toutes sortes de familles étranges on risque de bouleverser les généalogies et donc de perdre des fonctions symboliques, est considéré comme un rabat-joie. Il voudrait contraindre la société à se passer d’un pouvoir nouveau qui grandit les possibilités. Et cela, au nom de désastres à venir dont on ignore la probabilité. On a tendance à avancer sans trop se poser de question, et si quelqu’un soulève la question de la légitimité du pouvoir technicien, on lui rétorque que ce qui est possible, les scientifiques le feront de toutes façons ici ou là, et qu’il ne sert à rien de l’interdire. On pourrait dire aussi qu’il ne sert à rien de légiférer contre le meurtre, puisqu’il y aura toujours des meurtriers.

Il semble bien que le désir moderne, et sadien, de profaner toutes les limites, a reçu un coup terrible avec la découverte des méfaits du totalitarisme. Celui-ci ne signifie rien d’autre que : Tout est permis si l’Etat le décrète ; ou encore, exprime le plus pur positivisme juridique. Les résultats en ont retenti dans nos consciences et aujourd’hui dans nos mémoires. C’est au nom de notre indignation devant l’eugénisme nazi que l’on a pu récuser la loi Perruche en la donnant comme une antichambre de l’eugénisme. Et pourtant, il est extrêmement difficile de poser ici des limites, comme le dit Habermas quand il parle de l’eugénisme libéral.

Autant la joyeuse intrépidité de celui qui brise les tabous est toujours applaudie, autant il faut un courage certain pour poser et défendre des limites. Et c’est bien ce qu’a fait Jerry Saint Rose, en dépit des critiques hargneuses et des quolibets qu’ainsi il s’est attiré. Valéry décrivait ainsi l’un des problèmes de l’âge contemporain : « L’homme a conquis toute l’étendue habitable… sa puissance est magique, passe son entendement. Il peut bien plus qu’il ne sait. » Tenter de savoir quels sont les enjeux, les conséquences inattendues, avant d’exercer notre puissance : c’est un enjeu digne d’un homme sage.

2012-12-22T17:16:27+00:0022 décembre 2012|Anthropologie, Toute catégorie|