Le Discours d’Harvard de Soljenitsyne

Combat pour une liberté responsable

Publié dans Eloge de la politique, sous la direction de Vincent Trémolet de Villers, Tallandier 2020

 

Si l’on vous fait du mal, un grand mal, vous en aurez de la souffrance. Mais votre souffrance sera sans commune mesure si non content de vous avoir fait du mal, on prétend encore que ce mal n’a jamais existé. La négation des torts commis et subis est le pire du pire, et c’est pourquoi le négationnisme est considéré comme un crime. C’est ce qui arriva avec le Goulag, ce système concentrationnaire horriblement arbitraire et meurtrier, touchant des millions d’innocents sur plusieurs décennies : il fut nié dans son existence, en Union Soviétique et partout. En France après la Seconde Guerre, il suffisait d’y faire allusion pour être traité de nazi. Le malheureux Kravchenko, qui avait subi et dénoncé les camps soviétiques, fut en France accusé pour cela d’être un agent de la CIA, et trainé au procès. Avant de devenir un crime dénoncé envers les victimes du nazisme, le négationnisme a été un crime non dénoncé envers les victimes du communisme.

 

C’est dans ce contexte qu’il faut situer l’histoire de Soljenitsyne. Prisonnier du Goulag, il s’est heurté au silence et au déni. Toute sa vie se passe à briser ce déni : dire la vérité du mal, qu’on s’acharne à taire et à démentir. Pendant des années il quête les documents, interroge les rescapés. L’Archipel du Goulag est une énorme pièce d’archives qui raconte l’inracontable, déracine les réalités enfouies, brave le négationnisme tout-puissant (au prix de sa vie – une de ses collaboratrices d’ailleurs y perdra la sienne[1]). Comme on le sait bien, nombre de crimes ne peuvent exister et se perpétuer qu’à l’ombre de leur déni. Et le fait même de les décrire les assigne à réprobation universelle. Le communisme, dont le XX° siècle tout entier avait été nourri, n’a pas été vaincu par des armées ni par des politiques : mais par la plume d’un écrivain obscur qui dévoilait ses crimes.

 

Le texte qui nous occupe, le Discours de Harvard, concerne la deuxième période de la vie de l’écrivain. Il a été expulsé d’URSS, passe par la Suisse et finalement s’installe en Amérique du Nord. Ce texte appelé « Le déclin du courage » est une analyse de la mentalité occidentale. Analyse sévère et pour ainsi dire contre-intuitive. Soljenitsyne qui sort des geôles du communisme, ne canonise pas pour autant la liberté occidentale. Au contraire, il la critique violemment. Il ne sera pas le seul d’ailleurs. On peut retrouver ce genre d’analyse chez Kundera ou Havel. Rien de tel qu’un étranger, arrivé chez nous sur la pointe des pieds, pour dévoiler nos erreurs et nos excès, que nous ne voyons guère de l’intérieur. L’auteur s’inscrit dans le vaste conflit entre courant progressiste et courant conservateur, qui constitue aujourd’hui notre quotidien. Il nous apprend beaucoup sur le conservatisme en général et sur le conservatisme russe en particulier.

 

Pourquoi et comment un auteur littéralement sauvé par l’Occident, qui lui offre le refuge après une vie de souffrances en pays communiste, en vient-il à stigmatiser l’Occident ? A ceux qui posent la question de cette manière, Soljenitsyne répondra : « je suis forcé de vivre ici ». Il n’a pas quitté son pays de sa propre volonté : il a été jeté dehors. Et ce qu’il découvre ne lui parait pas enviable.

Il a d’abord le sentiment d’entrer dans une planète fragile : aux fondements précaires, et hasardeux. Cette précarité provient d’une espèce de perdition, de décalage. L’idée moderne qui façonne la société occidentale, est vicieuse parce qu’elle ne prend pas en compte l’humain, ses exigences et sa condition. Ce sentiment, on le verra plus loin, est assez typiquement russe.

Les citoyens occidentaux ont tout : les biens matériels à satiété, la liberté à satiété. Cependant ils n’ont jamais assez, parce que leur bonheur n’étant défini que par la matière, il en faut toujours plus – seuls les biens spirituels comblent le cœur. La culture moderne occidentale souffre sans doute d’une incompréhension anthropologique. Elle ne sait pas qu’un être humain trop comblé de bien-être (nous dirions « gâté » d’un mot à double sens qui dit bien ce qu’il veut dire), cesse de penser à l’essentiel et devient esclave de son bien-être matériel.

 

Ainsi tout s’est-il emballé : les droits pour commencer. Les droits de l’homme, belle invention de l’Occident protecteur de la personne, se sont amplifiés dans tous les sens au point d’engendrer des exigences sans nombre, qui finissent par rendre difficile l’exercice du pouvoir et par nier jusqu’à la responsabilité des citoyens. La liberté de l’homme individuel et du citoyen, belle invention de l’Occident, héritier des monastères et de l’Habeas Corpus, en vient à se déployer jusqu’à la nausée, jusqu’à la destruction de soi par l’irresponsabilité assumée. Tout cela par méconnaissance de la matière humaine – les Occidentaux ont tendance à croire, après Rousseau, que le mal ne saurait venir que des institutions, les humains eux-mêmes étant bons par nature. Où va cette liberté débridée ? Par exemple elle laisse se dire et s’écrire n’importe quoi, sans égard pour la morale. Exaltés par l’idée de la liberté individuelle sans limite, les citoyens en oublient le bien : au lieu de mesurer la liberté à l’aune du bien, ils mesurent le bien à l’aune de la liberté. Le paradoxe étant celui-ci : la grande liberté de la presse n’empêche pas le conformisme de la pensée, et l’obligation dans laquelle chacun se sent de dire ce qui est correct. Il y a une censure par la presse multiple et concurrentielle : un esprit grégaire (la fascination pour la mode de la pensée, beaucoup plus dangereuse que la mode du vêtement) se forme au cœur même de la liberté extrême. La puissance de la presse, outil de la liberté extrême, représente un danger pour Soljenitsyne. Cela lui sera assez reproché : on le décrira comme un partisan de l’autocratie, se fondant surtout sur le fait qu’il réclame « la liberté de ne pas savoir », de ne pas être encombré par les bavardages insipides d’une presse toute-puissante. Pour lui, le citoyen occidental moderne a perdu ses capacités à penser par lui-même, abruti qu’il est par la musique omniprésente, la publicité dévorante, le règne des images.

Cet emballement des droits et de la liberté raconte la croyance en une utopie de la société parfaite : car l’homme moderne croit que lorsqu’il aura éradiqué toutes les inégalités et toutes les hiérarchies, occis tous les démons de son histoire, il vivra dans le paradis. Ce qui le rend fébrile. Sa caractéristique générale : il est à la fois fébrile et superficiel, parce qu’il est un matérialiste qui croit en l’utopie.

Privés d’un sentiment du commun, ne possédant pour patrie que leur propre vie biologique, les individus qui seuls composent la société n’ont aucunement envie ni force pour défendre cette société faite d’atomes. Ils sont faibles et lâches parce qu’ils sont dérisoires. En bon russe, Soljenitsyne les accuse de manquer de virilité, reprenant le thème russe immémorial de la société occidentale féminisée, c’est-à-dire veule et faible. Et féru d’histoire, il ajoute que toutes les civilisations sont mortes de cela : le manque de courage pour se défendre soi-même – elles oublient vite, emplies de bien-être, que toute culture doit pouvoir se défendre au péril de la vie. Le trop-plein de bien-être recule devant le sacrifice de soi. L’Occident lui-même en mourra.

 

D’où l’arrogance de l’Occident : « cette supériorité illusoire ». Tout part de là. Les Occidentaux croient leur culture moderne supérieure. Mais surtout, ils la croient universelle, autrement dit, faite pour tous les humains de la terre : ils la croient vouée à s’appliquer partout. Mais ils ne se contentent pas à cet égard de vœux pieux. Ils font tout pour que leur modèle s’applique ailleurs, et ils jugent les autres pays ou culture selon leur aptitude à les rejoindre. Ce qui est d’une arrogance insupportable. Cette manière de voir signifie simplement que les Occidentaux sont incapables de prendre en compte, et de considérer avec respect, des cultures extérieures et différentes. Ils ne peuvent que jauger les autres cultures selon leur proximité par rapport à eux – manière sauvage, qui consiste à se croire le centre du monde.

 

La critique de l’Occident par Soljenitsyne est celle de l’humanisme moderne, qui place au centre un homme sans Dieu. Lorsque Dieu n’existe plus, sont mis au pinacle les besoins purement biologiques. Le résultat est une sorte de misère, non pas matérielle bien sûr, mais spirituelle et morale.

 

Il faut maintenant placer l’analyse de Soljenitsyne dans son contexte, et surtout la recadrer par rapport aux commentaires contemporains. On a assimilé l’auteur du Discours de Harvard aux pires réactionnaires. Ce qu’il n’est pas, et on va montrer pourquoi. Les Occidentaux n’aiment pas les conservateurs. Les origines russes n’incitent pas à l’indulgence. Au fond, les Occidentaux n’ont jamais vraiment pardonné à Soljenitsyne d’avoir donné le coup de grâce à cette belle espérance qu’était le communisme, de l’avoir relégué avec le nazisme au 4° cercle de l’enfer, et ensuite d’avoir si violemment dénigré les régimes libres qui l’avaient accueilli.

 

C’est que la mise en cause de l’Occident, de ses délices et de ses poisons, autrement dit de ses richesses et de ses libertés, est une habitude ancienne dans la culture russe. Au début du XVIII° siècle, le tsar Pierre le grand a voulu occidentaliser la Russie, et l’a fait brutalement, comme il est arrivé en d’autres lieux comme plus tard dans la Turquie de Kemal. Une occidentalisation brutale et imposée provoque nécessairement une révolte conservatrice, menée par des courants soucieux de préserver la culture nationale et les coutumes traditionnelles. C’est ainsi que se lève en Russie au début du XIX° siècle le courant dit panslaviste, encore vivace aujourd’hui. Il s’agit pour lui de préserver les principes fondateurs de la Russie, comme l’autocratie, et le mot d’ordre est « religion, autocratie, nationalité ». En même temps, l’Occident, couramment appelé « Occident pourri » est décrit comme décadent en raison de sa liberté folle, de son matérialisme et de son mondialisme. Au moment où après 1989 le communisme s’efface, réapparait intact à la surface le courant panslaviste que les Soviets avaient éteint. On peut dire que Poutine appartient peu ou prou à ce courant (qui comporte de multiples ramifications), et sa « verticale du pouvoir » n’est rien d’autre que la traditionnelle autocratie. Parce que Soljenitsyne au même moment récuse les excès occidentaux, il va être aussitôt jeté du côté des panslavistes. Ce qui est une erreur, car Soljenitsyne est un progressiste. Dans La Roue Rouge, il a consacré un très long chapitre à brosser un portrait élogieux de Stolypine, le premier ministre du tsar Nicolas II qui s’étant attelé à de vastes réformes, fut finalement assassiné en 1911. On peut dire que Soljenitsyne est un libéral-conservateur. Il est adepte d’une démocratie enracinée dans la culture de chaque lieu : Stolypine voulait transformer la Russie en sauvegardant ses traditions. Son modèle est le régime suisse, décentralisé et structuré par le principe de subsidiarité, ce qu’il appelle « la démocratie des petits espaces » ou « autogestion régionale » dont il a rêvé pour la Russie.

 

Qu’est-ce que le conservatisme libéral de Soljenitsyne ?

Certains pensent que l’expression « conservatisme libéral » est un oxymore. Je ne le pense pas. Car les deux termes ne concernent pas les mêmes domaines, et ils peuvent donc s’allier. « Libéral » signifie : qui défend la liberté (par exemple qui préfère la liberté à l’égalité), et donc fait confiance à l’autonomie individuelle et à l’autonomie des groupes. « Conservateur » signifie : qui pose des limites entre ce qui doit changer et ce qui doit demeurer. Un conservateur libéral est quelqu’un qui préfère la liberté, mais qui lui assigne des limites, ainsi qu’à tout le reste.

La défense de l’autolimitation est essentielle dans la réflexion intellectuelle de notre auteur. Elle signifie que notre liberté n’est pas seulement limitée par la liberté de l’autre, ou par le pouvoir, ou autre. Elle est limitée par moi-même : par mes responsabilités envers les êtres, les principes, la mémoire etc. Dans l’univers de Soljenitsyne, tout est limité. Les droits humains sont limités par les devoirs correspondants, autrement dit les droits intègrent la responsabilité. La description de cette liberté située, c’est-à-dire conditionnelle et non pas absolue, est caractéristique du personnalisme chrétien dans sa classique acception (on retrouve par exemple chez Soljenitsyne les accents de P.L.Landsberg).

Le patriotisme doit être limité et craindre le nationalisme vengeur : l’auteur met en cause l’impérialisme qui est l’un des caractère-clé de la mentalité russe. Il ne s’oppose pas au repentir, qui reste l’une des bêtes noires du régime de Poutine et des post-communistes en général. D’une manière générale, il pense que le progrès nécessaire doit être limité par les exigences humaines, par l’intégrité de la nature. Et à cet égard il serait plutôt favorable au courant de la décroissance. Au fond, le progrès est compris davantage comme un développement intérieur, au sens de l’amélioration morale, de la quête de la sagesse, dont chacun pourrait faire le but de son existence. Si Soljenitsyne rejette le communisme, c’est parce qu’il tue l’homme intérieur, la conscience d’Antigone, la prudence personnelle qui permet à chacun de choisir son existence.

 

Finalement le communisme et la modernité occidentale sont renvoyés dos à dos (« à l’Est, la foire du Parti, à l’Ouest, la foire du Commerce ») – et c’est probablement cette comparaison, geste de mépris, qui désavoue l’auteur aux yeux des Occidentaux. Le communisme est inacceptable parce que c’est le régime de l’arbitraire : comme les anciens despotes, il ignore la loi et les sujets y sont les jouets de la volonté discrétionnaire, et bientôt perverse, des gouvernants. En Occident il n’y a que des lois, pas de morale : « un juridisme sans âme ». Il anéantit le spirituel dans l’homme, aussi sûrement que le communisme. L’homme occidental est décrit dénué de caractère parce que livré à son bien-être sans mesure, c’est là la raison du titre de l’opuscule « Le déclin du courage ». Soljenitsyne énumère toutes les médiocrités qui caractérisent les périodes historiques calmes et heureuses, sans tragédies : ce sont des époques sans aspérité, privées de grands hommes. Car les grands caractères n’émergent qu’avec les tragédies qui les appellent, et les périodes grises se donnent des gouvernants couleur de muraille.

 

Devant l’Occident contemporain qui se présente comme une institutionnalisation de la solitude, Soljenitsyne prône la responsabilité personnelle. Il représente sans nul doute l’un des piliers de ce conservatisme occidental dont plusieurs expressions se déploient aujourd’hui face à la vision post-moderne des droits de l’homme.

 

Bibliographie

  • Daniel J. Mahoney, Alexandre Soljenitsyne, En finir avec l’idéologie, Fayard / Commentaire, 2008.
  • Paul-Louis Landsberg, Pierres blanches, Le Félin, 2007

 

 

[1] Elizaveta Voronianskaja, qui faisait partie des « Invisibles » tapant l’Archipel de Soljenitsyne et le cachant, fut arrêtée en aout 73, et « interrogée » par le KGB pendant une semaine. Elle se suicida juste après l’interrogatoire.