L’Eglise et la pédophilie, surprenantes mutations

Figaro, 28 Mars 2019

 

Nous ignorons presque tout au sujet de ces affaires de pédophilie dans l’Eglise : et surtout, quelle réelle ampleur elles ont prises, si ces pratiques étaient de toujours ou bien augmentées récemment par des facteurs inconnus, bref nous sommes pratiquement dans le noir et le serons toujours. Nous en tirons la conclusion, déjà bien connue, que l’Eglise est composée d’humains faillibles, qu’il vaut mieux distinguer entre la personne de l’Eglise et son personnel, comme disait Jacques Maritain, et, avec crainte et tremblement, que l’Eglise des Borgia n’est jamais loin – n’empêchant pas cette institution de demeurer la plus durable connue dans l’histoire.

Mais ces révélations dramatiques et honteuses nous en apprennent sur l’évolution de l’Eglise et nous enjoignent peut-être de participer plus avant à cette évolution.

Dans une société holiste, c’est-à-dire communautaire, comme l’étaient auparavant les sociétés occidentales et comme le sont encore beaucoup de sociétés du monde, l’individu n’existe qu’à travers ses communautés d’appartenance. Et il se voit facilement sacrifié à ses communautés, parce qu’elles sont censées être le seul support dont aucun individu ne saurait se passer. D’où la passion pour le secret : les sévices causés aux faibles par le fort, investi d’autorité, sont soigneusement camouflés, et le faible est tenu de se taire – dans la famille pour les cas d’inceste, et dans toutes les institutions, dont l’Eglise, pour les cas de préjudices ou crimes quels qu’ils soient. Car préserver l’institution, c’est sauver un ordre social sans lequel l’individu lui-même ne serait rien. Les choses changent lentement avec le déploiement des sociétés individualistes en Occident : l’individu se voit investi d’une valeur supérieure à celle de ses communautés – et au bout du compte, on se trouve prêt, s’il le faut, à sacrifier l’honneur et la réputation d’une institution pour rendre justice à l’individu. Depuis un demi-siècle à peine, l’enfant avili et souillé par un hiérarque familial tout-puissant est compris et encouragé s’il lève le secret, et porte plainte, au lieu de cacher ses sanglots pour sauver l’honneur familial.

L’Eglise pendant longtemps a résisté à cette évolution, et d’ailleurs elle y résiste encore en grande partie. Elle se sent, encore, d’obédience communautaire, une institution qui toujours se sauve en jetant sur ses méfaits les voiles des lourds secrets. Mais ce qui vient de se passer – un pape réclamant la vérité à propos des affaires de pédophilie – montre que l’Eglise renonce désormaisà repousser l’évolution individualiste. Elle se voit obligée, sous peine de reproches intolérables, de se porter à la défense des individus contre l’institution. Cela est nouveau, inédit. C’est un pas important franchi dans la défense de l’individualisme. L’abandon du secret revient à rejoindre la société moderne, dans laquelle l’individu vaut davantage que la communauté.

Il est clair que l’Eglise n’accomplit pas ce passage de gaieté de cœur, mais au contraire, sous la menace. Il suffit de voir à quel point elle a peiné à se rendre aux injonctions extérieures. Elle aurait surement préféré demeurer drapée dans son obscurité propice à la dissimulation. Mais il s’est produit un bouleversement majeur : les fidèles eux-mêmes ont demandé la levée des secrets. Y compris depuis peu les plus traditionalistes, lesquels ne se rendent pas compte que de ce fait ils défendent l’individualisme qu’ils récusent par ailleurs.

Le secret représente la pierre angulaire d’une société communautaire. On connait l’importance des secrets de famille. L’obligation du silence conforte les sévices du porteur d’autorité, et par là même, permet leur développement. Les défenseurs de l’institution font mine de ne pas savoir et récusent énergiquement les faits les plus graves, tantôt en niant leur existence (« ce n’est pas vrai »), tantôt en niant leur importance (« ce n’est pas grave »). [En est-on vraiment encore là ? oh oui !]C’est pourquoi l’Eglise vient de franchir une étape essentielle, ou de consentir une concession majeure comme on voudra, en rendant publics les gestes de pédophilie. Ce qui ne veut pas dire qu’elle met en cause, au moins pour l’instant, la tradition du secret qui demeure chez elle profonde et établie. Les institutions catholiques, quand elles sont tenues par des clercs, ont coutume de se gouverner dans l’obscurité et le trouble. Elles ignorent généralement ce qu’est une gouvernance nette et transparente, et sous un affichage rassurant, les décisions s’y prennent derrière les tentures, permettant toutes sortes de coups bas. C’est sans doute le problème que rencontrent les papes successifs avec la Curie, irréformable parce qu’échappant à la clarté du jour. A tous les échelons et jusqu’à la moindre association ecclésiale, la difficulté est la même : cette passion pour l’opacité, issue de la tradition communautaire – une institution quelle qu’elle soit ne se sauvegarde que par le secret.

Le secret représente la perversion intime des sociétés holistes, dont aujourd’hui la seule restante en Occident est l’Eglise. Les sociétés individualistes connaissent bien sûr d’autres turpitudes : elles ne sont pas capables d’assurer la solidarité et la protection des faibles qui ont toujours fait le succès et la pérennité des sociétés holistes. Mais l’évolution de nos sociétés rendra de plus en plus difficile la légitimation des obscurités institutionnelles. Il ne s’agit pas de prétendre que l’Eglise devrait être une démocratie, car elle n’est pas une société civile, où les membres choisissent les finalités. Mais elle jouerait contre elle-même en refusant de prendre en compte cette exigence nouvelle : dans les sociétés occidentales en tout cas, où la personne individuelle vaut désormais davantage que l’institution, il est devenu impossible de cacher et de taire les agissements des autorités institutionnelles, qu’il s’agisse de comportements graves ou de petites filouteries de pouvoir.

La récente levée du voile sur les affaires de pédophilie, ne représente que la prémisse d’une exigence de transparence et de rigueur qui concerne toute la gouvernance ecclésiale.