Je suis très touchée et émue que vous m’ayez demandé de parler aujourd’hui autour de Jean-François : ici tous vous auriez pu parler de lui aussi bien et mieux que moi. Pour tenter de m’acquitter de cette tâche, j’ai commencé par me demander ce qu’est une amitié intellectuelle.

Les amitiés intellectuelles représentent l’une des plus grandes joies de notre vie. Ce sont des complicités de l’esprit, qui mettent en jeu les convictions de façon profonde, permettent des engagements communs. Je ne vois pas qu’un intellectuel puisse grandir seul dans un désert. Ayant fait moi-même l’expérience longue du désert, je n’en ai retiré que le solipsisme et même parfois le désespoir. Nous avons besoin de la pensée des autres pour déployer la nôtre.

Il y a des amis d’enfance et des amis de cœur. Mais ici c’est autre chose. L’amitié intellectuelle n’est pas tournée vers elle-même, dans le genre « parce que c’était lui, parce que c’était moi ». Sinon elle s’enfoncerait à se noyer dans le marigot de la pensée. Non, elle se donne des buts au-delà d’elle-même. Elle sert quelque chose. Et au fond, cela a à voir avec l’étoile dont tu parles, Anne, dans ton introduction. Jean-François et moi marchions vers la même étoile. Beaucoup d’entre nous d’ailleurs, aussi. On a l’impression que ceux qui suivent cette étoile, chassent en meute – c’est rassurant, ils ont peut-être davantage de chance d’un jour la rencontrer.

 

Par exemple nous avons pendant des années mené une espèce de croisade, à travers toutes sortes de livres et de colloques, pour contribuer à la réhabilitation de l’Europe d’Athènes et de Jérusalem. Nous combattions contre un courant fort répandu qui disait et qui dit encore « après la Schoah, Goeuthe et Thomas d’Aquin n’ont plus de raison d’être ». Nous disions au contraire « la Shoah c’est l’oubli de Goeuthe et de Thomas d’Aquin ». Ou encore ceux qui disent désespérément : « au point où nous en sommes, nous ne pouvons qu’attendre l’apocalypse ; nous sommes dans le temps du délai » ; et nous répondions : « cela n’a pas d’importance ; en ce monde sublunaire, tout est délai ».

 

Ce que j’ai tout de suite apprécié, c’est le courage intellectuel. Dans un milieu où la finesse de l’esprit et l’ampleur de la culture sont tout de même assez partagées, ce qui distingue, c’est le courage. Car il faut bien le dire : enseignants, chercheurs, écrivains, nous ne possédons ni argent ni pouvoir. Notre seul richesse est notre réputation. Et dans un pays aussi oppressif que la France, où le catalogue des pensées permises est si resserré, si étroitement surveillé, il faut risquer sa réputation pour parler à son aise. Jean-François a toujours été le premier à s’exposer pour défendre des opinions peu conformes. La fraicheur de cette liberté d’esprit a certainement été l’un des principaux motifs de l’amitié qui au départ me portait vers lui.

Je n’ai pas été étonnée quand Jean-François m’a proposé pour la collection de La Table Ronde un texte sur l’indignation. Car au fond, l’homme indigné, c’était lui. Il s’emportait devant des idées ou des écrits qu’il jugeait scandaleux, il faisait éclater devant nous une colère ingénue, qui bien souvent nous faisait rire. Je me souviens par exemple de ses imprécations tellement drolatiques devant Les altérités de l’Europe de Marc Crépon, je me souviens de la manière dont il s’exaspérait devant l’histoire du ludion divin de Maffesoli. Il détestait le jeu de l’esprit qui dévalorise l’essentiel. Lui, prenait la réalité au sérieux. Il considérait, profondément, que l’existence n’est pas un jeu. Et il ne la vivait pas comme un jeu. C’est pourquoi j’ai parlé d’une tunique sans couture.

Au fond, ce qui l’indignait, c’était le dédoublement, tout ce qui était fausse vie. Faux témoignage, ne pas faire ce que l’on dit et ne pas dire ce que l’on pense. Défendre l’école publique et inscrire ses enfants dans le privé ; soutenir l’écologie et sur-consommer ; bien réussir mais faire croire que cela n’importe pas ; faire des discours sur la fidélité et entretenir des maitresses partout où l’on passe ; payer très cher pour avoir un look misérable ; s’intéresser aux religions exotiques (des peuples opprimés) mais surtout pas à la sienne propre ; afficher bruyamment son amour pour les pauvres et les groupes-victimes, tout en méprisant son voisin ; être entrepreneur en se disant artiste ; être riche en se disant anar. Et sur tout cela il en connaissait un rayon, puisqu’il avait travaillé jusqu’au plus hautes sphères du pouvoir, là où l’air est rare et vicié.

 

Le courage de dire ce que l’on pense et de faire ce que l’on dit : c’est réservé à celui qui n’a pas le dos au mur, celui qui trouve derrière soi d’autres ressources, familiales, religieuses, autrement dit spirituelles en général : enfin celui pour lequel la réputation n’est pas le dernier mot. Je dis des ressources familiales et spirituelles en général, parce que pour moi la vie de famille est une forme de spiritualité, au sens où elle est sur le plan mondain tout à fait inutile, et en même temps toujours essentielle (le soin aux enfants et aux êtres proches est la seule occupation dont on ne peut jamais dire : A quoi bon ?). Je connais à peine la famille de Jean-François. Un peu Anne parce que nous avons fait à quatre un voyage en Chine. Ses enfants, non (à la messe de funérailles j’ai vu pour la première fois son fils, c’était un choc, il lui ressemble tellement). Mais j’ai toujours eu l’impression que pour lui la famille jouait le rôle principal de la pièce, un rôle substantiel et central. Cela ne se traduisait pas par des mots (il me parlait très peu de sa vie privée) mais dans sa manière d’être, à travers cette espèce de sérénité trouvée chez un homme qui possède des assises profondes – de même que chez certains enfants on voit cette paix de l’âme qui affleure dans le regard et traduit la certitude d’être profondément aimé, bonheur qui rend immortel, si vous voyez ce que je veux dire.

 

Pour ces raisons j’ai fait appel à Péguy et à l’idée de petite vie. Il s’agit de la vie privée, mais l’adjectif utilisé marque le peu d’ampleur, et non le peu d’importance, de ce qui est en cause.

La petite vie est celle des actes quotidiens et « insignifiants ». Elle est cachée aux regards publics, et justement c’est elle, la vérité. 

La petite vie est comme un appartement témoin. Un lieu où la vérité doit éclater parce qu’ici, il n’est pas possible de feindre.

Péguy affirme que seule la vie privée, la petite vie, peut servir à la fois de réservoir et de modèle à tout le reste. Car elle est seule exigeante de vérité, c’est à dire de correspondance profonde entre les paroles et les actes. La petite vie de Péguy est la quotidienneté emplie de spiritualité, c’est à dire de profonde compréhension du monde de la vie, et qui à ce titre représente à la fois le socle, le point de départ et le ressourcement.

Le discours moral n’a aucune signification s’il n’est réalisé dans l’existence : aucune signification au sens où il ne renvoie à rien, où il n’est qu’une fioriture trompeuse. Et le seul lieu où il se réalise pleinement, véritablement, sans faux-semblant et sans possibilité de tromperie, à moins d’un machiavélisme mortel – c’est la vie privée, lieu de la grande vérité. Infidèle ou tricheur dans sa vie privée, un individu sera très probablement infidèle ou tricheur dans sa vie sociale.

 

Ce que Jean-François manifestait, à l’extérieur, était une vie profondément unifiée. Nous sommes des gens de discours. Derrière ses discours, on sentait constamment la petite vie, rassurante, dense, fastueuse. Et cela constitue l’arrière fond dont je parle, celui grâce auquel on peut toujours se risquer, celui qui seul permet le courage. Pour prendre une métaphore alpiniste : celui-là peut marcher jusqu’à l’étoile, dont la corde est arrimée à un rocher très solide.