Lettre à Sophie-Amanar

Préface de « Cet amour que le monde oublie », chez les petites soeurs de Bethléem, d’Inès de Warren, éditions Salvator

La jeune fille — c’est mon âme — a été intro-

duite par les quatre démons ailés, dans ma chambre,

les bras liés. On va lui scier les poignets ! Elle

s’évanouit. Mais Notre-Seigneur dit : « Venez par

ici, car il y a parmi les Saints beaucoup d’enfants

qui vous ressemblent. »

Max Jacob, Défense de Tartufe

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Préface à l’ouvrage d’Inès de Warren, Cet amour que le monde oublie, chez les petites soeurs de Bethléem, éditions Salvator


La jeune fille — c’est mon âme — a été intro-

duite par les quatre démons ailés, dans ma chambre,

les bras liés. On va lui scier les poignets ! Elle

s’évanouit. Mais Notre-Seigneur dit : « Venez par

ici, car il y a parmi les Saints beaucoup d’enfants

qui vous ressemblent. »

Max Jacob, Défense de Tartufe

 

 

 

Chère Sophie-Amanar,

 

Le point d’interrogation que tu as laissé en t’en allant n’est pas prêt de s’effacer.

Dans la famille nombreuse que nous sommes, à ta génération quelques 25 cousins germains demeurés dans l’ensemble assez liés, l’annonce de ton départ a suscité un sentiment de vif et parfois douloureux étonnement. La diversité des réactions incite à s’interroger sur notre société – toute famille reflète plus ou moins la grande société dans laquelle elle est plongée. Naturellement certains d’entre nous reconnaissent ta vocation comme une plénitude, et l’inscrivent dans une démarche de foi familière à notre religion.  D’autres, sans comprendre, se déclarent heureux que tu sois heureuse, et en feraient autant si tu étais partie au bout du monde dans une communauté d’acrobates ou de protecteurs de baleines (pourvu qu’il ne s’agisse de faire mal ni aux humains ni aux animaux ni à la terre). Enfin, d’autres encore , qui ne comprennent pas non plus, ne font pas preuve de cette tolérance et voient dans ton départ une sorte de désertion, d’abandon de la famille et de ceux qui ont besoin de toi, enfin une demi-mort volontaire : quelque chose de fâcheux, de discordant, de troublant chez une personne aussi équilibrée que toi.

Autant dire que ton choix ne laisse personne indifférent – n’est-ce pas là le propre des choix véritablement signifiants…

Il y a là une circonstance qui nous dévoile, sous le coup même de l’événement, la mentalité de nos contemporains : c’est à dire, essentiellement, leur athéisme abyssal et leur incontestable générosité.

 

Pour un non-croyant – et c’est l’immense majorité, y compris (même si un peu moins) dans nos familles-, les Chrétiens sont des gens étranges et par là doivent demeurer étrangers. Il n’est évidemment pas question qu’ils clament leur foi au-dehors, ils apparaitraient alors comme des fanatiques et des illuminés. Si les croyants acceptent de vivre comme tout le monde sans rien dire et sans faire de vagues, on leur pardonne aisément leur différence, et tout juste aura-t-on un sourire de condescendance en les voyant partir à la messe. Mais s’ils se mettent en rupture de ban, alors tombe la foudre. J’appelle rupture de ban, par exemple avoir une famille très nombreuse, ou bien entrer chez les contemplatifs. Dans le premier cas, on va les prendre soit pour des demeurés qui ignorent la pilule contraceptive, soit pour des fanatiques de l’apocalypse qui voudraient ressusciter les croisades. Dans le second cas, on va les comparer aux adeptes des sectes qui, envoûtés par quelque chose qu’ils sont seuls à voir, choisissent comme existence une des nombreuses formes de la mort. Tu crois que j’exagère ? pas du tout.

 

Les réactions d’une partie de notre famille devant ta vocation et ton choix, m’amènent à réfléchir à cette question : Que signifie une « entrée au couvent » dans une société non croyante comme la nôtre ? Comment comprendre les incompréhensions ?

 

Nous vivons – je n’ai pas besoin de te faire un dessin- dans des sociétés où le ciel est fermé. Je veux dire qu’il ne s’est pas obscurci tout seul. Il a été fermé par décret, comme disait Mary Balmary. Il suffit de lire la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, dans le Préambule : « l’avènement d’un monde où les êtres humains seront libres de parler et de croire, libérés de la terreur et de la misère, a été proclamé comme la plus haute aspiration de l’homme. ». Ainsi l’espoir d’un monde terrestre affranchi de l’oppression et de la faim est donné par proclamation comme la plus haute aspiration de l’homme ! C’est ce qu’on appelle fermer le ciel par décret.

Ne nous croyons pas pour autant, nous autres Chrétiens, pures victimes de la machination moderne qui évacue la transcendance. Nous avons été, aussi, les artisans zélés de notre propre perte. Depuis deux siècles (et l’on pourrait remonter plus loin en fournissant une foule de références), nombre de Chrétiens ont réduit la foi à une forme d’utilité. C’est ce que l’on trouvait anciennement chez Machiavel, c’est ce que l’on trouvait dans la première moitié du XIX° siècle chez Tocqueville, hé bien c’est ce que nous rencontrons encore dans nos familles au cours du XX° siècle : « La religion, l’histoire biblique, la résurrection, tout cela est probablement faux, mais il est utile que les braves gens y croient pour la sauvegarde des sociétés ; moi, en tant que père de famille, je suis évidemment plus éclairé, et je sais bien que tout cela est une pantalonnade ; mais je maintiens au moins une pratique religieuse dans ma famille, pour que tout le monde se tienne correctement ». La responsabilité de la « religion sociologique » et du maurassisme, a été déterminante au XX° siècle dans l’effondrement de la foi religieuse. D’ailleurs, toute l’histoire montre bien que la croyance rabaissée en simple utilité est pour la religion une maladie mortelle – quand deux oracles, disait Plutarque, ne peuvent se rencontrer sans sourire… C’est ainsi que la dévotion à Charles Maurras, si développée dans nos milieux, a ouvert la porte au remplacement actuel de la religion par la morale, autrement dit à une forme d’orientalisation de l’Occident.

 

Ce n’est pas le lieu ici d’épiloguer là-dessus. Mais le résultat est là. Les aspirations d’éternité et de transcendance relèvent désormais de la fiction, indigne d’humains rationnels, et la religion monothéiste est devenue, comme le disait Borgès, « un chapitre de la littérature fantastique ». Ainsi pour nous tout est censé se passer exclusivement ici-bas. Nos projets d’existence en sont considérablement transformés, par rapport à ceux de l’ancienne société chrétienne. Il s’agit pour nous d’être heureux, de réussir, d’être reconnus ici et maintenant, car aucun autre monde n’existe, ni aucune valeur qui soit supérieure à celui-ci. Dans cette optique, devient particulièrement significatif le vieil adage « on n’a qu’une vie ». Tout s’accomplit et se clôt ici. En conséquence, vouloir donner cette existence unique et exclusive pour des finalités qui lui sont extérieures, revient à sacrifier le réel à l’imaginaire. Notre époque est si certaine du caractère fictionnel et trompeur de toute transcendance, qu’elle en conclut dans ce cas à une imposture.

 

Dès lors « entrer au couvent » devient quelque chose d’absolument incongru et fâcheux, une aberration dans ce monde si sûr de sa radicale immanence. Et il faudrait dire plus : dans la mesure où la mort de Dieu est comprise comme une conquête sur les démons de l’imposture cléricale et de la naïveté populaire, dans cette mesure, tout ce qui revient sur cette conquête apparaît comme une retombée maladive et pathétique dans des gouffres dont nous avons eu tant de mal à sortir. « Tuer Dieu » a été une difficile et coûteuse libération : il ne s’agit pas de redescendre les marches que nous venons de gravir… Dès lors, un croyant qui n’est pas tiède non seulement se trompe, mais injurie le Progrès qui va toujours dans le sens de l’athéisme. On admettra que quelqu’un se réclame d’une « culture chrétienne » parce qu’il faut bien vivre dans un paysage ; mais on jugera déplacée une véritable ferveur.

 

Pour autant, il ne faudrait pas méconnaître notre époque au point de croire que, parce qu’elle se passe de transcendance, elle serait tombée dans une forme de nihilisme. Ce point est très important car il explique en grande partie la mentalité contemporaine. Depuis la saison révolutionnaire, qui a véritablement ouvert la modernité, les Chrétiens parmi nous ont tendance à voir dans ces sociétés sans Dieu des sociétés de l’abîme. Conclusion assez naturelle : la foi en Dieu a été notre horizon depuis deux mille ans, et a structuré toute notre existence sociale et historique, depuis la politique jusqu’aux arts en passant par la parenté et l’éducation. Comment pourrions-nous croire facilement que la perte de Dieu n’entraîne pas la perte de tout le reste ? Ce que disait Dostoïevsky en affirmant « si Dieu n’existe pas, tout est permis », laissant comprendre que la morale s’efface en même temps que Dieu. Ce que signifiait d’une autre manière Nietzsche en écrivant « Qui nous a donné une éponge pour effacer l’horizon tout entier ? », affirmant par là qu’avec la mort de Dieu s’effacent aussi le sens de la vie et ses finalités.

Mais je crois qu’il n’en va pas ainsi.  Même s’il serait en quelque sorte plus satisfaisant pour les Chrétiens de penser : « nous ou le déluge ». Notre époque n’est pas privée de morale. Au contraire, elle a remplacé en partie l’ardeur de la foi par l’ardeur pour le bien. C’est pourquoi je disais que nos athées sont généreux. Que s’est-il passé ?

 

Pour l’opinion commune, clamer sa foi équivaut aujourd’hui à ne pas la vivre – et pourquoi ? parce que l’époque dont nous sortons avait l’habitude du contre-témoignage. Pendant si longtemps, on nous a laissés voir que la foi serait affaire exclusivement de discours. Combien avons-nous vus d’esprits si fervents pour les dogmes et si lents à la compassion ; si attentionnés à Dieu et privés d’attention pour les êtres de chair et de sang, ceux que soi-disant ils aimaient ; prêts à toutes les lointaines croisades, et pourtant si indifférents aux croisades du cœur qui fleurissaient sous leurs propres fenêtres. On en est arrivé à penser que ces étranges croyants brandissaient leur foi pour dissimuler de moins nobles motifs… Car il est bien écrit : si tu n’as pas l’amour, tu résonneras comme une cymbale vide. Et finalement la modernité tardive, le moment d’aujourd’hui, a brisé le chagrin et l’incohérence de ces temps sans amour. Nous avons appris à nos enfants l’attention et la compassion. Un monde ancien a été écrasé tout entier, comme le signe d’un passé barbare et sans retour. Mais le déploiement de l’amour s’est fait sous forme de mièvrerie et bien souvent de faiblesse. L’équilibre est toujours introuvable. Pourtant une malédiction a été brisée qui paraissait définitive. Nos enfants n’ont pas la foi, parce qu’ils croient qu’il leur faut choisir entre la foi et l’amour. C’est pitié qu’ils en soient réduits à cette alternative. A nous de remettre les choses à l’endroit, en manifestant à quel point les deux termes sont au contraire liés. Il nous faudra très longtemps et une très longue patience, car ce qui est si rapide à détruire, se rebâtit en siècles.

 

Naturellement, on peut critiquer le type de « bien » sui generis dont s’abreuve la morale présente. On peut aussi, et avec raison, noter qu’il s’agit d’une morale sans fondement stable, en tout cas par rapport à celle des deux mille ans de christianisme. Mais le fait est là. Nos contemporains valorisent exclusivement l’attention aux autres – je veux dire l’attention réelle, pas le discours sur l’attention. Voilà pourquoi beaucoup de gens dans ton entourage auraient parfaitement compris que tu t’engages dans un ordre socialement actif, que tu donnes ton existence pour éduquer les enfants des rues ou aider les habitants de bidonvilles proches ou lointains. Il n’est pas besoin d’avoir une vocation religieuse pour s’engager dans ce type d’action, puisque nombre de gens entrent temporairement ou non dans ce qu’on appelle « l’humanitaire ». Envisagée sous cet aspect, ta vocation religieuse, résumée en vocation morale, aurait sonné aux oreilles de façon plus familière, et si j’ose dire, plus rassurante…. 

Au fond ce que notre époque veut, c’est sauver la morale des griffes de la religion, et instaurer la morale en déesse tout en détruisant la religion. Sauver le Bien des griffes de la foi, censée l’annihiler. Ce qui est finalement une manière ironique de rétablir devant leur vérité les propagateurs de la religion « utile », ou sociologique, dont j’ai parlé précédemment. Une manière de leur répondre : puisque vous instrumentalisez la foi au profit de la morale, autant évincer carrément la foi, ce sera moins hypocrite.

Ainsi, entrer dans un monastère afin de se donner l’existence entière pour prier pour le monde, apparaît comme un sombre conte. Les restaus du cœur, oui, et mille fois oui ; mais la communion des saints, voilà une extravagance, et quelque chose d’absolument saugrenu, qui de surcroît serait une bonne affaire pour éviter de s’occuper des autres.

L’exigence morale est aujourd’hui si prégnante qu’un idéal extérieur capable de voler une part de morale quotidienne apparaît par là même suspect d’obscures menées. Devant la question posée par le héros de Sartre dans L’existentialisme est un humanisme : « dois-je partir en guerre pour défendre ma patrie ou rester m’occuper de ma mère seule et malade ? », l’époque présente ne tergiverse plus : elle n’a cure de défendre la patrie ou quelqu’autre finalité ou valeur qui dépasse le cercle intime. C’est pourquoi il est devenu impossible d’admettre que les religieux s’autorisent de leur vocation religieuse pour s’exempter du soin de leurs proches. D’une manière générale, nos contemporains n’acceptent plus qu’on sacrifie sa famille à sa patrie, ou à sa religion.

 

Il y a davantage encore. Car l’incompréhension s’établit sur plusieurs plans. Les sociétés occidentales sont actuellement obsédées par les conséquences des deux totalitarismes. Elles ont aperçu que le crime essentiel du totalitarisme est de s’instaurer propriétaire des consciences, autrement dit, de rendre impossible Antigone. Ce qu’elles n’ont pas vu évidemment, c’est que l’athéisme moderne est directement responsable des totalitarismes, parce qu’il gomme le droit naturel (=Antigone est possible) pour ne plus laisser place qu’au droit positif (=l’Etat a toujours raison). Toujours est-il que les sociétés contemporaines ont seulement vu ceci : le lien généalogique (réel et non imaginaire) entre les perversions de l’Eglise et les totalitarismes, ou si l’on veut, entre le Grand Inquisiteur de Séville et les procès de Moscou. Par ailleurs elles se sont rendu compte que l’horreur nazie a pu avoir lieu par l’effacement de la conscience personnelle (les bourreaux ont obéi à leurs chefs et leur fidélité leur servait de conscience). C’est ainsi que le Tribunal Pénal International s’instaure pour juger les oublieux de la conscience personnelle – et le leit-motiv du TPI pourrait être : Plus jamais Abraham ! Pourquoi Abraham ? parce que ce héros européen est prêt à commettre un crime odieux en allégeance à Dieu, autrement dit, sans convoquer sa conscience personnelle pour juger l’ordre reçu.

Hé bien, quel est le rapport entre cette histoire de totalitarismes, de TPI et d’Abraham, et une entrée au monastère ?  Un rapport très étroit : les sociétés occidentales contemporaines ne supportent plus la moindre allégeance de l’individu à une autorité capable de lui dicter ses choix moraux et existentiels. L’essentiel est donc que je décide ce que je veux pour moi, et que personne ne m’y contraigne, surtout pas de façon déguisée ou sous-entendue. C’est ainsi par exemple que l’eugénisme, considéré comme une horreur raciste quand il était le fait d’Hitler, devient acceptable quand ce sont les parents qui décident pour leur enfant. C’est ainsi que le sado-masochisme se voit impuni quand la victime est volontaire. Autrement dit, ce qui est inacceptable, ce n’est plus tel ou tel comportement ou vision du monde (nous n’avons plus de critères objectifs pour en juger), mais plutôt le fait que les consciences soient séduites ou sous l’emprise. Nous en arrivons à ce qui gêne le plus nos contemporains dans l’entrée au couvent : ils ne distinguent pas vraiment le couvent de la secte. Il faut préciser davantage.

 

Naturellement, nous n’en sommes plus à l’époque où, dans l’ancien Pérou espagnol, les familles faisaient entrer leurs filles de douze ans au monastère d’Arequipa, et les laissaient là pour la vie, sans s’occuper de savoir quelle était leur vocation. Nous savons bien que des gens comme toi n’entrent pas dans un monastère sous la pression de quiconque. Mais il reste une réelle difficulté, aujourd’hui, à différencier les communautés religieuses des mouvements de type sectaire, dans lesquels les adeptes ne s’enracinent pas vraiment de leur plein gré. Au fond, qu’est-ce qui différencie ces deux types de communautés ? Je ne parle pas évidemment des sectes cinglées, qui organisent des suicides collectifs, mais des groupes simplement bizarres, qui ouvrent le courrier, interdisent aux adeptes le compte-rendu de leurs états d’âme à l’extérieur, ne laissent les adeptes sortir que deux par deux, ou autres inventions de ce genre qui indiquent simplement une légère mise sous contrôle, une surveillance sans mot d’ordre. En quoi les habitudes monastiques sont-elles si différentes ? Il faut comprendre que la suspicion devant les mouvements sectaires a pour fondement la crainte de la subversion des esprits par des emprises extérieures, et cette emprise peut s’exercer aussi bien au nom d’une religion que de n’importe quoi d’autre. Nos contemporains ont l’impression que la conscience personnelle, cette chose si précieuse, est prise en otage, et cela n’est plus accepté – même si par ailleurs, comme on pourrait le faire remarquer à satiété, la conscience personnelle est aujourd’hui insidieusement prise en otage par le « politiquement correct » et par toute une idéologie de l’émancipation qui ne la laisse pas du tout respirer.

 

Il faut ajouter que dans nos sociétés, un engagement à long terme n’est plus du tout légitime. Ce qui exige des précisions à propos de l’exigence morale dont je parlais à l’instant : nos contemporains sont généreux et attentifs à l’autre tant qu’ils y trouvent un bonheur commun. Dès lors, une promesse de fidélité éternelle les frappe de stupeur, qu’il s’agisse du mariage ou de la vie religieuse. Car enfin, « on n’a qu’une vie »… (Et que devrait-on faire de cette vie, si précieuse ? Je t’avoue que je ne parviens pas à comprendre l’intérêt d’une existence sans engagement sur le long terme. Et je ne vois même pas que le bonheur représente la valeur essentielle. Mais ne faisons pas de mauvais esprit). Ici il y aurait beaucoup à dire, car cette incompréhension de la fidélité sur le long terme provient d’un détricotage de la personne comme substance unifiée – influence orientale ici aussi, mais cela nous emmènerait trop loin.

 

La conséquence de tout cela est que nous autres sommes plus ou moins irréductibles à la société dans laquelle nous sommes nés. Cette irréductibilité tient beaucoup aux erreurs que nous avons commises – disons que nous payons les erreurs des générations précédentes, et c’est bien naturel : on n’accepte pas le château sans les dettes ! L’autoritarisme et le cynisme qui nous ont fait détester en tant que Chrétiens, nous relèguent à présent dans une situation marginale, où nous sommes tenus d’afficher profil bas et de témoigner au lieu de plastronner. Je me réjouis de cette nouvelle nécessité. Nous en sortirons meilleurs, même si nous ne sommes pas prêts de conquérir le monde – mais je ne pense pas que le Seigneur nous demande cela, surtout au prix où on l’a payé en général… Tâchons de faire ce que nous disons, et d’être les sujets de notre propre discours. Ce sera déjà tellement nouveau, et tellement important.

 

Chère Sophie-Amanar, je t’ai écrit cette lettre en mon propre nom et bien entendu je n’y engage personne d’autre. Je crois pour ma part que notre époque est assez sombre pour la foi. Au fond, quelle est notre tâche ? Nous devons veiller cette lueur.

 

 

 

 

2013-01-24T09:31:21+00:0024 janvier 2013|Textes littéraires, Toute catégorie|