Orphelin

Orphelin

Publié dans Revue Aleph n°139

 

Il s’avance dans la ville opaque où déferle un orage d’été. La nuit chaude la tempête et ce battement d’eau qui cingle ses jambes. Des torrents noirs plongeant sous les ponts. Les monuments pétrifiés à la gloire des héros sans mémoire. Et des horloges sans aiguilles, marquant l’éternité.

 

Il marche. Rien ne l’attend, ou peut-être une aurore dans un pays neuf dont l’idée même s’est perdue. Le long des avenues, il ralentit son pas pour fouiller les poubelles laissées à la merci du matin improbable. Il extirpe des papiers et des bouteilles et des chaussures de carnaval. Il cherche son héritage au milieu d’un amas de vieux songes ressassés, jetés pour avoir inutilement trop servi. L’orphelin dans la nuit verte cherche son nom et avec lui son âme de marin, de passeur, de semeur de blé et d’étoiles. Il remue des fanges innommables et des repas rendus. Puis repart sans se hâter. Nul bruit sinon ce battement d’eau dans le creux de sa tempe. Il interroge le désert à voix muette. L’explosion du tonnerre derrière un dôme ne lui rendra pas son héritage, ni le cri du nouveau-né à la fenêtre close. Si son nom perdu se trouvait là au dédale des croisements. Il lève les yeux pour scruter le fronton des temples, où des lettres effacées peut-être l’appellent et le désignent. Les ruisseaux de pluie coulent sur son front lisse.

xxx

 

L’espace entier de la terre vaut pour lui champ d’aventures, inconnu ouvert sous le regard neuf, il arpente et ne s’arrête pas. Il n’a pas de lieu. Il n’a pas de lieu à soi où palpite une ferveur ancienne, un village où mesurer la dégradation du temps, un verger immortel aux fruits toujours recommencés. Derrière lui dans la poussière ses pas ne laissent aucune trace.

 

Une fois par hasard il a croisé le pays de son enfance. Il a marché dans les ruelles sonores, poussé seulement par la curiosité du fantôme, car il ignore tout de la nostalgie dont lui parlent les livres. Il a entrouvert des portes provinciales et humé des parfums inconnus de lui. Il se sentait comme un rôdeur sur une planète échouée. Ses souvenirs lui semblent racontés par un autre, un garçon dont il aurait usurpé le vêtement.

 

xxx

 

Il vit. Il se lève au matin déjà mûr, baille dans un froissement de lumière, écarte les rideaux pour constater l’ordre des choses. Il allume la radio, entend sans écouter le tintamarre d’un coup d’Etat de l’autre coté du monde, rallonge son café d’une perle de lait dont les vagues s’étalent en ondes jaunes. Il observe son visage au miroir, inquiet bizarrement de se trouver si jeune toujours, si inentamé. Il coiffe pour rien son cheveu hirsute, lisse un sourcil. Il ne rit ni ne s’étonne. Soi-même il ne s’aime pas. Ou s’aime trop. Il interroge le miroir et cherche quelqu’un derrière lui, un bandit dissimulé par effraction, un ange peut-être, pour le désigner à son insu. Rien. Pas un angle mort. Pas un soupirail dans le trop connu. Il s’étire. S’approprie la déception. Il s’habille sans hâte, choisissant l’apparat et l’apparence, le simple, ou ce vêtement mélancolique où son âme se glisse.

 

Il descend, longe la rue, contemple son univers de pierres levées, d’humains innombrables, tous anonymes comme lui, et orphelins du tumulte. Il sourit. La foule étrangère lui ressemble, hurle l’écho de sa voix sans syllabes. Il vibre au milieu d’elle comme un fils d’autrefois au repas de famille. Il est peuplé d’indifférence.

 

xxx

 

Il travaille dans un bureau carré, tout en haut d’une tour. Derrière les baies la ville respire et crie, semblable à un monstre étalé. Il se tient devant un écran et du matin au soir nourrit la machine de données et de plans qu’elle dévore sans jamais remercier. La machine digère tout et recrache ce qu’on lui réclame à la vitesse de l’éclair.

 

De temps en temps il détourne la tête et observe à ses pieds la ville gémissante. La machine, croit-il, en sait plus que la ville entière ne pourra jamais connaître. Elle entre partout et fouille le moindre recoin des choses. Aucun lieu ne lui est étranger. Elle s’introduit dans les magasins, détaille les objets et les visages dont elle vole le reflet. Elle voyage dans les déserts écartés, traverse les océans de part en part, et se glisse dans les forêts impraticables. Elle troue la course des étoiles. Elle connaît les chiffres et les langues. Nourrir la machine consiste à augmenter, chaque fois d’un iota plus petit, d’une goutte versée à la mer, un énorme infini de savoirs sans hiérarchie ni sentiment.

 

Cette bibliothèque de cyclope contient le relevé de tout ce qui existe. C’est pourquoi elle répond aux questions les plus effrontées, et sans jamais rougir. Elle offre les spectacles assassins. Car elle contient aussi l’interdit, et sa toute-puissance déborde les lois en même temps que les espaces. Souvent il imagine qu’un jour elle prononcera une parole inattendue. A force d’avaler l’ensemble des savoirs, elle finira par dénoncer le secret des choses. Et puisque les humains ne savent pas l’avouer, par dire en quelques lettres comment il faut vivre.

 

xxx

 

Le soir, il demeure longtemps devant la fenêtre, méditant le jour passé. Il habite dans la hauteur, familier des toits et des passerelles vertigineuses, du ciel bas dont les traînées accrochent les antennes. L’hiver, il observe inlassablement le roulement des nuages autour des dômes. L’été, il écoute un frêle chant de violon qui monte de la rue. Il se voudrait réduit aux éléments, écrasé dans la pesanteur des choses et des sons. Dans ce mirage s’éteint le regard et aussi cette douleur d’être, blottie au creux de son ventre.

 

Il tombe sur le lit, les soirs d’été, disloqué, comme un animal atteint par la flèche. Il dort d’un sommeil brutal, tout à l’aplomb de la mort. Il tombe sur le lit et aussitôt se noie dans un vide impeuplé. On ne lui a pas appris à rêver. Les navires aussi doivent apprendre à flotter, et sinon coulent à pic sous la première vague. On lui a raconté des rêves, habités de mystères et de craintes déraisonnables. Il ignore ce que c’est. Il se fige dans la matière compacte de sa nuit et dort sans même bouger les ailes, anéanti.

 

Il ignore les réveils tremblants dans le demi-jour, l’attente du sommeil et le guet épouvanté du veilleur. Il ne guette ni n’espère. Il moissonne sans semer et c’est pourquoi il dort, les bras en croix, tel un ange ivre, repu de vie.

 

xxx

 

Le plus souvent, il habite la nuit dense où bougent des remugles d’espoir. La nuit criminelle. Il lui faut des fêtes et des émois sans nombre pour combler la soif d’ignorer. D’un quartier l’autre il achète l’oubli à un prix d’abondance, il achète le délire qui fulmine et le désir qui tue. Il n’a jamais peur. Il ne sait pas qu’il est mortel, et les lisières de sa toute-puissance, par hasard entr’aperçues, le jettent dans une tristesse étonnée.

 

Il rentre chez lui juste avant l’aurore, enivré de parfums troubles et de souvenirs d’extases, traînant après lui des hallucinations avec des vomissures. Il s’étonne d’être si seul dans la spirale de l’escalier où son pas racle chaque marche, où sa main cherche la lumière.

 

Il ouvre la porte, il n’allume pas la lampe, il jette son manteau sur le fauteuil, il se précipite pour ouvrir la fenêtre et happe l’air comme un noyé que l’on délivre. Il contemple les nuées rouges de la nuit. En bas dans la ruelle passe le violoniste divaguant, portant son étui en bandoulière. Il se penche, il s’imagine versant la tête la première à l’abîme, météore filant aux bas-fonds de la mort, et gisant là-bas seul encore, une étoile de sang à la tempe.

 

 

xxx

 

L’orphelin a une mère, de parole inconnue. Parfois il lui rend visite, dans une maison grise où chaque chambre ressemble à l’autre. Il laisse sa voiture au bord d’un massif peigné, et grimpe l’escalier en suffoquant sous les odeurs de camphre et d’abandon. Il frappe à peine, et entre comme autrefois ses ancêtres à l’église, avec circonspection. Elle gît au creux d’un fauteuil unique. Il se penche. Elle l’appelle mon fils. Mais il ne se sent le fils de personne. Elle parle de douceur et d’insignifiance, de reproches affleurant sous l’eau calme. Il se tient là debout les bras ballants. Un géranium derrière elle, aux feuilles déjà sèches. Il regarde le visage de cette femme qui a du être sa mère, il y a des années. Il cherche dans son esprit un pays où rejoindre ces deux visages sans ressemblance. Elle aperçoit son désarroi, à cette manière particulière qu’il a de hocher la tête en silence. Elle parle à voix toute basse des dégâts du temps. Il ignore ce que cela veut dire. Il pose sur la table une boîte de chocolats amers, car il se souvient de quelques goûts qu’elle avait, et s’accroche à ce souvenir avec une terreur de naufragé. Elle lui pose des questions trop précises pour tomber juste, trop évasives pour appeler des réponses. Il frissonne. Elle désigne la photographie d’un homme jeune pareil à lui, mais séparé de lui par une ferveur dans le regard. Il sourit avec politesse. Il regarde sa montre, l’embrasse, s’enfuit dans le couloir aveugle, inquiet absurdement de ne pas retrouver sa voiture, de demeurer là prisonnier du temps. Chaque fois il se persuade de ne jamais revenir, de consommer son ingratitude à laquelle il ne donne pas de nom. Chaque fois il revient, poussé par un obscur sentiment de malaise et de remords.

 

xxx

 

Il arpente le vieux monde aux corniches éraflées et aux vitres dépolies, univers englouti que rien ne remplace. Il explore le connu et le répertorié, où des millions de pas ont déjà frappé le sol. Les avions dans lesquels on l’enferme ressemblent à ces autocars exténués qu’empruntent les paysans dans les pays sans confort. Un haut parleur le jette sur un aéroport poussiéreux semblable à tous les autres. Un taxi l’emmène qui sent la vanille sous toutes les latitudes. Les forêts et les glaciers dessinés à la loupe sur des cartes, sont vendus cent francs dans les grandes surfaces. Il hérite d’un monde où l’on n’a pas besoin des services d’un aventurier. Chaque chose est mesurée en millimètres depuis les profondeurs des mers jusqu’à l’infini du ciel d’été. Pas une rivière dont on n’ait ramassé les pépites.

 

Il connaît tous les océans et longe pieds nus des plages à l’extrême bord du monde. Aucun oiseau rare ne l’étonne, ni aucun peuple que ses ancêtres ont cru doté de mystère. Il assoit sa lassitude aux tavernes sauvages, il boit des alcools interlopes et abandonne dans ses poches des monnaies dont il oublie le nom. Les ports le fascinent, embués par la tempête des départs, embarqués déjà au grand large, et dont les clochers sont des mâtures. Et aussi les lieux clos de la terre, villages de montagne tapis sous le drapeau des parois, où les hommes chantent le soir à voix rauque les mélopées d’immortalité. Il connaît les trains poussifs où s’entassent des hameaux entiers, humains et volailles mêlés, ces trains lui ressemblent, traversant les espaces et l’espoir immobile.

 

Il se tient là devant l’univers défloré sur lequel il penche un regard pur, privé de tentation et d’impatience.

 

xxx

 

L’orphelin sort de sa lente réserve, de son immobilité monastique, de sa solitude à aucun temps pareille, pour aller enfler des flots et des mers d’orphelins dont la houle tempête. Il crie et scande avec les autres, scellé dans la vague. Il prononce des mots usés jusqu’à la corde, exténués de trop d’excès. D’un savoir sans apprentissage, l’orphelin sait ses mots veufs de sens. Il les lâche dans l’atmosphère des rues comme un enfant son ballon dérisoire. Il les mâche en même temps qu’un rectangle de gomme-citron. Il souffle avec la fumée d’un banal opium, des mots incantatoires et dévêtus, d’avoir été si souvent prononcés pour la parade.

 

 

xxx

 

Il glisse sur les avenues verticales. Il a investi les espaces de la ville sans contours, centre et circonférence du monde. Il en connaît chaque dégradé d’altitude, chaque plan lisse, et son vol d’oiseau irrupte derrière les statues. Le paysage d’asphalte et de béton lui rappelle douloureusement qu’il est vivant. Il se plait à imaginer le soupir minéral dont les pierres se soulagent à la nuit tombée, quand il file le long des rues entre chien et loup, laissant derrière lui le sifflement du patineur. Son ombre rapide danse au travers des murs. Il ne va nulle part. Il va pour aller. Pour gaspiller l’énergie sans inventaire ni destinataire. Il s’exerce à dévaler les escaliers. Il dessine des figures dans l’air livide, lentement, avec la grâce du pensif, et parfois s’arrête au bord d’un porche, un pied levé, pour essuyer son front du dos de la main.

 

xxx

 

Un jour d’été au bord de l’océan il a vu quatre frères qui péchaient ensemble sur une barcasse. Il se trouvait en vacances, oisif promeneur longeant le front de mer. Vers le soir sans doute, il a oublié l’heure, ce devait être le soir puisqu’il a vu cette scène dans l’orangé du soleil bas, il se rappelle cette lumière sur quatre visage pareils. Il a repéré aussitôt, en s’approchant un peu, les mêmes yeux en amandes et les fossettes et les cheveux de lin pâle, coupés à la diable. Les quatre lignes pendaient dans l’eau trouble du port mais celle du plus petit s’accrochait sans cesse aux rochers, et le plus grand d’une patience inlassable se déplaçait pour rectifier la lancée. Il a reconnu cette manière identique de hausser l’épaule et de pencher la tête, et leurs voix jouaient du même timbre.

 

Il est resté longtemps sur la grève, pétri d’étonnement. Lui, ne ressemble à personne.

 

A la tombée de la lumière, ils ont rangé leur matériel dans un grand affairement, délivrant les fils qui s’enroulaient autour de leurs jambes. Ils ont rejoint la jetée, puis se sont dirigés vers la colline en cohorte turbulente. Il n’a pas pu s’empêcher de les suivre un moment dans la ruelle, évitant le bruit de ses pas afin de demeurer inaperçu. Mais eux n’auraient pu voir personne, occupés de jeux sans publicité et de mots intraduisibles.

 

Il se sentait voyeur, mais sans savoir de quoi. Il regardait son ombre, allongée de profil dans le clair du soir.

 

2011-03-13T19:03:17+00:0013 mars 2011|Textes littéraires, Toute catégorie|