Peuple déprimé et gâté

Peuple déprimé et gâté

Le Figaro 16 avril 2011

 

 

Le médiateur sortant, Jean-Paul Delevoye, décrit les Français rien moins qu’en situation de « burn out ». « En grande tension nerveuse ». Bref, en désarroi maximum.

Il n’y a pas là de nouveauté. Nous sommes, disent tous les chiffres, l’un des peuples les plus pessimistes du monde. Et l’un des plus gâtés, pourtant… Mais ce n’est pas lié, ni pour les individus ni pour les peuples. Le bonheur ne provient pas du confort, mais d’un accord avec le monde. Et le peuple français, au plus haut point idéaliste, idéologue, moraliste, souffre le martyre quand la réalité s’éloigne trop de son discours, ce qui est, naturellement, fréquent. Les Français ont longtemps cru que leur système centraliste et fonctionnarisé était le meilleur du monde : ils pouvaient le croire en raison de sa clôture – donc du monopole qui ne souffre pas comparaison. Autant dire que l’ouverture imposée par l’Europe, et par la mondialisation, enterre nos illusions. Le pays qui a vécu si longtemps clos sur lui-même, est fatalement celui qui souffre le plus de la mondialisation. Blessure d’amour-propre, surtout. On nous démontre chiffres en mains que nous sommes devenus une province. Nous ne le savions pas puisqu’on ne comparait pas. Quelle déception. Un fanfaron, après avoir écrasé tout le monde de sa morgue, tombe dans la dépression si sa médiocrité s’étale.

Les Français sont des équilibristes, toujours en posture dangereuse. Ils assènent des sermons partageurs et égalitaristes, mais ils ne veulent pas partager. Ils souhaitent la main sur le cœur accueillir tous les exilés, mais à condition que ceux-ci ne s’installent pas dans leur commune. Ils vivent d’indignation – contre la police, les riches, les gouvernants qui se sucrent, la nouvelle pauvreté. Mais qu’on leur demande de travailler un an de plus avant la retraite, les voilà tous dans la rue. Et voici comment les étrangers nous décrivent couramment : les Français ? des gens qui voyagent en première classe avec un billet de seconde… C’est que nous pensons que l’Etat paie la différence, et qu’il nous la doit bien, sans imaginer jamais que l’Etat, c’est nous.

Notre amertume vient de cette rupture de charge entre l’illusion et la réalité qui soudain fait irruption, à la faveur de la crise. Une mélancolie s’ensuit, une saudade à la portugaise, que le médiateur sortant relève avec effarement.

Les Français seraient pourtant capables de comprendre et d’admettre que si la réalité n’obéit pas la fiction, il ne s’agit pas là d’une injustice. Que si le droit au logement opposable ne fonctionne pas, ce n’est pas faute de bonne volonté, mais plutôt démagogie de ceux qui l’ont annoncé. Que si nous voulons, fidèles à nos conceptions éthiques de la politique, ouvrir nos portes aux déshérités du monde proche ou lointain, il nous faut en même temps sacrifier une partie de notre niveau de vie. Mais l’obstacle se trouve moins dans la psychologie des Français que dans le discours d’une grande partie de nos gouvernants et de nos médias, gauche et droite confondues, qui figent notre peuple dans un statut de victime. La souffrance à l’école, la souffrance dans l’entreprise, et le harcèlement par-ci, et la douleur par-là. Que de gémissements orchestrés, et comme on s’y entend bien à rabaisser un peuple en l’invitant à éclater en sanglot parce qu’il a laissé tomber sa triple glace à la fraise ! Sommes-nous le Bengladesh ? Ne sommes-nous pas les citoyens d’un pays riche et libre ? Ne pouvons-nous pas accepter une diminution sans pleurnicher ?

Il est d’ailleurs probable que cette déprime atteint surtout une élite d’un certain âge, celle qui a été élevée dans des idéologies bien peu humaines. C’est une déprime patricienne, qui répand ses larmes sur les cantons populaires, eux plus humains qu’idéologues, en leur prônant la lamentation. Les générations suivantes, qui se passent sans état d’âme de la glace à la fraise qu’on vient de laisser tomber, créent à tour de bras des auto-entreprises et cela dans tous les milieux, vivent de peu s’il le faut et sans gémir, et ont des enfants, ce qui montre bien qu’ils ne sont pas tombés dans la lamentation victimaire. Les sociétés vraiment dépressives vident les berceaux. Ce n’est pas notre cas. Des gens qui se donnent une descendance, à l’époque de la contraception, ne peuvent pas être désespérés.

Nous n’avons pas besoin de gouvernants qui nous plaignent. Quelle basse démagogie que de plaindre les citoyens pour mieux les materner ! Nous avons besoin de gens pour dire : notre modèle ne fonctionne plus, la mondialisation nous impose de partager avec des pays moins dotés (ce qui correspond d’ailleurs à notre discours moralisateur de toujours), un pays où tout le monde est fonctionnaire s’appauvrit et termine dans la soviétisation, un pays qui emprunte chaque matin pour acheter son pain n’ira pas loin ; il faut donc à présent courir des risques et retrousser ses manches, et d’autres joies existent que celles du confort garanti ; cessons de regretter ce que nous n’avons plus ; exploitons au contraire tout ce que nous avons en termes de qualités humaines et matérielles – et c’est beaucoup.

Autrement dit, la France est amoindrie et en régression, certes ; mais les Français ont besoin qu’on les encourage à surmonter les défis, et non qu’on les exhorte à pleurer sur eux-mêmes en accusant le monde entier.

 

2011-04-18T10:24:27+00:0018 avril 2011|Articles de presse, Toute catégorie|