Progrès et Espérance

L’idée du Progrès apparaît dans la culture chrétienne de l’espérance du Salut, dont elle représente une forme à la fois immanente et impatiente. Sans le temps fléché instauré par la transcendance judéo-chrétienne, nous demeurerions dans l’image du temps circulaire, comme l’ensemble des autres cultures, et l’espoir du progrès n’aurait su s’instaurer.

Avant le progrès moderne, le monde occidental habitait dans l’espérance du Salut. Pourtant l’attente céleste ne faisait pas mépriser les attentes terrestres, comme on le croit trop souvent. L’Eglise chrétienne cherchait à améliorer la condition de l’homme sur la terre en s’occupant activement de la santé, de l’éducation, de la pauvreté. Car pour elle, « la vie éternelle est déjà commencée », et l’au-delà est déjà dans l’ici-bas, au moins par l’élan.

Le progrès comme amélioration incessante représente le corrélat de l’idée de Salut. Car si le temps est ébréché quelque part et promis à d’autres horizons que les bornages terrestres, alors il est normal que la terre elle-même s’en trouve transformable – on ne peut imaginer un élan là-haut et la suffisance ici : tout est élan, ou rien. La preuve d’ailleurs de cette correspondance entre l’espérance du Salut et l’idée de progrès, c’est le fait évident que l’idée de progrès n’apparaît qu’en Occident.

Certains penseurs et acteurs des âges chrétiens s’appuyaient consciemment sur le Salut pour justifier un progrès. Ce fut le cas par exemple de Jan Komensky, alias Comenius, qui le premier théorisa et développa l’instruction pour tous. Il s’agissait, non pas de faire de la terre un paradis, car le paradis n’est pas d’ici, mais d’aider les hommes à déployer leur humanité. Nourrissant ainsi l’idée d’une tâche à accomplir dans l’histoire : l’homme de la Genèse avait été placé là comme jardinier du monde, et d’un jardinier on attend un travail voué à la fécondité. L’amélioration terrestre se justifiait dans l’histoire de la création : Dieu a laissé l’homme inachevé, doté de liberté pour se parfaire.

Si l’idée de progrès emprunte son anthropologie aux religions du salut, l’idée de Salut est la condition, la garantie, la sauvegarde, de l’idée de progrès. L’idée moderne de progrès s’est développée quand l’espérance a tari. En même temps le progrès a emprunté à l’espérance spirituelle son élan et sa forme : il n’aurait pu exister sans elle. Et aujourd’hui, le progrès s’étiole et se dissout en l’absence de l’espérance du salut.

Si l’espérance du Salut suscite et peut-être même suppose le progrès terrestre, l’inverse n’est pas vrai : le progrès ne déploie pas l’espérance. Car il est le moins, elle est le plus. Et bien davantage. Il est accumulation du même. Elle est découverte du nouveau.

 

A l’origine de la modernité, le progrès a été le Progrès : un salut sur terre, une métamorphose radicale, l’attente d’une re-création de l’homme. Le Progrès représentait dans l’immanence un ersatz de la transcendance effacée. Mais l’idée de Progrès comme achèvement, comme attente du salut terrestre, ersatz d’un Salut céleste dégradé – et finalement vaine compensation, se dilue rapidement dans les déceptions de tous ordres.

Re-créer l’homme s’est révélé impossible (c’était là la perfection espérée). On s’aperçoit depuis la fin du communisme et aussi depuis la fin des Trente Glorieuses que nous ne le pouvons pas. Les déceptions post-totalitaires dévoilent le caractère réel du Progrès : paradoxalement, il est figé, parce qu’incapable d’aller vers une perfection dont la seule tentative se révèle terroriste. L’idée de progrès se perpétue dans un monde dès lors fermé. Le temps fléché n’a plus de direction ultime qui lui confère signification – ce qu’était précisément l’espérance.

 

Que peut être l’espoir sans l’espérance ? Forcément raccourci (au sens de décapité), c’est à dire privé de sa tête, de son principe, puisqu’alors un espoir réduit par la mort, dès lors privé de sens : la finitude individuelle est désormais sans signification. Et les acquis perdent leur sens (cela a-t-il un sens de rallonger la durée de la vie sans pouvoir répondre à une si vaste population de vieillards désespérés ? cela a-t-il un sens de réduire la pauvreté quand nous savons qu’elle reviendra demain ?)

Il ne peut y avoir de progrès sans l’idée d’un « ultime » spirituel ou temporel, car « le résultat n’est rien sans son devenir » (Hegel). L’idée de Progrès dans la modernité s’inscrivait toujours dans un devenir : évincer la mort (Condorcet), réduire l’homme à l’espèce (Trotsky), supprimer la maladie (les hôpitaux seront dans le futur des cathédrales vides, disaient certains dans les années soixante).

Le progrès sans devenir, réduit au résultat, produit à la fois la satisfaction et l’écoeurement.

Le Salut est un chemin vers la vérité et vers le bien. Le progrès est un chemin vers le confort et l’émancipation, qui ne sont pas des vertus, mais des bienfaits. On n’attend pas ici que l’homme soit vertueux, mais heureux. On parle de « bien » au sens de « bonheur », comme on remplace le mal par le malheur – ce qui est cohérent dans des sociétés individualistes et conférant toute valeur à la subjectivité.

Le progrès privé de l’espoir de perfection signifie alors un développement ininterrompu de l’émancipation, c’est à dire la libération de l’humanité de ses chaines. Ce n’est pas que l’homme devienne meilleur : mais il s’affranchit. Il faut cesser de croire que c’est là « le » bien – plutôt le confort, matériel et spirituel.

Au stade de l’utopie a succédé le stade de la satisfaction. Les sociétés de progrès ne cessent de se glorifier du trajet parcouru et de leur excellence par rapport au passé. C’est pourquoi elles trient dans l’histoire ce qui leur convient ou non. Dans le Nous Autres de Zamiatine, les personnages passent leur temps à maudire le passé sauvage et inhumain pour se féliciter du bonheur de leur époque.

Cependant, puisqu’il n’y a plus de lendemains qui chantent, ni aucune perfection attendue, le monde est clos, l’être fermé, il n’attend plus que le déploiement maximum des principes considérés comme enviables (l’égalité, la liberté). Il n’y a plus rien de nouveau à attendre, mais seulement le déploiement toujours plus vaste et profond des mêmes principes, jusqu’à l’écoeurement, l’excès, et finalement la perversion. L’égalité devient l’indifférenciation (le gender) et détruit les spécificités humaines élémentaires ; la liberté devient licence et détruit le lien inter-humain.

A quelle réduction est-on en train de se livrer ? Le bonheur humain se résume-t-il au droit de grève et au droit à la santé ? Le progrès, disait Péguy, est « une pensée de caisse d’épargne » : une accumulation sans frein ni lucidité.

On aperçoit que le déploiement des principes d’émancipation finit par susciter d’autres perversions inconnues. Le progrès devient aussi source de crainte.

 

Si le progrès finit par se réduire au développement maximum de certains principes, l’espérance signifie en revanche l’ouverture aux significations, un regard non programmé. Le monde de l’espérance est toujours ouvert, car il touche aux énigmes de l’homme.

L’espérance apportée par les religions du salut n’est pas l’amélioration constante de quelque chose de défini et de précisé. Elle est au contraire l’aveu d’un inachevé sans définition, et d’une insuffisance, en attente du devenir plus que du résultat. Dans le temps circulaire, « en puissance » (dunamis chez Aristote, Métaphysique, Delta, 12, 1019a)  ne signifie pas la même chose que dans le temps fléché. Pour la vision du temps circulaire, ce qui est en puissance est déjà contenu dans les choses. Dans la vision du temps fléché, la « puissance » peut recevoir d’ailleurs, car il existe un Ailleurs.

L’espérance signifie bien la confiance dans les virtualités humaines, cachées dans l’être. Mais aussi, la confiance dans les possibles à l’infini. Giono écrivait dans Fragments d’un paradis : « je ne crois pas que les joies du monde sont toutes marquées dans le catalogue auquel on nous a habitué à recourir dans tous les cas ». Le progrès est vieux, un entassement ; l’espérance est éternellement jeune, une aube toujours-là.

 

L’espérance s’inscrit dans une métaphysique et dans une anthropologie. Où l’on repère clairement que le progrès moderne n’a guère à voir avec elle.

La vision du temps fléché suppose une séparation d’avec le monde. Dans la vision du temps circulaire, le monde est sacré, donc figé. Tout est déjà-là et déjà donné.

Pour que soit rendus possibles le Salut puis le Progrès, il faut que le temps soit ouvert. Et l’ouverture est à l’origine la transcendance qui troue la circularité, y fait une brèche par où sort la flèche vers Ailleurs. L’espérance est le contraire du destin. Pourtant le progrès, qui s’inscrit au départ dans la même vision du temps (sans laquelle il n’existerait pas), s’en dégage et manifeste une sorte de retombée dans la croyance au destin, qui est en principe son contraire. Le progrès contemporain se ré-inscrit dans le destin du temps circulaire. La pensée contemporaine de la catastrophe marque le retour du « mythe du combat », lutte indéfinie entre l’ordre et le chaos, ré-instaurant une circularité dans le monde du progrès qui en principe la récuse. Evoquant les régimes politiques, Platon et Cicéron avaient déjà inscrit dans le temps circulaire de leur époque une forme de progrès auquel le nôtre contemporain finit par ressembler : il y a des évolutions à l’intérieur même des cycles, c’est l’énergie de la nature et de la vie. Dans ce cas nous croyons voir l’avancée de l’Histoire là où il n’y a que des cycles historiques parcellaires et fugaces.

 

L’espérance s’inscrit dans une anthropologie du risque et de la finitude. Dans un monde où l’on cherche à tout prévoir, il n’y a pas l’espérance, mais le calcul. Le contraire de l’espérance n’est pas le désespoir, mais la certitude. L’homme post-moderne ne veut pas l’espoir, il veut la certitude. Et cela dans tous les domaines : il suffit de voir comment il s’affole devant les risques de la vie quotidienne, de la médecine ou du climat. Sur la question des fins dernières aussi il veut une certitude. Aussi préfère-t-il affirmer le néant, sorte de garantie à la baisse.

Le post-moderne ne veut pas le possible : il en a peur.

Péguy disait que le plein de mémoire et d’habitude rendent l’espérance impossible. Il décrit une âme « imperméable » (Note conjointe sur M.Descartes). Une âme qui affiche complet ! Comment pourrait-elle voir et aimer « ce qui sera », elle qui est toute pleine de ce qui est ? C’est la mort de l’âme, puisqu’elle ne peut plus accueillir rien de nouveau. Elle récuse tout renouvellement, elle est «  une âme toute entière envahie de tout fait ». L’enfant-espérance au contraire est « la contre-habitude (…) la contre-mort », car « c’est par l’espérance que tout reste prêt à recommencer ». Au fond, l’espérance garantit la jeunesse éternelle du monde : elle est l’anti-éternel retour.

 

L’âme est rapportée à la fois à l’espérance et à l’inquiétude. Dans Nous autres de Zamiatine, on assiste chez le personnage principal à la formation d’une âme, considérée comme une maladie à soigner. Ici l’âme est liée à la conservation des traces, à l’imagination, à l’inquiétude, à la conscience de soi. Elle fait mal, alors que le bonheur consiste à ne pas souffrir.

L’espérance concerne les fins dernières, parce que l’homme ne peut se contenter du confort de sa vie. Mais aussi elle concerne, au sein même du monde immanent, cette attente folle (il faut reprendre le terme de Kierkegaard), ou in-sensée au regard des significations objectives, que la situation désespérée trouve des réponses inattendues, des chemins dans le noir, des issues dans l’aporie, que le monde ne saurait pas laisser entrevoir : l’inespérable d’Héraclite. L’inespérable, c’est la grâce. Attendre ce que pourtant nous ignorons, avouant ainsi que nous n’avons pas fait le tour de tout : voilà l’espérance.

 

Le progrès n’est pas, comme nous l’avons cru à notre détriment jusqu’à la deuxième moitié du XX° siècle, la marche ininterrompue et triomphale de l’Histoire vers le bonheur. Il exprime un moment historique d’amélioration des conditions d’existence, de développement du confort et de l’émancipation correspondant au passage du holisme à l’individualisme. Le progrès n’est pas la loi propre du temps social, son mode de fonctionnement. Il est un mode de développement qui s’affiche particulièrement à une certaine époque.

L’erreur de la pensée du progrès a été de se confondre avec une espérance.

La modernité a pris une tendance circonstancielle pour un pli universel de l’être social ; elle a prolongé indument une courbe temporaire. L’illusion est d’ailleurs déjà en grande partie retombée.

Il faudrait comprendre le progrès autrement. Il n’est qu’un phénomène circonstanciel et lacunaire, il est simplement une avancée vers la liberté individuelle, il n’est pas la marche universelle vers le bonheur, ni vers le bien. Le croire serait prendre une fraction du temps historique pour l’image du tout, prendre un élan particulier et temporaire pour un mouvement caractéristique de l’ensemble des sociétés humaines.

Le progrès se déploie en Occident depuis l’époque dite de la modernité, puis, par mimétisme, dans l’ensemble des autres cultures mondiales. Lesquelles s’en méfient, pendant que l’Occident impose cette évolution grâce à sa puissance.

Ce que nous appelons le progrès indique la direction vers laquelle toutes les sociétés préfèrent se déployer : le confort et la liberté. Mais les acquis considérables qui ont été faits à cet égard par l’Occident et dans une moindre mesure, par d’autres sociétés, pendant les quatre derniers siècles, ne signifient pas qu’il s’agit là d’une sorte de destin grec ou de flèche inscrite dans l’histoire. Ces acquis en termes de confort et de liberté peuvent se dégrader. Ils peuvent aussi produire des effets pervers susceptibles de les remettre en cause. Il ne s’agit ni d’une mécanique inéluctable, indiquant le futur autant que le passé ; ni d’une garantie d’un bonheur futur de plus en plus grand. Il faut tracer des courbes indument, et prendre la partie pour le tout, pour donner le progrès comme mouvement interne et permanent de l’histoire universelle.

Même si le progrès est un fils (sacrilège) de l’espérance, ni dans son contenu, ni dans sa portée, il ne saurait lui être comparé.

Colloque du 19 novembre à Lyon, « Le progrès »

L’idée du Progrès apparaît dans la culture chrétienne de l’espérance du Salut, dont elle représente une forme à la fois immanente et impatiente. Sans le temps fléché instauré par la transcendance judéo-chrétienne, nous demeurerions dans l’image du temps circulaire, comme l’ensemble des autres cultures, et l’espoir du progrès n’aurait su s’instaurer.

Avant le progrès moderne, le monde occidental habitait dans l’espérance du Salut. Pourtant l’attente céleste ne faisait pas mépriser les attentes terrestres, comme on le croit trop souvent. L’Eglise chrétienne cherchait à améliorer la condition de l’homme sur la terre en s’occupant activement de la santé, de l’éducation, de la pauvreté. Car pour elle, « la vie éternelle est déjà commencée », et l’au-delà est déjà dans l’ici-bas, au moins par l’élan.

Le progrès comme amélioration incessante représente le corrélat de l’idée de Salut. Car si le temps est ébréché quelque part et promis à d’autres horizons que les bornages terrestres, alors il est normal que la terre elle-même s’en trouve transformable – on ne peut imaginer un élan là-haut et la suffisance ici : tout est élan, ou rien. La preuve d’ailleurs de cette correspondance entre l’espérance du Salut et l’idée de progrès, c’est le fait évident que l’idée de progrès n’apparaît qu’en Occident.

Certains penseurs et acteurs des âges chrétiens s’appuyaient consciemment sur le Salut pour justifier un progrès. Ce fut le cas par exemple de Jan Komensky, alias Comenius, qui le premier théorisa et développa l’instruction pour tous. Il s’agissait, non pas de faire de la terre un paradis, car le paradis n’est pas d’ici, mais d’aider les hommes à déployer leur humanité. Nourrissant ainsi l’idée d’une tâche à accomplir dans l’histoire : l’homme de la Genèse avait été placé là comme jardinier du monde, et d’un jardinier on attend un travail voué à la fécondité. L’amélioration terrestre se justifiait dans l’histoire de la création : Dieu a laissé l’homme inachevé, doté de liberté pour se parfaire.

Si l’idée de progrès emprunte son anthropologie aux religions du salut, l’idée de Salut est la condition, la garantie, la sauvegarde, de l’idée de progrès. L’idée moderne de progrès s’est développée quand l’espérance a tari. En même temps le progrès a emprunté à l’espérance spirituelle son élan et sa forme : il n’aurait pu exister sans elle. Et aujourd’hui, le progrès s’étiole et se dissout en l’absence de l’espérance du salut.

Si l’espérance du Salut suscite et peut-être même suppose le progrès terrestre, l’inverse n’est pas vrai : le progrès ne déploie pas l’espérance. Car il est le moins, elle est le plus. Et bien davantage. Il est accumulation du même. Elle est découverte du nouveau.

 

A l’origine de la modernité, le progrès a été le Progrès : un salut sur terre, une métamorphose radicale, l’attente d’une re-création de l’homme. Le Progrès représentait dans l’immanence un ersatz de la transcendance effacée. Mais l’idée de Progrès comme achèvement, comme attente du salut terrestre, ersatz d’un Salut céleste dégradé – et finalement vaine compensation, se dilue rapidement dans les déceptions de tous ordres.

Re-créer l’homme s’est révélé impossible (c’était là la perfection espérée). On s’aperçoit depuis la fin du communisme et aussi depuis la fin des Trente Glorieuses que nous ne le pouvons pas. Les déceptions post-totalitaires dévoilent le caractère réel du Progrès : paradoxalement, il est figé, parce qu’incapable d’aller vers une perfection dont la seule tentative se révèle terroriste. L’idée de progrès se perpétue dans un monde dès lors fermé. Le temps fléché n’a plus de direction ultime qui lui confère signification – ce qu’était précisément l’espérance.

 

Que peut être l’espoir sans l’espérance ? Forcément raccourci (au sens de décapité), c’est à dire privé de sa tête, de son principe, puisqu’alors un espoir réduit par la mort, dès lors privé de sens : la finitude individuelle est désormais sans signification. Et les acquis perdent leur sens (cela a-t-il un sens de rallonger la durée de la vie sans pouvoir répondre à une si vaste population de vieillards désespérés ? cela a-t-il un sens de réduire la pauvreté quand nous savons qu’elle reviendra demain ?)

Il ne peut y avoir de progrès sans l’idée d’un « ultime » spirituel ou temporel, car « le résultat n’est rien sans son devenir » (Hegel). L’idée de Progrès dans la modernité s’inscrivait toujours dans un devenir : évincer la mort (Condorcet), réduire l’homme à l’espèce (Trotsky), supprimer la maladie (les hôpitaux seront dans le futur des cathédrales vides, disaient certains dans les années soixante).

Le progrès sans devenir, réduit au résultat, produit à la fois la satisfaction et l’écoeurement.

Le Salut est un chemin vers la vérité et vers le bien. Le progrès est un chemin vers le confort et l’émancipation, qui ne sont pas des vertus, mais des bienfaits. On n’attend pas ici que l’homme soit vertueux, mais heureux. On parle de « bien » au sens de « bonheur », comme on remplace le mal par le malheur – ce qui est cohérent dans des sociétés individualistes et conférant toute valeur à la subjectivité.

Le progrès privé de l’espoir de perfection signifie alors un développement ininterrompu de l’émancipation, c’est à dire la libération de l’humanité de ses chaines. Ce n’est pas que l’homme devienne meilleur : mais il s’affranchit. Il faut cesser de croire que c’est là « le » bien – plutôt le confort, matériel et spirituel.

Au stade de l’utopie a succédé le stade de la satisfaction. Les sociétés de progrès ne cessent de se glorifier du trajet parcouru et de leur excellence par rapport au passé. C’est pourquoi elles trient dans l’histoire ce qui leur convient ou non. Dans le Nous Autres de Zamiatine, les personnages passent leur temps à maudire le passé sauvage et inhumain pour se féliciter du bonheur de leur époque.

Cependant, puisqu’il n’y a plus de lendemains qui chantent, ni aucune perfection attendue, le monde est clos, l’être fermé, il n’attend plus que le déploiement maximum des principes considérés comme enviables (l’égalité, la liberté). Il n’y a plus rien de nouveau à attendre, mais seulement le déploiement toujours plus vaste et profond des mêmes principes, jusqu’à l’écoeurement, l’excès, et finalement la perversion. L’égalité devient l’indifférenciation (le gender) et détruit les spécificités humaines élémentaires ; la liberté devient licence et détruit le lien inter-humain.

A quelle réduction est-on en train de se livrer ? Le bonheur humain se résume-t-il au droit de grève et au droit à la santé ? Le progrès, disait Péguy, est « une pensée de caisse d’épargne » : une accumulation sans frein ni lucidité.

On aperçoit que le déploiement des principes d’émancipation finit par susciter d’autres perversions inconnues. Le progrès devient aussi source de crainte.

 

Si le progrès finit par se réduire au développement maximum de certains principes, l’espérance signifie en revanche l’ouverture aux significations, un regard non programmé. Le monde de l’espérance est toujours ouvert, car il touche aux énigmes de l’homme.

L’espérance apportée par les religions du salut n’est pas l’amélioration constante de quelque chose de défini et de précisé. Elle est au contraire l’aveu d’un inachevé sans définition, et d’une insuffisance, en attente du devenir plus que du résultat. Dans le temps circulaire, « en puissance » (dunamis chez Aristote, Métaphysique, Delta, 12, 1019a)  ne signifie pas la même chose que dans le temps fléché. Pour la vision du temps circulaire, ce qui est en puissance est déjà contenu dans les choses. Dans la vision du temps fléché, la « puissance » peut recevoir d’ailleurs, car il existe un Ailleurs.

L’espérance signifie bien la confiance dans les virtualités humaines, cachées dans l’être. Mais aussi, la confiance dans les possibles à l’infini. Giono écrivait dans Fragments d’un paradis : « je ne crois pas que les joies du monde sont toutes marquées dans le catalogue auquel on nous a habitué à recourir dans tous les cas ». Le progrès est vieux, un entassement ; l’espérance est éternellement jeune, une aube toujours-là.

 

L’espérance s’inscrit dans une métaphysique et dans une anthropologie. Où l’on repère clairement que le progrès moderne n’a guère à voir avec elle.

La vision du temps fléché suppose une séparation d’avec le monde. Dans la vision du temps circulaire, le monde est sacré, donc figé. Tout est déjà-là et déjà donné.

Pour que soit rendus possibles le Salut puis le Progrès, il faut que le temps soit ouvert. Et l’ouverture est à l’origine la transcendance qui troue la circularité, y fait une brèche par où sort la flèche vers Ailleurs. L’espérance est le contraire du destin. Pourtant le progrès, qui s’inscrit au départ dans la même vision du temps (sans laquelle il n’existerait pas), s’en dégage et manifeste une sorte de retombée dans la croyance au destin, qui est en principe son contraire. Le progrès contemporain se ré-inscrit dans le destin du temps circulaire. La pensée contemporaine de la catastrophe marque le retour du « mythe du combat », lutte indéfinie entre l’ordre et le chaos, ré-instaurant une circularité dans le monde du progrès qui en principe la récuse. Evoquant les régimes politiques, Platon et Cicéron avaient déjà inscrit dans le temps circulaire de leur époque une forme de progrès auquel le nôtre contemporain finit par ressembler : il y a des évolutions à l’intérieur même des cycles, c’est l’énergie de la nature et de la vie. Dans ce cas nous croyons voir l’avancée de l’Histoire là où il n’y a que des cycles historiques parcellaires et fugaces.

 

L’espérance s’inscrit dans une anthropologie du risque et de la finitude. Dans un monde où l’on cherche à tout prévoir, il n’y a pas l’espérance, mais le calcul. Le contraire de l’espérance n’est pas le désespoir, mais la certitude. L’homme post-moderne ne veut pas l’espoir, il veut la certitude. Et cela dans tous les domaines : il suffit de voir comment il s’affole devant les risques de la vie quotidienne, de la médecine ou du climat. Sur la question des fins dernières aussi il veut une certitude. Aussi préfère-t-il affirmer le néant, sorte de garantie à la baisse.

Le post-moderne ne veut pas le possible : il en a peur.

Péguy disait que le plein de mémoire et d’habitude rendent l’espérance impossible. Il décrit une âme « imperméable » (Note conjointe sur M.Descartes). Une âme qui affiche complet ! Comment pourrait-elle voir et aimer « ce qui sera », elle qui est toute pleine de ce qui est ? C’est la mort de l’âme, puisqu’elle ne peut plus accueillir rien de nouveau. Elle récuse tout renouvellement, elle est «  une âme toute entière envahie de tout fait ». L’enfant-espérance au contraire est « la contre-habitude (…) la contre-mort », car « c’est par l’espérance que tout reste prêt à recommencer ». Au fond, l’espérance garantit la jeunesse éternelle du monde : elle est l’anti-éternel retour.

 

L’âme est rapportée à la fois à l’espérance et à l’inquiétude. Dans Nous autres de Zamiatine, on assiste chez le personnage principal à la formation d’une âme, considérée comme une maladie à soigner. Ici l’âme est liée à la conservation des traces, à l’imagination, à l’inquiétude, à la conscience de soi. Elle fait mal, alors que le bonheur consiste à ne pas souffrir.

L’espérance concerne les fins dernières, parce que l’homme ne peut se contenter du confort de sa vie. Mais aussi elle concerne, au sein même du monde immanent, cette attente folle (il faut reprendre le terme de Kierkegaard), ou in-sensée au regard des significations objectives, que la situation désespérée trouve des réponses inattendues, des chemins dans le noir, des issues dans l’aporie, que le monde ne saurait pas laisser entrevoir : l’inespérable d’Héraclite. L’inespérable, c’est la grâce. Attendre ce que pourtant nous ignorons, avouant ainsi que nous n’avons pas fait le tour de tout : voilà l’espérance.

 

Le progrès n’est pas, comme nous l’avons cru à notre détriment jusqu’à la deuxième moitié du XX° siècle, la marche ininterrompue et triomphale de l’Histoire vers le bonheur. Il exprime un moment historique d’amélioration des conditions d’existence, de développement du confort et de l’émancipation correspondant au passage du holisme à l’individualisme. Le progrès n’est pas la loi propre du temps social, son mode de fonctionnement. Il est un mode de développement qui s’affiche particulièrement à une certaine époque.

L’erreur de la pensée du progrès a été de se confondre avec une espérance.

La modernité a pris une tendance circonstancielle pour un pli universel de l’être social ; elle a prolongé indument une courbe temporaire. L’illusion est d’ailleurs déjà en grande partie retombée.

Il faudrait comprendre le progrès autrement. Il n’est qu’un phénomène circonstanciel et lacunaire, il est simplement une avancée vers la liberté individuelle, il n’est pas la marche universelle vers le bonheur, ni vers le bien. Le croire serait prendre une fraction du temps historique pour l’image du tout, prendre un élan particulier et temporaire pour un mouvement caractéristique de l’ensemble des sociétés humaines.

Le progrès se déploie en Occident depuis l’époque dite de la modernité, puis, par mimétisme, dans l’ensemble des autres cultures mondiales. Lesquelles s’en méfient, pendant que l’Occident impose cette évolution grâce à sa puissance.

Ce que nous appelons le progrès indique la direction vers laquelle toutes les sociétés préfèrent se déployer : le confort et la liberté. Mais les acquis considérables qui ont été faits à cet égard par l’Occident et dans une moindre mesure, par d’autres sociétés, pendant les quatre derniers siècles, ne signifient pas qu’il s’agit là d’une sorte de destin grec ou de flèche inscrite dans l’histoire. Ces acquis en termes de confort et de liberté peuvent se dégrader. Ils peuvent aussi produire des effets pervers susceptibles de les remettre en cause. Il ne s’agit ni d’une mécanique inéluctable, indiquant le futur autant que le passé ; ni d’une garantie d’un bonheur futur de plus en plus grand. Il faut tracer des courbes indument, et prendre la partie pour le tout, pour donner le progrès comme mouvement interne et permanent de l’histoire universelle.

Même si le progrès est un fils (sacrilège) de l’espérance, ni dans son contenu, ni dans sa portée, il ne saurait lui être comparé.

 Colloque du 19 novembre à Lyon « Le progrès »

 

 

 

2012-01-10T14:27:14+00:0010 janvier 2012|Philosophie Politique, Toute catégorie|