La pensée de Soljenytsine

Conférence prononcée au Collège des Bernardins le 7 juin 2017

De même que Sophie et Hans Scholl (1921-43) ont été à eux seuls la conscience de l’Allemagne, Soljenytsine a été la conscience de l’Union Soviétique.

L’immense mérite de l’écrivain Soljenytsine a été de sauver l’histoire du Goulag, de la sauver de l’oubli pour la postérité, et pour les millions (les dizaines de millions) dont la vie et l’existence ont été anéanties par le régime soviétique. Ces morceaux de papiers minuscules qu’il cachait dans les lattes de plancher pour échapper à la police politique, cette mémoire prodigieuse qui gardait tout ce qui n’avait pas le droit de s’écrire, nous ont permis de comprendre ce qui s’était réellement passé dans ce pays fermé et recouvert par la propagande – je me souviens qu’un de mes oncles, communiste, tentait de me persuader que l’Archipel du Goulag avait été écrit par la CIA. Alors que la mémoire du totalitarisme nazi est ouverte et disséquée par les vainqueurs, qui rendent ainsi justice aux victimes, la mémoire du totalitarisme communiste est savamment occultée, à la fois par ses héritiers qui sont des vainqueurs, et par ses anciens suppôts européens (voyez comme il est difficile de parler du Livre noir du communisme).

On pourrait parler longtemps de l’extraordinaire résilience de cet homme qui résistant aux persécutions finit par faire triompher la vérité – où l’on voit que la vérité est la plus grande victime des temps anciens et modernes, toujours en fuite.

Pourtant, l’auteur étant tellement riche qu’une simple conférence ne peut couvrir tous les aspects de son œuvre, j’ai choisi de vous parler de sa seconde période : que se passe-t-il quand il est expulsé d’Union Soviétique en 1974 et s’installe en Suisse puis aux Etats-Unis, se réfugie dans le Vermont avant de pouvoir rentrer chez lui vingt ans plus tard, en 1994 ? Ce que je veux dire, c’est qu’après avoir été le plus important révélateur des crimes communistes en Union Soviétique, Soljenytsine devient un penseur russe important de l’après-communisme. Il révèle, dans un langage toujours accessible et imagé, ce que la Russie pense de l’Occident, comment la Russie se voit dans le monde. Il nous permet de comprendre l’évolution souvent impénétrable, pour nous Occidentaux, de la Russie depuis la chute du Mur. Mais plus encore : une réflexion sur la pensée du Soljenytsine d’après 1974 nous met sur la piste et même nous révèle la teneur du grand affrontement mondial dont le XXI° siècle est et sera acteur et victime – je veux parler du choc des paradigmes qui remplace le choc des civilisations décrit par Huntington. C’est de cela que je voudrais vous parler.

 

1

Première perception de l’Occident

 

Un peu d’histoire biographique : 1918-2008

1962 Une journée d’Ivan Denissovitch

1970  Prix Nobel de littérature, qu’il ne pourra recevoir qu’après son expulsion

1973  L’archipel du goulag

1974 expulsé : Suisse, puis USA

1994 retour en Russie

(Il a été l’un des très rares intellectuels à croire en la chute prochaine du communisme, il pensait donc que malgré son âge il avait des chances de revenir en Russie).

Il écrit alors plusieurs textes dans lesquels il donne son point de vue sur les démocraties occidentales dont il découvre les mentalités, essentiellement :

Le déclin du courage, discours de Harvard de 1978, Le Seuil 1978

Message d’exil Le Seuil, 1979

L’erreur de l’Occident, Grasset, 1980

Lorsqu’il s’exile et s’installe en Occident (d’abord en Suisse), les Occidentaux le croient adepte de la démocratie moderne et aspirant à la post-modernité. En effet, nous autres Occidentaux avons tendance à penser qu’il n’existe sur terre que nous et les mauvais régimes (totalitarismes, dictatures etc), et que le dissident qui fuit l’un d’entre eux doit immédiatement tomber dans nos bras. C’est ainsi que nous croyons toujours, en faisant fuir Khadafi ou n’importe quel dictateur moyen-oriental, que les pays en question vont se transformer en démocraties à l’occidentale. Nous avons donc été très surpris en écoutant les premiers discours de Soljenytsine.

Dans cet aspect essentiel de son œuvre, on voit la fin de la guerre froide et la recomposition des courants de pensée : c’en est fini de la division démocraties/totalitarismes, et va apparaître une autre division, encore inconnue.

Je voudrais vous parler de sa vision de la Russie et de son idée de la situation internationale. Car sa vision est caractéristique et sa profondeur de vue nous permet de mieux comprendre les clivages nouveaux qui sont en train de se dessiner.

 

Dès qu’il pose le pied en Europe de l’Ouest, Soljenytsine s’empare de la question essentielle, bien résumée dans Le déclin du courage : « je ne puis recommander votre société comme idéal pour la transformation de la nôtre » (p.35), et l’explique :

« Un aveuglement persistant – le sentiment d’une supériorité illusoire – entretient l’idée que tous les pays de grande étendue existant sur notre planète doivent suivre un développement qui les mènera jusqu’à l’état des systèmes occidentaux actuels, théoriquement les meilleurs, pratiquement les plus attrayants ; que tous les autres mondes sont seulement empêchés temporairement – par de méchants gouvernants ou par de graves désordres internes, ou par la barbarie et l’incompréhension – de s’élancer dans la voie de la démocratie occidentale à partis multiples et d’adopter le mode de vie occidental. Et chaque pays est jugé selon son degré d’avancement dans cette voie. Mais, en réalité, cette conception est née de l’incompréhension par l’Occident de l’essence des autres mondes, qui se trouvent abusivement mesurés à l’aune occidentale. Le tableau réel du développement de notre planète a peu de chose à voir avec cela » (id.p.12-13).

Alors pour quelle raison le dissident du communisme ne veut-il pas d’une démocratie à l’occidentale ?

D’abord, devant le péril totalitaire il juge l’Occident aveugle et lâche :

L’Occident « malgré le génocide à la cambodgienne qui, dès 1921, se perpétrait dans trente provinces de Russie, salua chaleureusement les débuts du régime communiste » (L’erreur de l’Occident, p.10)

C’est surtout chez les élites que le courage a disparu, ce qui donne l’impression que la société entière est concernée (Le déclin du courage, p.15)

Les Russes n’ont pas plié « entre les pattes du dragon », tandis que l’Occident « plie pour mieux servir » (Message d’exil p.32-33)

L’Occident, c’est la capitulation, l’affaiblissement spirituel « pour se défendre, il faut être prêt à mourir » (Le déclin du courage, p.43)

Son indignation devant l’attitude des Occidentaux face à Staline au moment où, en 1941, l’armée soviétique recule par anti-communisme (L’erreur de l’Occident, p.81-85). Soljenytsine est révolté par l’opération Keelhaul, par laquelle les alliés renvoyèrent en Union Soviétique, juste après guerre, les prisonniers et déserteurs qui souhaitaient quitter l’URSS, et qui furent immédiatement tués ou envoyés au goulag. Seul le Liechtenstein refusa de rendre ceux qui s’étaient réfugiés sur son territoire. 

L’Occident achetait la paix à n’importe quel prix « aveuglement et couardise » (L’erreur de l’Occident, p.88). « L’Occident, avec sa raison obscurcie, adopte une attitude hostile aux efforts faits pour nous libérer : au mieux, il s’en lave les mains » (L’erreur de l’Occident, p.102). Cela provient en partie du manichéisme de l’Occident : Hitler contiendrait tout le mal à lui seul (L’erreur de l’Occident, p.11).

Cet affaiblissement spirituel correspond selon lui à une situation décadente : toute la politique est fondée sur la lâcheté, « perte de toute trace de virilité », c’est la décadence (Le déclin du courage, p.16), « la faiblesse spirituelle inhérente à tout bien-être qui tremble pour lui-même » (L’erreur de l’Occident, p.12). La lâcheté répond à un désir extrême d’auto-conservation. D’où la chute prochaine, car celui qui ne se risque pas, s’enfonce : « comment l’Occident nous aiderait-il ? déjà bien beau s’il arrive à se préserver lui-même ! » (Message d’exil, p.37).

Cette décadence provient du matérialisme, de la primauté donnée au bien-être : une course au bonheur selon « une conception à bon marché », qui fait que les gens en veulent toujours plus et sont finalement soucieux et anxieux de ne pas parvenir à toujours-plus (c’était l’argument de Tocqueville) (Le déclin du courage, p.17-18).

Cette faiblesse intrinsèque nous laisse à la merci de nos instances politiques et intellectuelles : ce que Soljenytsine nous reproche, c’est finalement d’avoir abdiqué notre conscience entre les mains de l’Etat ou de l’opinion dominante. En même temps il critique la liberté-licence, l’encombrement des paroles futiles, des ragots, de la presse omnipuissante qui dit n’importe quoi et domine tout, et évoque « le droit de ne pas savoir » (Le déclin du courage, p.28), ce qui va lui être durement reproché par l’auteur américain Pipes. Il critique la superficialité de tout, et la dictature du politiquement correct : « L’esprit de vos chercheurs est bien libre, juridiquement, mais il est investi de tous côtés par la mode » (Le déclin du courage, p.31). Or « ce que nous avons de plus précieux : notre liberté intérieure. A l’Est, c’est la foire du Parti qui la foule aux pieds, à l’Ouest, la foire du commerce » (Le déclin du courage, p.53).

Le résultat est que « le système occidental, dans son état actuel d’épuisement spirituel, ne présente aucun attrait ». A nous voir il conçoit même « le plus extrême chagrin » (Le déclin du courage, p.35). Il pense que la dureté de la vie en Russie a forgé des caractères forts, et l’inverse ici. Il rejette dos à dos le totalitarisme soviétique et nos démocraties : « Non, une société ne saurait demeurer au fond d’un abîme sans lois, comme c’est le cas chez nous, mais ce lui serait une dérision de rester à la surface polie d’un juridisme sans âme, comme vous le faites » (Le déclin du courage, p.36).

La racine de ce mal qu’il dénonce, ce sont les Lumières, l’« humanisme rationaliste » selon lequel le seul but est le bien-être et le bonheur terrestre – matérialisme et « misère morale » (Le déclin du courage, p.49), « une prospérité érigée en fin dernière de l’existence, en lieu et place de noblesse d’esprit, des nobles idéaux dont l’Occident s’est départi » (L’erreur de l’Occident, p.124).

 

Le résultat : il est accusé, après sa Lettre aux dirigeants (1974), de défendre un Etat théocratique, d’être anti-moderne, fanatique, fauteur de guerre – « et pour finir on me signifiait : Va-t-en d’ici ! » (L’erreur de l’Occident, p.115).

 

(Il faut préciser ici que notre auteur est loin d’être le seul à ressentir ce malaise à la découverte de l’Occident post-moderne. Milan Kundera, qui lui n’est pas un anti-moderne, subit le même choc lorsqu’il aperçoit les deux mondes face à face : « Le deuxième préjugé, c’est la conviction que les mondes communiste et démocratique sont en opposition absolue. Du point de vue politique ou économique, soit. Mais pour un romancier, le point de départ est la vie concrète d’un individu ; et de ce point de vue, on n’est pas moins frappé par la ressemblance entre les deux mondes. Quand j’ai vu, en Tchécoslovaquie, les premières HLM, j’ai cru voir la manifestation même de l’horreur communiste ! Dans la barbarie des hauts-parleurs hurlant partout des crétineries musicales, je détectais la volonté de transformer les individus en une collectivité d’abrutis unis par le même bruit imposé. J’ai compris seulement plus tard que le communisme me montrait, dans une version hyperbolisée et caricaturale, les traits communs du monde moderne. La même bureaucratisation omniprésente et omnipotente. La lutte des classes remplacée par l’arrogance des institutions envers l’usager. La dégradation du savoir-faire artisanal. L’imbécile juvénophilie du discours officiel. Les vacances organisées en troupeaux. La laideur de la campagne d’où disparaissent les traces de la main paysanne. L’uniformisation. Et, de ces dénominateurs communs, le pire de tous : l’irrespect pour l’individu et pour sa vie privée. Ici, on le justifie en brandissant le droit sacré à l’information. (…) De ce point de vue, l’expérience du communisme m’apparaît comme une excellente introduction au monde moderne en général ; elle m’a rendu plus sensible aux phénomènes absurdes qu’on est prêt à percevoir, ici, comme d’une innocente banalité ou comme un attribut nécessaire de la Sainte Démocratie »[1] .

Ce qui est significatif : le fait que le communisme ait laissé place naturellement à la vision post-moderne, tant à l’Est qu’à l’Ouest.

Vaclav Havel représente à cet égard l’esprit le plus lucide. Il décrit la Tchécoslovaquie d’après la révolution de 1968 comme une société « post-totalitaire », ce qui ne signifie pas pour lui une nouvelle ère, mais plutôt la poursuite du totalitarisme sous d’autres modes. Après 68, en Europe centrale, il se produit une rencontre entre la dictature communiste et la société de consommation. L’une et l’autre sont matérialistes : elles évincent autant l’une que l’autre le côté spirituel de l’homme. Pour Havel, il s’agit ici et là d’une « vie dans le mensonge » au sens où la profonde vérité de l’homme (la finitude, l’imperfection, l’espérance, la mort) ne s’y exprime jamais – tout est fait comme si cela n’existait pas. La vie dans le mensonge a pour but d’obtenir une vie dans la tranquillité, un monde clos et chaud dans lequel on est sûr de bien vivre et d’évincé l’inquiétude : ainsi fonctionnait le DIAMAT, ainsi fonctionne la société de consommation. Et en effet : si dans le monde communiste on ne montrait jamais que de jeunes komsomols florissant brandissant des épis de blé (alors que tous vivaient dans une éprouvante médiocrité), dans le monde de la consommation on ne montre jamais que de jeunes athlètes à la vie sexuelle affriolante roulant dans des voitures profilées (alors que les gens vivent mal et dans une solitude mortelle). Des deux côtés il ne faut pas qu’il soit dit que le monde est imparfait. Havel note qu’ici et là, l’individu est manipulé par un puissant système bureaucratique et médiatique, et par une langue que la propagande recompose. La différence, et ce n’est pas rien, est dans les moyens utilisés : les démocraties parlementaires n’imposent pas leur doxa par la terreur, mais par la massification, la dictature de la matière, la propagande, l’occultation de l’identité du citoyen et de sa responsabilité. Au fond, ce qui relie les deux systèmes, et ce qui fait des démocraties contemporaines des filles du régime précédent, c’est la dépersonnalisation. Et cependant « la façon dont elles manipulent l’individu est infiniment plus subtile et plus raffinée »[2] ; ou encore : « l’iniquité a enfilé ses gants de soie et déserté ses légendaires salles de torture pour les bureaux capitonnés de bureaucrates anonymes »[3].

La société « post-totalitaire » de Havel serait une sorte de décadence du totalitarisme, un affaiblissement au sens où la terreur s’efface, ou peut-être un affinement dans la mesure où cette société parvient à « renoncer à l’absolu » et à « se détourner du monde naturel »[4] sans la terreur et dans une sorte d’acceptation douce. Et à rebours, la société totalitaire du XX° siècle représenterait « un miroir grossissant de la civilisation moderne en son entier »[5], « la pointe extrême », « le fruit effrayant de son expansion », « une avant-garde de la crise globale de cette civilisation », un « portrait prospectif possible du monde occidental », « le récif le plus avancé du pouvoir déshumanisé »[6].

Entre les deux il n’y aurait pas de rupture : plutôt une filiation.

 

 

2

L’héritage slavophile et l’eurasisme poutinien

 

La récusation de l’Occident que laisse apparaître Soljenytsine, s’inscrit dans un très long déni.

C’est après l’occidentalisation forcée menée par Pierre le Grand (1672-1725), au début du XVIII° siècle, que va apparaître le courant slavophile, un courant qui décrit la Russie par le concept ternaire « Orthodoxie, Autocratie, Nationalité »…

A partir des années 1870, notamment sous la houlette de Hertzen, apparaît le populisme, un slavophilisme sans dimension religieuse, socio-économique, qui considère le marxisme comme le stade suprême de l’occidentalisme.

Vis à vis de l’Occident, la Russie pendant des siècles exprime une fascination mêlée d’aigreur. Mikhaïlovski  écrit : « par rapport à l’Europe occidentale, nous jouons le rôle de la cuisinière à qui sa maitresse lègue ses chapeaux démodés ». Tolstoï appelle à ne pas suivre l’Occident afin de ne pas répéter ses erreurs (comme la démocratie), et notamment à ne pas croire au progrès : « le seul mode de vie raisonnable et moral : la vie rurale ». Les slavophiles/populistes distinguent l’âme active et rationnelle de l’Occident, et l’âme contemplative et superstitieuse de l’Orient. Horrible paradoxe : l’Europe est le « pays des saintes merveilles » (Rozanov) qui attire irrésistiblement par « cette abondance de l’esprit », et en même temps elle est terriblement dépravée, en raison de son matérialisme. Au fond elle fascine et déçoit : « une pluie d’or qui nous laisse assoiffés » (Biély), « pensée brillante, abstraite et stérile » (Ern). Mais on trouve aussi dans ce courant l’idée selon laquelle la Russie peut sauver l’Europe du complet désastre, régénérer l’Europe, en réintroduisant le spirituel là où tout est matérialiste. Et naturellement, cette pensée spiritualiste peut aller jusqu’à défendre le sauvage, le païen (le scythe), ou des politiques mystiques et irrationnelles.

Cette tendance parcourt toute l’histoire récente et s’exprime largement. Le Jdanovisme (1946 à 1953) est une campagne contre « le servilisme face à l’Occident », sorte de chasse aux sorcières (interdiction d’épouser un étranger par exemple). Plusieurs idées fortes en découlent. L’universalisme, le cosmopolitisme, sont des armes de l’Occident pour dominer. La dépravation des mœurs est aussi grande en Occident que chez les sauvages (Gorki : on critique le harem asiatique mais le music-hall et l’homosexualité sont pires).

Finalement, est lancé en 1921 à Sofia, par 4 intellectuels russes exilés, le mouvement qui prévaut aujourd’hui en Russie jusqu’aux cercles du pouvoir : l’eurasisme. Il donne l’européanisation pour un mal absolu, qui stérilise les peuples par le matérialisme et l’utilitarisme. Il demande la réhabilitation de la religion, l’étatisme politique et économique, l’anticapitalisme, le russocentrisme culturel (au fond il s’agit toujours du programme slavophile « Orthodoxie, Autocratie, Nationalité »). Les slavophiles disaient que c’est la culture slave qui est universelle et non l’occidentale, tandis que l’eurasisme dit qu’aucune culture n’est universelle : c’est une pensée multi-polaire. Berdiaev appelle un nouveau Moyen-Age : « la transition du rationalisme de l’histoire moderne à l’irrationalisme ou au surrationalisme de type médiéval » pour lui l’homme russe ne peut accepter la bourgeoisie de type occidental (Monsieur Homais !) : il veut un régime « de caractère sacral ».

C’est ainsi que nous en arrivons au moment de Poutine. Ivan Ilyine (influençant Poutine avec Douguine) dit : la Russie a servi de champ d’expérience pour appliquer le matérialisme économique « chimère athée et contre nature inventée en Occident », mais « nous ne sommes ni les disciples ni les maitres de l’Europe. Nous sommes les disciples de Dieu et nos propres maitres ». On parle de « maladie de l’européisme », la perestroika apparaît comme un complot de l’Occident, et cette occidentalisation outrée qu’on veut faire boire à la Russie à la fin du XX° siècle, est comparée à celle de Pierre le grand : impréparation pédagogique, mépris du passé, idéalisation de l’Occident, précipitation… Zinoviev critique la politique occidentale qui est un impérialisme sous couvert de mission humanitaire. Le néo-eurasisme est l’idéologie dominante sous Poutine : « conception essentialiste des nations », pas de valeurs universelles, monde multipolaire, conservatisme moral et culturel, verticale du pouvoir et tendance autoritaire. Douguine traite l’Occident d’Antéchrist. Il réclame des droits de l’homme enracinés dans l’éthique traditionnelle (déclaration des Droits de l’homme du patriarche Kyril). Bien sûr il y a des opposants, mais malmenés (et parfois assassinés). Kantor écrit que  l’eurasisme fera revenir la Russie à un niveau pré-historique. Nemtsov, assassiné en 2015, parle de deux partis : le parti chinois et le parti européen .  L’opposition pense qu’il s’agit d’une décivilisation de la Russie.[7]

 

Ainsi, c’est dans ce courant eurasiste, issu du mouvement slavophile, que bien des Occidentaux en viennent à placer Soljenytsine. Pourtant, en dépit de ses critiques de l’Occident contemporain, il n’appartient pas à ce courant.

 

3

Le conservatisme-libéral de Soljenytsine  

 

Soljenytsine est traité de slavophile, monarchiste, tsariste, théocrate, impérialiste, conservateur (mais qu’il y-a-t-il à conserver ?).

Pour les Occidentaux, puisqu’il était anticommuniste, il devait être démocrate à l’occidentale et défenseur de l’Occident contemporain (encore le manichéisme des Occidentaux qui ne peuvent concevoir que deux possibilités politiques : eux, et le mal – totalitarisme, dictature etc).

Soljenytsine défend l’Etat de droit, un régime constitutionnel. Mais ce qu’il réclame devant les démocraties contemporaines, c’est ce qu’il appellera l’autolimitation, et c’est là probablement ce qu’on ne comprendra pas et ne lui pardonnera pas. Au fond, il affirme que tout n’est pas possible, ce qui signifie qu’il existe des principes de décence (société décente), qui posent des limites à l’esprit prométhéen.

Pour répondre au refus du soin de l’âme qui caractérise l’esprit prométhéen (qui ne prend en compte que le bien-être), il avance, non pas la théocratie ou le moralisme, mais la décence et le bon sens. Son maitre en la matière : Erasme.

 

Il a une idée limitée du progrès (individuel), et critique l’humanisme moderne anthropocentré. C’est un libéral-conservateur.

Le seul progrès : le perfectionnement moral des individus. Il refuse cette idée selon laquelle le progrès technique implique le progrès moral. Il ne croit pas au progrès global, sauf en technique, il ne croit au progrès moral que pour un individu.

Mais il faut réconcilier le progrès avec l’autolimitation volontaire.

Le totalitarisme a révélé les failles de l’ubris moderne, l’homme maitre et possesseur de la nature. Mais l’hédonisme sans âme, la poursuite du bien-être monopolistique, est encore une ubris dans l’oubli de l’âme. Les droits de l’homme occidentaux ne prennent pas en compte les devoirs : tout est possible. Il fustige « l’arrogant présent prométhéen, étriqué, séculier ».

On imagine la piètre opinion qu’il a de l’oligarchie russe contemporaine, ignorant le repentir et les limites à la fois, nourrie de vulgarité et sans âme. Le totalitarisme se définit par le mensonge (sur la nature humaine), et la modernité aussi (oubli de l’âme, du mystère : le progrès technique aurait rendu l’âme inutile). Pour le mensonge et la corruption spirituelle, du communisme à l’Occident, de Gorki à Sartre, c’est la même histoire. Il faut se libérer du mensonge.

 

Dans le livre Comment réaménager notre Russie ?, Soljenytsine parle de ce qu’il voudrait pour son pays, en terme d’organisation politique et sociale. Avec humilité, car il affirme ne rien connaître en économie et ne parler que de ses convictions. L’idée prioritaire : la Russie n’a pas besoin de copier l’Occident, elle trouvera sa propre voie.

Il met en cause l’Etat centralisé et parasitaire (les hauts fonctionnaires payés à ne rien faire) et trace une apologie de réformes qu’on pourrait dire ordo-libérale : liberté d’agir, d’entreprendre et de vendre, mais sous l’œil d’un Etat qui veille et contrôle. Propriété privée de la terre, mais aux dimensions limitées. Entreprises privées, mais en empêchant les monopoles. Des banques, mais pas parasitaires ou usurières. Pas de vente du territoire national aux étrangers. Pas de développement excessif des capitales au détriment de provinces devenues exsangues. Défense de la famille. Importance de la vie locale.

C’est une pensée spiritualiste : le niveau de vie spirituelle d’un peuple compte plus que le niveau de son industrie.

Défendre la démocratie ne signifie pas forcément défendre le parlementarisme (Comment réaménager notre Russie ?, Fayard  1990, p.70). Il critique le suffrage direct, cite Tocqueville qui disait que la démocratie était le règne de la médiocrité (id. p.79). Il critique la séparation des trois pouvoirs, qui serait une « désagrégation de l’organisme vivant de l’Etat » (id. p.81).

Pour lui la démocratie est celle des petits espaces, celle qui se construit par en bas, depuis les initiatives locales (id. p.89). Autogestion, démocratie directe.

Quand il dit : « Nous n’entrons pas dans la démocratie à l’heure où elle se porte le mieux » (id.p.85), il critique la transformation de la politique en une science dominée par des techniciens (en Russie Sakharov réclame un gouvernement mondial dirigé par des techniciens), et la mondialisation qui enterre les identités particulières. Il pense que la disparition des formes nationales serait un immense appauvrissement. La nation est comme une personne, une entité spirituelle, pas seulement ethnique et culturelle.

 

Soljenytsine est imprégné de la culture occidentale d’Aristote à Tocqueville, et inspiré par le self-government de Suisse et de Nouvelle-Angleterre, qu’il a vus fonctionner de ses yeux.

Son modèle politique est Piotr Stolypine, premier ministre 1906-1911, assassiné en 1911. La Russie est alors prise en tenaille entre les conservateurs et des libéraux proches des révolutionnaires et qui applaudissent aux attentats. Il décrit dans Aout 14 une analyse des réformes commencées par Stolypine : il s’agit essentiellement de la paysannerie (100 millions de personnes). Il régnait alors le système de la commune avec une redistribution des terres à chaque recensement ou « par répartitions » : « égalitarisme forcé », dit-il, qui décourageait l’effort et les améliorations, coupait le lien entre le paysan et la terre travaillée. Stolypine permet aux paysans de quitter la commune, et en fait des propriétaires privés, en leur cédant peu à peu les terres de la commune (en 1916, dix pour cent des paysans étaient des petits propriétaires). Stolypine fut détesté par les deux camps, assassiné par un terroriste et le tsar n’assista même pas à son enterrement. Il était le dernier rempart face à la révolution. Soljenytsine déteste le gauchisme puéril de l’intelligentsia d’alors, et cela détruit sa réputation aujourd’hui, car ce sont toujours les mêmes.

Il critique la démocratie occidentale parce qu’elle n’est pas assez décentralisée. Cela est très tocquevillien : la démocratie est inévitable mais il la faut au petit niveau. Sinon, c’est le règne de la quantité au lieu de la qualité, donc la communication de masse, la démagogie et le populisme, l’individualisme. Dans Comment réaménager notre Russie, il décrit le self-government : une société auto-administrée sous un Etat fort – manière russe de trouver la liberté politique. Son idéal : la Suisse, dont le système politique ne vient pas des Lumières, mais de l’ancienne vie communale. C’est ici pour lui la seule manière d’incarner la liberté politique, de ne pas en faire une abstraction, car la politique est un art et non une science. Il n’y a de démocratie que sous cette figure dépolitisée et non partisane. Il y a là, on pourrait lui en faire le reproche, une image romantique de la politique : la solidarité en bas faisant office de politique.

Tocqueville disait que la commune « paraît sortir directement des mains de Dieu », mais que la liberté communale est très fragile, parce que tout Etat veut la diminuer ou l’éradiquer. Le problème est aussi que les institutions communales trouvent leur source dans l’esprit de liberté, qui ne se développe que par elles… paradoxe insoluble.

 

Dans son discours des Lucs en Boulogne de 1994, Soljenytsine a fustigé l’impatience de la révolution qui veut tout et tout de suite, et a souligné l’importance du temps dans toute réforme. « Jamais, à aucun pays, je ne pourrais souhaiter de grande révolution » « La révolution russe, elle, n’a pas connu de Thermidor qui ait su l’arrêter » « De nombreux procédés cruels de la Révolution française ont été docilement appliqués sur le corps de la Russie par les communistes lénininistes et par les socialistes internationalistes. Seul leur degré d’organisation et leur caractère systématique ont largement dépassé ceux des Jacobins » (Discours des Lucs-sur-Boulogne, exemplaire électronique, 1993).

Prendre le temps : c’est là le principe qu’il veut appliquer à la Russie post-communiste : « Rongés par le communisme, tous les peuples de l’URSS auront besoin d’une longue convalescence. Cent cinquante à deux cent années de vie nationale pacifique seront nécessaires pour guérir le peuple russe » (L’erreur de l’Occident, p.75). Constatation navrée : « Nous sommes au bout du rouleau » : tableau de Russes misérables, paresseux, désocialisés.

« Désormais, nous comprenons toujours mieux que l’effet social que nous désirons si ardemment peut être obtenu par le biais d’un développement évolutif normal, avec infiniment moins de pertes, sans sauvagerie généralisée. Il faut savoir améliorer avec patience ce que nous offre chaque aujourd’hui. Il serait bien vain d’espérer que la révolution puisse régénérer la nature humaine. C’est ce que votre révolution, et plus particulièrement la nôtre, avaient tellement espéré » (Discours des Lucs en Boulogne).

 

Idée de l’autolimitation : les Droits de l’homme disent « ma liberté s’arrête là où commence celle des autres ». Il vaut mieux que chacun s’autolimite (L’erreur de l’Occident, p.61). L’auto-limitation (Le déclin du courage, p.20), est pour lui un motif pour défendre la conscience personnelle : l’Occidental contemporain croit que seul le Droit dicte les limites. Mais c’est la conscience qui les dicte, appuyée sur l’anthropologie (Le déclin du courage, p.21). Par exemple, le progrès est nécessaire mais non infini, à commencer par l’écologie. Contre l’impérialisme russe et pour la limitation des provinces extérieures : il réclame qu’on abandonne à leur destin un certain nombre de régions de l’Empire, trop couteuses- c’est l’application du principe de l’autorestriction.

 

Il admire les Allemands qui après le nazisme ont été « envahis par un lourd nuage de repentir », tandis que les Russes ne regrettent rien, même pas l’Eglise russe (59).

Le repentir, l’un des principes essentiels défendus par Soljenytsine, va à l’encontre du manichéisme « Peu à peu j’ai découvert que la ligne de partage entre le bien et le mal ne sépare ni les Etat ni les classes ni les partis, mais qu’elle traverse le cœur de chaque homme et de toute l’humanité. Cette ligne est mobile, elle oscille en nous avec les années. Dans un cœur envahi par le mal, elle préserve un bastion du bien. Dans le meilleur des cœurs – un coin d’où le mal n’a pas été déraciné ». Le repentir ouvre une nouvelle vie entre les bourreaux et les victimes, et en ce sens il montre que le bien et le mal ne sont pas figés.

Le repentir politique réinstaure la concorde, et vise la préservation de l’âme nationale. Et le repentir pour le passé n’est pas illégitime, puisque nous héritons des crimes de nos ancêtres (Chesterton : la démocratie des morts). Soljenytsine réclame un repentir national pour les crimes soviétiques. Pourquoi la Russie ne s’est-elle pas repentie ? vanité d’idéologues ? comme la France pour la Vendée ? pourtant le repentir était une des marques du caractère russe. Mais le repentir (la repentance) peut devenir de la haine de soi : dans ce repentir morbide, il s’agit de détruire l’objet pour détruire la faute, au lieu d’ouvrir une page blanche, c’est du nihilisme.

 

La personnalité contrastée de Soljenytsine apparaît à la fois face au communisme, face à l’eurasisme poutinien, face à la démocratie occidentale post-moderne. Il n’est pas un théoricien politique : mais un témoin lucide, placé entre plusieurs mondes, et capable de les juger avec sagesse. C’est une pensée inspiratrice.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




[1]. Interview donnée au Monde par écrit, 1993, exemplaire électronique.

[2]. V. Havel, Essais politiques, Paris, Calmann-Lévy, 1990, p. 151.

[3]. Ibid., p. 165.

[4]. Ibid., p. 234.

[5]. Ibid.

[6]. Ibid., p. 244-245.

[7] Pour cela la belle anthologie de Michel Niqueux, L’Occident vu de Russie, publié en 2017 par l’Institut des Etudes slaves, est d’une grande utilité.

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