L’age du renoncement (conférence)

L’âge du renoncement

Conférence

 

Résumé :

Je voudrais proposer la thèse suivante : les profonds bouleversements culturels et spirituels que nous avons sous les yeux ne représentent pas une décadence, une forme de nihilisme – mais le simple retour aux formes culturelles pré-chrétiennes.

Les solides structures mentales et spirituelles apportées par le monde hélléno-chrétien il y a deux mille ans, sont en train de se défaire : la quête de la vérité, la croyance au temps fléché, la valeur substantielle de la personne individuelle, l’importance de la conscience personnelle. Nous assistons à un retour au paganisme ancien caractérisé par le régime des mythes, le temps circulaire, le holisme, les politiques de consensus.

 

Introduction

 

Notre monde culturel se dérobe. Et nous nous demandons, tout naturellement, comment vivre désormais dans la disparition de ce qui donnait sens à notre vie.

Comment vivre dans le nihilisme ou survivre au nihilisme ? Dostoïevsky : « Si Dieu n’existe pas, tout est permis », autrement dit.

Je prétends qu’il n’y a là ni nihilisme ni relativisme. Il est bien possible que pour nous, une époque de 2500 ans s’achève Pourtant le monde culturel construit ici ne laisse pas le désert après lui. Il nous apparaît primordial et indispensable parce qu’il est le nôtre et enraciné dans nos millénaires. Mais il est aussi exceptionnel et insolite dans l’histoire du monde, à ce point qu’au regard de l’interprétation des questions essentielles, il ressemble plutôt à une vaste parenthèse. Une parenthèse encerclée, dans le temps et dans l’espace, par un autre type d’interprétation, vers lequel nous sommes simplement en train de retourner. La vision de l’existence que nous rejoignons ressemble à celles qui nous précédaient et à celles qui depuis toujours nous entourent dans l’espace.

Et nous voyons sous nos yeux se débâtir ce qui précisément avait été constitué à la naissance de notre cosmos culturel : pour commencer, l’intuition de l’idée de vérité, qui avait remplacé les mythes ; mais aussi la constitution de la personne et de la dignité personnelle, la royauté de l’homme dans le règne du vivant ; ou encore l’économie du Salut (puis du salut), qui avait pris la place du temps circulaire.

Tout se passe comme si l’humanité occidentale (c’est du moins vrai pour l’Europe) regagnait après un long éclair les pénates de l’homme de toujours. Ce que nous nous réapproprions est une certaine manière d’appréhender le monde, qui concerne toute humanité avant que le Dieu unique ne vienne le structurer, et partout où il ne le structure pas.

Derrière le judaïsme et le christianisme, derrière les civilisations qu’ils ont ensemble construites et instruites, il n’y a pas RIEN. Il y a la paisible sagesse des millénaires, celle qu’on trouve en Asie depuis les origines et celle qu’on trouve chez nous avant que ce Dieu unique ne se révèle. Une sorte de « culture naturelle », si l’on peut utiliser cette expression : une vision du cosmos et de l’existence qui surgit instinctivement avec la prise de conscience du tragique de la vie – toutes les cultures, sauf la nôtre pendant deux mille ans, suscitent des sociétés holistes, croient en l’éternel retour, honorent des formes plus ou moins hardies de panthéisme.

Cela ne signifie pas, au moins sous ma plume, que les derniers 2500 ans marquent un moment artificiel ou faux, une erreur ou une imposture. Ils marquent au contraire le dévoilement d’une vérité qui n’est plus reçue, qui n’a peut-être pas su convenablement se donner à voir, et qui est devenue en tout cas un objet de fatigue – et même parfois de répugnance.

Il s’agit moins en effet d’une révolte ou d’une mise en cause, que d’un abandon, indifférent et froid : le moment présent se dessaisit de la vérité, de la certitude, du progrès et de l’espoir, de la royauté de l’homme, et de tant d’autres catégories ou conceptions ou hiérarchies dont il sera parlé ici. L’esprit contemporain ne crie ni ne supplie ni n’agresse. Il quitte, il enterre, il se dépouille, il se démet. Il s’éloigne.

 

 

Foi et sagesse

L’analogie est remarquable entre la démarche des sagesses anciennes et celle de la pensée contemporaine.

L’habitacle de l’humain est largement inconnu. Il y est malheureux. Il lui faut néanmoins vivre en évitant de semer partout des larmes. Entreprise pratique. Pragmatique. Les sagesses naissent sur tous les continents : comment vivre sur ce radeau de fortune, tanguant à l’infini, où le sort nous a abandonnés ? Les premières réflexions sont morales, au sens de la recherche du bonheur, ou au moins du moindre mal. La sagesse est donc une pratique, une éthique, finalement l’éthique la plus à même de procurer à l’homme ce qu’il cherche : le bonheur – non pas seulement individuel, mais en société.

La quête de la sagesse apparaît bien comme un archétype humain. On la rencontre partout sous des aspects analogues, dans le temps et dans l’espace.

L’état premier de la conscience de l’humanité est celui de l’ignorance avouée. La sagesse est fille de l’ignorance, qui s’affiche partout.

La seule question de la recherche est donc morale : il ne s’agit pas de quêter la vérité.

Le bonheur, but de la quête morale, s’entend donc négativement : ne pas souffrir. Un constat revient partout : le malheur de l’homme provient de ses désirs illimités, qui ne trouvent pas à s’assouvir. Il veut l’immortalité, il veut l’amour parfait, il veut la satiété en tout points, il veut la gloire, etc. Puisque sa condition ne lui permet pas d’atteindre tout cela, qu’il règle plutôt ses désirs et les rabaisse. Autrement dit, le sage est celui qui se suffit. Qui ne cherche ni ne veut point au-delà. On devient sage par réduction, par limitation, par renoncement aux désirs et aux espoirs folâtres. Cette transformation ne s’élabore pas à travers une idée préalable et dogmatique du « bien » : elle vise à réaliser l’humanité de l’homme ou à rendre l’homme individuel le plus humain possible. Le sage ne sort pas de soi, au sens où il n’adhère à aucune représentation extérieure où il pourrait risquer de se noyer. Les faux désirs peuvent concerner aussi bien l’âme (l’ambition) que le corps (la gourmandise). Ainsi, la ferveur envers n’importe quelle « cause » révèle la pathologie insensée au même titre que les appétits matériels. Autrement dit, le sage est celui qui ne doit connaître ni l’enthousiasme ni l’indignation. Tout ce que l’homme a tendance à tenir pour grand, se trouve préalablement dé-sublimé, par une opération de diminution volontaire. Et aussi décomposé en ses détails, afin que n’apparaisse plus cette substance qui est construction vaine, suscitant les passions et donc dangereuse. Naturellement, la conséquence de la « décomposition » entendue de cette manière, entraîne la perte du sens. Un texte considéré lettre à lettre perd sa signification, ainsi que le morceau de musique. Mais c’est précisément cette signification qui nous fait souffrir, et vainement, puisqu’elle n’est qu’une construction futile et fugace. Sa perte représente donc un bienfait.

On le voit, le moyen capital pour parvenir au bonheur est la tranquillité de la paix et l’absence de combats quels qu’ils soient. La quête de la suffisance ne fait pas du sage un égoïste, toujours il loue les vertus du lien. L’homme est un être social. La morale ne consiste pas à obéir à quelque règle ou dogme extérieur qui n’existe pas, mais à s’adapter vertueusement à sa situation, afin de s’y tenir à l’aise, puisque personne ne peut y échapper. L’homme vertueux, et donc heureux, est d’abord un homme parfaitement adapté à soi. La vie morale n’a pas de dehors. Son caractère spéculaire la rend acceptable par tous. L’horizon moral est en soi-même. si la souffrance est trop grande, il n’a qu’à se supprimer ; on quitte bien un jeu devenu sans attrait

Ainsi, pour les Anciens, la philosophie au sens étymologique d’amour de la sagesse, est essentiellement une manière de vivre.

 

« Ce qui est, est ; ce qui n’est pas, n’est pas » (Parménide). Le logos commence à quêter la vérité et une vérité ontologique – l’être ; au lieu de simplement se déployer, comme parole, pour aménager l’existence.

Si la pensée grecque sur l’être (peut-être influencée par la pensée hébraïque), ouvre une nouvelle porte avec l’apparition du concept de vérité, le judaïsme puis le christianisme nous font entrer pour 2000 ans dans le monde de la quête de la vérité.

L’affirmation vraie (considérée comme telle) décrit ici une réalité métaphysique susceptible d’expliquer notre existence sur terre, de nous enraciner dans une origine et de nous indiquer un avenir. C’est une récusation des sagesses qui, engluées sans ressource dans le souci de la condition tragique de l’homme, doivent combattre ce tourment, faute de pouvoir y répondre. Ici le souci n’est pas récusé, il est assumé et dénoué.

Face aux pensées stoïciennes ou épicuriennes, le christianisme répond à la question du sens de l’existence humaine, laquelle n’est plus « un bref passage entre deux néants[1] ». Mais la « vérité » est la même ici et là-bas, et par définition, autant universelle qu’exclusive. Pourtant ce renforcement se paye d’un danger tout nouveau, par rapport aux époques précédentes. La foi est une démarche qui côtoie l’abîme de très près. Il faut franchir l’incertitude et la dépasser, d’un mouvement qui accepte le risque, celui de se tromper, d’être trompé par son propre espoir. Il s’agit bien, comme disait Jacobi, d’un salto mortale.

Ainsi la foi s’oppose-t-elle d’emblée à la quête de la sagesse. Elle est bien l’autre réponse aux énigmes de l’existence. Paul le dit clairement dans la première Épître aux Corinthiens[2] : la foi est folie. Le resurgissement périodique de la sagesse dans le monde chrétien traduit la modération de cette ferveur combattante pour une foi toujours si menacée par le doute. Le sage est le contraire du croyant, mais aussi son exutoire et son contrepoison. Il pointe le doigt sur ses excès. Et même, il le civilise : la « possession » de la Vérité mène aussi à toutes sortes de perversions.

Ainsi, sagesse et foi cohabitent. Elles se transmettent les méthodes visant parfois des buts différents : les exercices spirituels encouragent la sagesse par l’atténuation des passions, l’apprentissage de l’indifférence ; ils fortifient la foi, tout autrement, par l’approche à petits pas du mystère insondable.

Il en va autrement à l’âge contemporain, où la sagesse vient, non plus circonscrire la foi ou cantonner ses excès, mais finalement la remplacer.

Des formes diverses et variées de nihilisme s’attaquent à l’idée de vérité et à la foi qui l’accompagne, et laissent derrière elles un champ de ruines, où l’on imagine que rien ne repoussera plus. Erreur, car les sagesses sont des plantes de désert, et les champs de ruines favorisent au contraire leur croissance…

Il est probable que la religion désavouée n’est pas destinée à renaître par simple exigence anthropologique, mais plutôt à être remplacée par la sagesse sceptique.

Les sagesses ne viennent pas remplacer les idéaux disparus. Car cela n’est pas en leur pouvoir et elles ne se donnent pas ce but. Elles permettent d’assumer le deuil de la perte des idéaux. Non pas donc de restaurer une lumière, mais de trouver le bonheur dans l’obscurité, qui est désormais notre lot. On ne demande plus au philosophe des théories sur la vérité du monde. C’est là une affaire bien passée, qui n’intéresse plus guère. On lui demande éventuellement de dire, à son avis, comment on peut être heureux Les tragédies de la vie humaine n’ont plus de signification. Et cependant elles existent toujours. Il faut bien des médecins pour nous apprendre à les supporter.

Il ne faut pas oublier que c’est le sentiment moral qui a rejeté les dernières vérités en date, celles idéologiques, et qui conteste celles religieuses, au nom de leurs excès passés. Il est donc logique que la morale cherche à s’établir hors les dogmes, puisqu’elle s’est faite la championne de leur accusation. L’homme peut vivre sans vérités, comme nous l’apprenent l’histoire et la géographie des peuples. Il ne peut vivre sans morale, à moins de se détruire lui-même.

« La Vérité vous rendra libre », lit-on dans le Nouveau Testament. « La vérité vous asservit », dit l’aspirant contemporain à la sagesse.

Autrement dit, la rupture contemporaine ne nous fait pas passer de la religion au nihilisme, mais de la religion transcendante à la quête de la sagesse, ou du monothéisme au paganisme. Ce qui représente davantage un retour qu’une nouveauté. Il n’est pas étonnant que des auteurs comme Montaigne ou Spinoza soient aujourd’hui plébiscités.

Le dualisme transcendance/immanence laisse place, quand le premier terme a disparu, à un monisme qui réinstaure le sacré dans l’ensemble du cosmos. Le glissement contemporain vers une forme de panthéisme, s’affiche notamment dans les nouvelles formes de la mystique. La description renouvelée du « sentiment océanique » atteste de cette transition.

Il y a clairement une mise à l’écart et une déconstruction du prométhéisme à l’œuvre dans notre culture depuis les origines, qui consistait à vouloir dominer le monde à la fois pour le comprendre et pour l’utiliser à nos fins. C’est ici au contraire un abandon au monde, remplaçant la précédente maîtrise du monde. le « lâcher prise » est en train de prendre la place du fiat, sans doute par fatigue extrême devant les exigences du fiat.

 

 

Vérité et utilité

 

Mythes

 

Temps fléché

 

Consensus

 

Une conséquence importante de cette nouvelle manière de voir le monde, est politique. Nos politiques occidentales étaient fondées sur l’image du Dieu de la Bible qui passe contrat avec son peuple, et applique lui-même les lois qu’il érige. Nous avions des gouvernants sous-la-loi, et à la fin la démocratie.

Le régime démocratique correspond à la croyance en un temps fléché, et en une personne individuelle autonome et capable. Les deux s’entrecroisent.  Le temps fléché signifie que l’on attend toujours une amélioration pour la société, et la politique consiste donc à  décrire les valeurs à réaliser (il y a toujours plusieurs types d’amélioration possibles, fondés sur des valeurs). La personne est censée capable, non seulement de maîtriser son propre destin, mais de décider du destin commun. C’est pourquoi la démocratie est un débat indéfini entre des gens responsables mais querelleurs.

La démocratie subit aujourd’hui des remises en cause importantes. Elle perd son universalité quand plusieurs zones culturelles la contestent ouvertement (Chine, Russie, fondamentalisme musulman).  Elle est suspectée par les écologistes de ne pas être capable de prendre les problèmes de la planète à bras le corps : parce que les citoyens seraient trop égoïstes. Et d’une manière générale les citoyens sont jugés incompétents (alibi de la complexité des problèmes), et égoïstes (ainsi que les idiotes grecs : c’est la fin du citoyen démocratique, qui accède à l’universel).

Ainsi apparaît progressivement une triade : démocratie participative/gouvernance/consensus.

Il s’agit toujours de montrer que la politique ne vise pas à réaliser des visions du monde dans le cadre du progrès, mais de gérer les situations quotidiennes avec suffisamment de lucidité et de sagesse. Les visions du monde (ou « grands récits ») étaient assises sur des croyances. Il ne reste plus à présent que des intérêts. Il était impossible de négocier des croyances : d’où les démocraties à votes majoritaires. Mais on peut négocier des intérêts : d’où l’appel à la démocratie participative et au consensus.

Le consensus obéit à une volonté de paix comme seule finalité lors que les croyances ont disparu. La volonté de paix signifie que le bien le plus précieux est la société/communauté, qu’il faut préserver sans déchirure. Les auteurs qui défendent la démocratie participative et le consensus, rappellent à notre mémoire les anciennes assemblées à palabre, et prétendent qu’elles étaient plus démocratiques que nous… En réalité c’est là le retour à des sociétés holistes, où l’individu se dissout dans le tout.

La démocratie participative répond à la volonté de se passe de souveraineté (critique de la raison d’Etat, cf Wikileaks) et de hiérarchies. Elle est horizontale et non plus verticale. En réalité, elle suscite des oligarchies (seuls viennent à l’assemblée ceux qui peuvent et veulent). Mais surtout, elle fait le lit de pouvoirs autoritaires.

Les assemblées à palabre ne se sont jamais gouvernées toutes seules (sauf en Islande), elles s’occupaient des problèmes concrets sous un chef autoritaire. Si le citoyens ne s’occupent plus de décider du destin commun, il faut bien alors qu’une instance s’en charge à sa place. C’est bien ce qui se passe en Europe sous couvert de compétence : technocratie. Et c’est bien ce que signifie la gouvernance. Le livre blanc de la gouvernance européenne parle d’expertises et non de décisions.

 

Thébaïde

 

Conclusion




[1]. Paul Veyne, Quand notre monde est devenu chrétien, Paris, Albin Michel, 2007, p.48-58.

[2]. 1 Co 1, 2. (Quelle traduction de la Bible utilisez-vous ?)

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