Religion et culture, colloque de la presse et des médias chrétiens à Annecy le 21 janvier 2016

 

Peut-être faut-il auparavant s’entendre au sujet de ce qu’on entend par religion. Les religions de la cité grecque ou romaine, par exemple, étaient des rites socio-politiques et sans doute très peu des croyances (cf Paul Veyne, Les Grecs croyaient-ils à leurs mythes ?). Mais ici je suppose que nous parlons plutôt des religions comme le christianisme, qui supposent une croyance, une foi. C’est dans ce cadre que les relations religion/culture sont les plus intéressantes et significatives. Car dans le cadre des anciennes religions rituelles, religion et culture/culte étaient pratiquement confondues, puisque l’adhésion personnelle n’était pas demandée (n’existait pas d’idée de la vérité, laquelle signifie : il faut traquer l’être).

 

Une religion devient culture quand elle est désacralisée, quand « on n’y croit plus ». « La culture est le territoire de ce qui a perdu sa valeur ou de ce qui est d’emblée sans valeur » (Anders, L’homme sans monde).

Il en va de même pour la morale, à laquelle aussi s’attache la croyance. Anders dit qu’une parole morale prononcée dans un cadre culturel (par exemple au théâtre) ne porte pas à conséquence, on n’y croit pas, elle est « sans obligation, sans conséquence, sans risque, et seulement liée au plaisir ».

On dit que les artistes qui « pensent sérieusement ce qu’ils disent, perdent leurs chances d’être pris au sérieux en tant qu’artistes, d’être admis dans le royaume de la culture, puisqu’ils l’ont déjà trahie par leur sérieux et se sont couverts d’une honte indélébile en s’ « engageant » ».

L’indifférence vis à vis des affirmations de la culture, ce détachement. Est-ce la différence entre l’esthétisme et la foi ? voir Kierkegaard : le moment où les Chrétiens ne peuvent plus apparaître que sous l’aspect de guignols – sous la forme du discours esthétique. Au fond la vérité ne serait plus acceptable que sous son masque, ou plutôt son résidu : la beauté qui reste quand l’attachement a disparu.

Il faut comprendre que la culture doit être en quelque sorte indifférente à la valeur et à la croyance. Sans doute, je ne peux comprendre et apprécier la culture grecque ancienne que si je ne la juge pas.

 

Une religion qui devient seulement une culture s’abstrait en même temps de la croyance : par exemple quand le cours d’Histoire des religions remplace le cours de catéchisme.

Les pays totalitaires et post-modernes, qui tentent de supprimer les religions, utilisent pour cela ce moyen qui consiste à les dégrader en cultures. C’est ainsi que l’intérieur des églises et cathédrales soviétiques avaient souvent été transformés en musées de l’athéisme, comme par exemple à Pétersbourg la cathédrale de Kazan, et c’est ainsi que beaucoup de nos chapelles ou petites églises ne sont plus des lieux de cultes mais seulement des lieux de visites et d’art. Il est presqu’impossible de détruire une religion, même si certains régimes comme le communisme s’y sont employés par la violence – en revanche on peut aisément effacer une religion en la transformant en culture.

L’histoire occidentale nous laisse voir des commencements religieux et une évolution vers la culture, de plus en plus dénuée de religion. Une évolution depuis les églises jusqu’aux musées (si ce n’est les super-marchés).

Il faut préciser que même lorsque la religion a disparu, ce sont ses croyances qui structurent les sociétés, même souterrainement (idées chrétiennes devenues folles, disait Chesterton). Ainsi la culture tchèque, qui est sans doute la culture la plus athée d’Europe, s’établit-elle toujours sur la notion de personne, sur les droits de l’homme, sur l’idéal de liberté politique, qui sont des croyances légitimées par la religion originaire. Les droits de l’homme sont sacralisés en lieu et place du Dieu unique. Ainsi l’identité est-elle structurée par les produits de la religion davantage que par la religion elle-même.

Construite à l’origine autour d’un axe religieux, en raison de l’importance primordiale des questions existentielles, une culture ne se défait jamais de son empreinte religieuse, mais elle peut au fil du temps s’en désapproprier au point de ne conserver avec elle que des liens épars et parfois à peine suggestifs.

 

Dans la post-modernité occidentale, se produit un autre type de dégradation de la religion en culture, ou de dilution de la religion dans la culture. C’est la dénaturation de la religion par affaissement du statut de la vérité. On commence à parler de « pensée faible » (Vattimo : piensero debole. Cf Habermas, Rorty ; « théologie faible » de John Caputo ; « religion sans religion » de Derrida). Ou encore : la foi n’est plus vraiment un attachement fervent comme auparavant. La dite « pensée faible » est en réalité une sorte d’intermédiaire entre la foi fervente d’autrefois, dont on veut se débarrasser parce qu’elle produit du fanatisme (la culture, désengagée, est tolérante), et le pur scepticisme dont on se rend compte qu’il n’est pas viable. Wojciech Niemczewski a soutenu en 2013 à Strasbourg une thèse de théologie dont le titre est « la culture comme religion à l’époque post-moderne ». Quand la foi fait peur (et le terrorisme islamiste semble encore en être une preuve), alors il faudrait rester en-deçà de la foi, sans pour autant perdre le monde qui nous abrite. La culture deviendrait religion, délivrée dès lors de la transcendance, des dogmes, des institutions. Olivier Roy parle d’un fossé contemporain entre « la sainte ignorance, ou la religion sans culture » (l’islamisme), et la culture sans religion, la nôtre.

 

Michel Maslowski suggère trois types de relations entre religion et culture.

La première, la plus soudée, concerne les sociétés qui conservent  la religion, ici la foi, comme axe central de leur culture, et continuent de référer les expressions de la culture directement à la religion – c’est le cas de la Pologne ou de l’Irlande.

La seconde correspond à un usage de la religion comme domaine utile, propre par exemple à civiliser les peuples (Machiavel) ou à engendrer des régimes de liberté (Tocqueville). Il faut préciser que dans ce cas, il ne s’agit plus de foi mais seulement de religion – ou alors, si le peuple est croyant, l’élite qui instrumentalise ne l’est forcément plus. Cette évolution a commencé chez nous avec Machiavel et jusqu’à Maurras : la religion devient utile, devient outil politique (Machiavel), puis outil social (Maurras) – la foi s’effondre. La religion sociologique est une religion dégradée en culture.

Cette relation a été largement développée en Europe au XIX° siècle. A cet égard, on peut dire que cette religion utile reprend le rôle assigné à la religion aux temps antiques – il suffit de lire les textes de Machiavel sur les augures romains.

La troisième relation est riche de sens à l’époque contemporaine. Au fond je pense que c’est le retour aux religions antiques, qui étaient presque confondues avec la culture. Comme si on disait : mieux vaut ne pas trop y croire. La religion était devenue une utilité avec quelqu’un comme Maurras ; elle devient en plus une esthétique, un moyen de réenchanter le monde.

On peut parler de mythologisation. Les vérités dogmatiques de la religion occidentale, en perdant la foi qui les maintenait, ont éclaté en une multitude de bribes ou de débris devenus mythes. Les mythes ont ceci de caractéristique que, n’étant ni-vrais ni-faux, ils se conservent par la tradition et la répétition, et se superposent, se transforment, s’additionnent, dans une sorte de clair-obscur ou de flou. Le pensiero debole contemporain n’est pas le signe, comme on croit, d’une pensée nihiliste, mais de la multiplication des mythes. Avec l’effacement de la foi et l’affaiblissement de la religion sur le Vieux Continent, nous vivons sur le mythe de Jésus, le mythe des DH, le mythe de la liberté etc. Ces mythes ont perdu leurs fondements en vérité, mais ils se perpétuent par les croyances de cœur, par les répétitions incantatoires, par le jeu de la tradition : le mythe, disait Platon, est le récit dont me berçait ma nourrice. Je crois qu’aujourd’hui, le lien entre la culture et la religion est essentiellement de ce type. C’est un lien lâche, irrationnel et divaguant. Le désenchantement du monde n’est pas définitif.

 

Pourtant c’est plus compliqué : nous ne pouvons pas revenir aux religions antiques, parce qu’on ne se défait pas si facilement de l’idée de vérité. Plus souvent, nos affirmations culturelles se traduisent en religions de foi, et elles-mêmes se fanatisent : c’étaient les totalitarismes, c’est encore la République française devenue religion, ou les Droits de l’homme. Nous avons là des objets culturels qui deviennent des objets de culte, et qui suscitent leurs grands-prêtres, leurs rites, leurs grands-messes, leurs dogmes, leur catéchisme, et même leur fanatisme. On a voulu dégrader la religion en culture pour l’empêcher de nuire ; et c’est cette culture elle-même qui se prend pour une religion.