Les infortunes contemporaines de la démocratie

Chantal Delsol

Introduction augmentée de l’Ouvrage collectif Démocratie dans l’adversité  

 

 

Que s’est-il passé depuis le tournant du siècle pour que la démocratie se voit ainsi mise en cause, tant dans les pays occidentaux que dans les cultures extérieures qui auparavant s’en réclamaient comme d’un modèle ? L’histoire tumultueuse de ce régime a-t-elle finalement eu raison de lui ? Les sortilèges mêmes de la démocratie, qui nous l’ont faite appliquer sans retenue dans tous les domaines et dans tous les territoires, l’ont-ils finalement profanée ? Peut-on vouloir la démocratie sans la liberté, et de quelle liberté s’agit-il, selon quels critères peut-on dessiner ses limites ? Faut-il voir dans les démocraties illibérales d’aujourd’hui un nouveau courant anti-moderne ? La technocratie, la gouvernance, le consensus, sont-ils des renforcements de la démocratie ou bien ses nuisances ? Peut-on imaginer des démocraties sans visions du monde, sans croyances, fondées sur le seul pragmatisme, en un mot sans pluralisme ?

 

Avant la saison des Lumières il n’y a pas de démocratie en Europe, elle apparaît en Amérique et en Europe occidentale à partir du tournant du XVIII° et du XIX° siècles. Le choc culturel est tel qu’il suscite l’écriture de cet ouvrage extraordinaire : La démocratie en Amérique de Tocqueville (1835). Les démocraties européennes, encore censitaires, se développent au long du XIX° siècle. Au XX° siècle, l’époque d’entre-deux guerres connaît une forte critique des démocraties parlementaires, corrompues et déliquescentes. C’est pourquoi monte une justification de la dictature et l’Europe va connaître une floraison de régimes autocratiques pendant les années 30, pendant que le totalitarisme communiste s’étend jusqu’en 1989 sous l’appellation fallacieuse de « démocratie populaire ». En 1983, lorsque Jean-François Revel publie Comment les démocraties finissent, c’est pour prédire la fin des démocraties faibles et complexées devant le totalitarisme arrogant et sans scrupule. Ces autocraties, dictatures ou totalitarismes, laissent derrière elles tant de désastres que la période suivante affiche une grande ferveur démocratique. Les années 1950-2000 sont celles pendant lesquelles il n’est pas permis de nuancer la louange de ce régime. La chute du mur de Berlin en 1989 suscite même chez nombre d’Occidentaux la certitude, présentée par Francis Fukuyama, selon laquelle la démocratie représente le régime de la « fin de l’histoire » : sans suite ni alternative possible, littéralement irremplaçable. Ce qui s’avère être un aveuglement du même ordre que ceux, idéologiques, qu’il vient remplacer. Le tournant du siècle voit les choses changer. Reproches et accusations apparaissent contre la démocratie, plus graves que celles des années 30. Et pour des raisons profondes qui tiennent au déplacement du sacré, la démocratie perd son aura. Nous en sommes là.

 

Dans les années 30, les démocraties étaient fustigées pour deux raisons principales : la corruption, et le parlementarisme. Par exemple Salazar et Mussolini décrivent longuement les bavardages parlementaires qui ne mènent nulle part, les petites intrigues, les querelles de personnes tout juste bonnes à intéresser la classe maternelle (« Les petites conspirations de promenade »). Salazar était persuadé que le régime des assemblées aurait complètement disparu vingt ans après. Il faut préciser que le régime des assemblées est presqu’aussi vieux que l’Europe, et qu’il est apparu dans tous nos pays en même temps que les monarchies (Parlements, Diètes, Veces, Fueros etc). Pourtant les parlements laissent bientôt une atmosphère de désordre et d’insignifiance, très éloignée de la poursuite du bien commun. C’est bien le sentiment que nous avons encore aujourd’hui.

Mais cela n’est rien. Les problèmes rencontrés par la démocratie sont aujourd’hui beaucoup plus profonds et inquiétants que ceux décrits par Salazar et Mussolini. Il s’agit de problèmes structurels.

 

Depuis un siècle, la démocratie a été dévoyée par sa radicalisation idéologique. Pour commencer nous avons dénaturé ce mot pour l’obliger à servir nos idéologies : dans les années 70, on apprenait à Sciences Po qu’il y avait deux types de démocratie, une occidentale et une soviétique… Elle a été non seulement sacralisée puis traduite en « fin de l’histoire », mais aussi comprise comme un instrument général de la vie sociale, applicable partout. C’est ainsi que les pays occidentaux, s’inspirant des analyses de John Dewey, ont tenté la « démocratisation » de toutes les instances sociales. Ce qui est une hérésie, car la démocratie est faite pour la société civile, société ouverte, mais ne s’applique ni à l’armée ni à l’université, par exemple, qui sont des sociétés fermées[1]. Contrairement à ce que pensent certains, on ne résoudra pas les problèmes de la démocratie par « toujours plus de démocratie », de même qu’on ne résoudra pas les problèmes de l’Europe par « toujours plus d’Europe ». Les vertus mêmes de la démocratie (la liberté, l’émancipation, l’égalité), ont des limites. C’est bien cette question des limites qui va engendrer des démocraties illibérales.

 

Par la même démesure de la pensée on a tenté de faire de la démocratie une idéologie. Vaclav Havel dans son discours de réception à l’Académie des Sciences morales et politiques le 27 octobre 1992, raconte comment il avait si mal compris que la démocratie est un régime imparfait, habitant ce monde imparfait : « J’avais du mal à me résigner à l’idée que la politique était un processus sans fin, comme l’Histoire, processus qui ne nous permet jamais de dire : quelque chose est fini, achevé, terminé.Je constatai ainsi avec effroi que mon impatience à l’égard du rétablissement de la démocratie avait quelque chose de communiste. Ou plus généralement, quelque chose de rationaliste, l’unité des Lumières. J’avais voulu faire avancer l’histoire de la même manière qu’un enfant tire sur une plante pour la faire pousser plus vite. »Autrement dit, tout se passait comme si les structures idéologiques du XX° siècle, en s’en allant, avaient laissé à la démocratie leur forme propre : une rationalité excessive, un statut idéologique qui ne lui convient pas.

Aucun régime n’est immortel, pas plus qu’aucune chose humaine. Ceux qui sacralisent un régime sont empêtrés dans des traditions sans distance (les Français du Moyen-Age pensaient la monarchie éternelle), ou bien sont des idéologues.

 

Cette rationalisation, ou cet avatar d’esprit idéologique, nous entraine dans des tentatives folles et infructueuses qui consistent à vouloir implanter artificiellement la démocratie dans n’importe quel pays – comme si elle était un simple outil, mécanique, que tout le monde pourrait utiliser également.

La démocratie est une culture. Il importe absolument de différencier (cf Darius Shayegan, plus récemment Fareed Zacharia) la démocratie (le peuple choisit ses gouvernants et leur programme), et le libéralisme constitutionnel, qui concerne non pas le mode de choix des gouvernants mais le but du gouvernement : émancipation, liberté individuelle. La liberté (de penser, de parole, de culte) doit être instaurée avant la démocratie. Sinon, la démocratie produit la tyrannie, le nationalisme, ou autres excès propres à la culture locale. Un pays peut se donner une démocratie, système d’élections, mais cela ne préjuge en rien de sa capacité à être constitutionnel-pluraliste, ou libéral au sens politique. Le libéralisme constitutionnel précède donc la démocratie comme condition et atmosphère. Cela revient à dire : que fait-on si le peuple, armé du droit de vote, n’aime pas la liberté ? va-t-on dire comme les révolutionnaires français : On le forcera à être libre ?

Actuellement, une grande partie des pays du monde en voie de démocratisation sont des démocraties illibérales. Dans la zone occidentale elle-même, situation beaucoup plus grave, là où la liberté s’était auparavant instaurée elle peut se voir mise en cause, et les démocraties illibéralesse multiplient. La démocratie perd son prestige aux yeux mêmes de ses plus ardents défenseurs, en raison d’une dissension sur la liberté. Comme on l’a dit plus haut, la démocratie ne peut s’instaurer et perdurer que dans la liberté, faute de quoi elle déploie des apparences et des mensonges, des mots vides. Cependant toute la question est des définitions de la liberté, et de ses limites. C’est ici que les post-modernes s’entredéchirent. C’est dans cette fracture qu’apparaissent les-dites démocraties illibérales.

 

Les démocraties illibérales, dites aussi populismesd’un vocable injurieux plus que descriptif, traduisent un reproche fait à la liberté post-moderne. Elles affirment que la liberté a des limites. La pensée moderne repose à cet égard sur l’adage qu’en France les petits enfants apprennent par cœur dès le primaire : « ma liberté s’arrête là où commence celle des autres ». Cette certitude issue de la pensée révolutionnaire signifie que l’individu peut déployer ses désirs et ses volontés autant qu’il le veut tant qu’il ne rencontre pas une autre volonté. Nous sommes alors des forces inertielles, illimitées, sans autre vocation que celle qui consiste à nous affirmer nous-mêmes. Ma seule limite est le choc de la rencontre de l’autre. Il faut comprendre que rien ne doit arrêter notre liberté, qu’il s’agisse du domaine économique, sociétal, technique, transhumaniste etc. L’individu occidental moderne ressemble au héros de Victor Hugo, ignorant les frontières de sa force :

« Je suis une force qui va !

Agent aveugle et sourd de mystères funèbres !

Une âme de malheur faite avec des ténèbres !

Où vais-je ? je ne sais. Mais je me sens poussé

D’un souffle impétueux, d’un destin insensé. »

(Victor Hugo, Hernani, acte III, scène 2)

Le conservatisme qui se développe dans les démocraties dites illibérales, argue au contraire que la limite n’est pas extérieure, mais intérieure au sujet. Ce qui caractérise un humain, c’est la capacité d’auto-limitation. Notre force n’est pas un courant impétueux qui va jusqu’à rencontrer l’obstacle, mais une force habitée par la pensée de la limite parce que vouée à d’autres projets qu’elle-même. La notion de liberté auto-limitée est celle qui récuse la liberté absolue de circuler, d’immigrer, de vendre, de permettre, de techniciser. Elle met en avant pour cela l’importance de principes extérieurs au sujet : la souveraineté nationale qui confère des limites à la liberté de circuler, l’anthropologie qui confère des limites à la liberté de tout permettre sur le plan sociétal etc Il s’agit donc ici d’une mise en cause de la pensée post-moderne.

 

Mais cette mise en cause va plus loin. Car les démocraties contemporaines posent bien certaines limites aux libertés (certains pensent même que jamais le citoyen n’a été aussi contraint par le concert des lois et règlements). Quels sont alors les principes extérieurs auxquels elles obéissent ? Essentiellement la santé et sécurité physique des citoyens, et la protection de la nature : nous avons là les deux principes sacralisés qui forment l’essentiel de ce qui nous tient à cœur, au nom de quoi les gouvernements peuvent se donner le droit de réduire nos libertés. Or les peuples des « populismes » contestent ces choix, ils expriment « le regret de voir perdues des libertés de vivre au quotidien, comme de brûler des feuilles mortes ou de tirer des oiseaux »[2]. On peut dire qu’il ne s’agit pas ici de préférences aléatoires, mais bien de choix de visions du monde. Là où est posée une limite aux libertés, c’est au nom d’une vision du monde : laquelle n’est pas la même, aujourd’hui, chez les peuples et chez les élites. D’où la déstabilisation de la démocratie : les peuples, qui ont l’avantage du nombre, élisent des politiques dont les élites ne veulent pas. Les peuples – de plus en plus nombreux – utilisent leur poids (le poids du nombre) dans la démocratie pour chercher à faire triompher leur vision de la liberté, ou le type de contraintes qu’ils souhaitent apporter à la liberté. Ce qui conduit les élites européennes à mettre en cause la démocratie elle-même : le peuple n’a pas toujours raison, et d’ailleurs l’histoire récente ou ancienne est pleine de tyrans élus par les peuples. Ainsi les élites post-modernes ont-elles pris l’habitude de contester les votes populaires et de réclamer leur annulation, quand ils ne correspondent pas à leurs vœux (« Les Suisses doivent revoter » déclare Cohn-Bendit[3]après le vote suisse sur l’interdiction des minarets ; voir les demandes nombreuses de faire revoter les Anglais pour le Brexit). Et il arrive que les votes populaires soient déniés et retoqués d’en haut, quand ils ne répondent pas aux attentes de l’Europe institutionnelle. Il faut comprendre que les élites n’acceptent pas la démocratie quand elle ne vise pas leur manière de définir la liberté. Par ailleurs les peuples, convaincus que la mondialisation heureuse les a laissés sur le bord du chemin, n’ont plus confiance dans la démocratie ni dans leurs élites. D’après une enquête sur les fractures françaises rapportée par Le Monde[4], près de la moitié des jeunes français pensent que d’autres systèmes politiques sont aussi bons que la démocratie. Un résultat de sondage impensable il y a trente ans.

 

Le développement exponentiel des démocraties dites « illibérales » traduit un nouvel épisode de la guerre des dieux entre les modernes et les anti-modernes. Dans ce conflit entre visions du monde, les peuples considèrent que la liberté post-moderne a été trop loin (liberté économique, ouverture des frontières, réformes sociétales etc), et en conséquence, choisissent des gouvernants prêts à restreindre ces libertés. En face les élites, voyant que les peuples « votent mal », perdent confiance en la démocratie et se tournent vers des technocraties. L’hiver de la démocratie provient d’une guerre idéologique qui est en même temps une lutte de classes – d’où son caractère sinistre.

 

xxxxxxxx

 

 

 

 

Cette lutte de classes met en jeu le niveau économique, mais surtout l’éducation.

Je voudrais ici insister sur un point jusqu’ici peu observé : la démocratie est malade parce que les élites jugent le peuple inéduqué, inconvenant, incohérent. Bref les élites ont le sentiment (à tort ou à raison, c’est un débat) de se trouver devant un peuple qui n’en est plus vraiment un, qui n’est plus un groupe organique de citoyens raisonnables. Il faut évoquer la question de la civilité.

 

Le problème que nous rencontrons aujourd’hui avec le « populisme », est le développement de démocraties qui ne respectent pas, ou pas suffisamment, la liberté qui en est le principe même. Une discussion s’instaure pour savoir si et dans quelle mesure ce sont encore des démocraties. Levitsky et Ziblatt (La mort des démocraties, Calmann-Lévy 2019), qui justifient les fronts républicains et l’ostracisme pour écarter les candidats au « populisme », caractérisent celui-ci par quatre « signaux d’alerte » : il rejette en paroles ou actes les règles du jeu démocratique, il dénie la légitimité aux opposants, il tolère ou encourage la violence, il tend à limiter les libertés civiques ou les médias.

Décrire les caractéristiques de la démocratie devient une exigence quand se développent les dits populismes qu’on distingue difficilement des démocraties. A partir de quand un gouvernant devient-il dangereux pour la démocratie ? Ici et là on a listé un certain nombre d’interdits profanés : « populiste » est celui qui redécoupe les circonscriptions à son avantage (mais nos démocraties classiques le font bien) ; « populiste » est celui qui injurie ses adversaires ou les décrète illégitimes (mais nos démocraties en font autant) ; « populiste » est celui qui place ses affidés en tête des principaux médias (mais nos démocraties le font). Avant de se demander comment combattre le « populiste », la question est de savoir comment le reconnaitre. Quelle est donc cette distinction subtile qui le distingue ?

C’est ici qu’un autre critère essentiel entre en jeu : le gouvernant « populiste » a un comportement contraire aux usages. L’un des caractères essentiels de la démocratie est quelque chose qu’on peut appeler « la tolérance et la retenue ». En développant la liberté, la démocratie fait œuvre de civilisation. Une certaine civilité (usages, courtoisie, mœurs) fait partie de son fondement anthropologique.

 

Un phénomène intéressant s’observe en Hongrie (printemps 2019), qui permet peut-être de mieux comprendre les gouvernements illibéraux et leur exécrable réputation. On se rend compte que Viktor Orban, suivi et défendu les premières années par nombre d’intellectuels de son pays, est en train de perdre leur soutien. Ses idées conservatrices ne sont pas vraiment en cause : l’intelligentsia hongroise le suit quand il s’agit de réguler l’immigration ou de promouvoir des réformes propices à la famille. Mais c’est une question de « culture ». Entendez par là, de comportement, de manière de faire de la politique. Un trait significatif : Orban est passé maitre en affichage ; il fait savoir ; au printemps 2019 il fait afficher un certain nombre d’enseignements concernant l’immigration. On peut lire ici par exemple que le viol est plus fréquent chez les Noirs. Cette affirmation hérisse et indigne la classe cultivée. Peut-être que l’information est vraie, attestée. Mais c’est quelque chose que l’on ne doit pas dire. La question principale du populismeest là. Il est très probable qu’aux USA un candidat autre que Trump, policé et cultivé, nanti du même programme, n’aurait jamais suscité autant de détestation. C’est en grande partie la vulgarité, la grossièreté qui font rejeter Le Pen ou Kaczyński.

 

L’avancée civilisatrice consiste, entr’autres, en un développement de la pudeur. Certaines choses outrageantes devront être tues. Le civilisé cache ses parties intimes, les effluves de son corps. Ce que signifie le mot obscène. Le développement de la pudeur est signe de civilisation. En ce sens, la civilité est essentiellement de la modestie, qui consiste à cacher ce qui incommode, ce qui trouble, ce qui fâche. On remarquera que la civilité a partie liée avec la morale : la politesse, c’est aussi de la charité – taire les choses déplaisantes, surtout quand elles concernent les autres. C’est pourquoi il arrive bien souvent que des gens incultes soient très civilisés, parce qu’ils pratiquent la charité, et il n’est point besoin de culture pour cela. Mais les élites, de surcroit, confondent la civilité et l’esthétique, la politesse et le chic : elles écartent du monde le vulgaire et l’obscène. Elles ont été anti-communistes non seulement en raison de la privation de liberté, mais aussi parce que tout sous le communisme était par principe médiocre et minable, kitsch, vulgaire… Une règle sociale doit ici être prise en compte : l’élite n’aime jamais être représentée par des philistins, devoir obéir à des gouvernants rustres et canailles – cette situation la rabaisse et la fait sortir de ses gonds. La colère contre Trump ou Kaczynski est largement due à ce sentiment, peut-être davantage qu’aux questions idéologiques. Où l’on voit que la démocratie est non seulement une culture (le libéralisme) mais une civilisation – un polissage, exigé au moins par l’élite en échange de son renoncement au pouvoir.

 

A force de s’approprier la politesse au sens étymologique de « poli », on gomme les aspérités, ce qui dépasse, on arrondit tous les angles : outre qu’on en vient à effacer l’originalité, on écarte surtout les vérités qui dérangent… et dont on pourrait avoir besoin pour améliorer le monde. C’est bien là le principal reproche des populismesvis-à-vis des démocraties contemporaines. C’est pourquoi ils critiquent le politiquement correct, la nécessaire falsification des préférences(Timur Kuran). Ils ont l’impression que les « manières » sont devenues quelque chose d’hypocrite et d’artificiel, une sophistication qui violente en cachette : aussi font-ils exprès de retourner aux injures. Ils jugent que la pudeur est devenue excessive et cache la réalité à laquelle il faudrait répondre. D’où le débat sur les affiches de Viktor Orban : celui-ci estime qu’à force de devoir dissimuler les problèmes de l’immigration, sous le prétexte que cela ne se fait pas de dire certaines choses, le pays succombera aux problèmes qu’il n’aura jamais résolu. Car on ne répond pas à ce qu’on est interdit de nommer. Par ailleurs, les populismesreprochent à l’esprit du temps d’utiliser la civilisation à des fins idéologiques : certaines paroles sont décrétées obscènes quand elles ne vont pas dans le sens du progrès.

 

Les anciens, essentiellement les Grecs de l’âge classique, nous apportent une vive lumière sur cette question. Ils vivaient en démocratie, et craignaient les tyrans comme la peste. Les tyrans prenaient souvent le pouvoir de façon légale, acclamés par les populations. Puis ils s’attachaient à détruire les institutions dont ils s’étaient servis pour accéder au pouvoir. Les anciens avaient donc mis au point des procédures très sophistiquées pour étouffer dans l’œuf les aspirants à la tyrannie, avant même qu’ils ne nuisent. La procédure essentielle était l’ostracisme, qui existait dans la plupart des cités démocratiques, parfois sous d’autres noms. Elle consistait à nommer par vote, en général une fois l’an, le citoyen dont on estimait qu’il aspirait à la tyrannie, et à le chasser de la cité. Cette procédure pouvait être sommaire, injuste, dictée par les aversions ou les passions. Mais les cités préféraient, dans une affaire si importante, courir le risque de châtier des innocents, plutôt que de négliger un coupable.

Comment reconnaitre le futur tyran ? En dehors du sentiment indéfinissable des citoyens, qui leur faisait jeter dans l’urne l’ostrakonsur lequel ils avaient inscrit le nom du futur ostracisé, quelques critères ont été décrits ici et là qui permettraient de distinguer l’aspirant à la tyrannie. Cette tradition qui peut nous éclairer aujourd’hui. Et cela, même si la mise en place de la tyrannie en régime démocratique, a changé depuis un siècle. A l’époque de Lénine, de Mussolini et d’Hitler, le tyran se faisait bien appeler par la population, et aussitôt au pouvoir il arrachait les libertés, comme le faisait le tyran antique. Aujourd’hui, les comportements sont plus ambigus : les dites « démocraties illibérales » ne sont pas des tyrannies, mais injurient la démocratie de façon sournoise et discutable. A quoi reconnait-on un « populiste », à partir du moment où aucun d’entre eux ne récuse les lois ? Qu’est-ce qui le distingue du gouvernant démocratique ? Sur cette question les anciens nous apportent des réponses.

 

Plutarque raconte : « Il y eut un chahut à l’assemblée, une caille s’étant échappée du manteau d’Alcibiade qui parlait à la tribune. Il ne fallait pas plus d’insolence et de dédain à Carthage pour être puni de mort. Ainsi Anon, qui se singularisait en se servant en campagne d’un lion pour porter son bagage, fut accusé de songer à la tyrannie et envoyé en exil »[5].

Celui qui se singularise, sort des normes, est mal vu dans la cité de l’égalité. La désinvolture n’est pas démocratique. Qu’Alcibiade se soit permis cette impertinence devant l’assemblée du peuple, avec tout ce que celle-ci représente de sérieux et de dignité, laisser repérer qu’il aspirait à s’élever au-dessus des autres. D’une manière générale, la hardiesse et les insolences d’Alcibiade outrepassaient la limite : « son genre de vie les exaspérait » dit Thucydide en parlant des Athéniens[6]. Finalement, on fera tout pour écarter Alcibiade « en invoquant le caractère peu démocratique de son comportement, et son mépris des usages »[7].  Il n’échappe à l’ostracisme que pour des raisons de circonstance (la décadence de l’institution à ce moment, la querelle avec Nicias).

Derrière le désir de se montrer, pointe l’ambition démesurée, et la tyrannie s’en vient derrière. Les citoyens de la démocratie ont l’humeur ombrageuse : ils ne supportent pas l’affectation qui sort du rang. Périclès, qui resta longtemps au pouvoir, se gardait bien de susciter les envies.

 

Aujourd’hui comme autrefois chez les Grecs, nous ostracisons (par des injures et des fronts républicains) les personnalités qui nous paraissent dangereuses pour la démocratie, sans autre certitude que le sentiment d’un comportement dangereux. Cela signifie que la démocratie exige, non seulement le respect des lois, mais un certain type de comportement qui sous-tend les lois. Une sorte de paysage de la démocratie. Chez les anciens Grecs, ce paysage c’était l’attitude égalitaire, le souci de ne pas se hisser au-dessus des autres, de ne pas se singulariser (comme dans les démocraties scandinaves d’aujourd’hui avec les lois de Jante). De nos jours, le paysage démocratique c’est une retenue dans le jugement, une précaution dans l’utilisation des mots, un lissage des sentiments et des humeurs. Ce comportement exigé peut être considéré comme une expression de civilité, mais il arrive aujourd’hui que certains le voient comme une hypocrisie destinée à dissimuler les problèmes. Le gouvernant « populiste » se targue de lutter contre l’hypocrisie : il dit tout, et en cela manque d’éducation. Il est donc jugé anti-démocrate avant même d’avoir fait la preuve de son mépris de l’institution : il déshonore l’esprit démocratique, comme autrefois le malheureux Anon, qui se servait d’un lion pour porter son bagage.

Il y a des mœurs démocratiques. Comme il y a des modes d’être du despotisme qui sont l’obéissance et la passion pour le secret (dont Xi Jinping parle très bien dans ses discours). Le mode d’être du totalitarisme est bien visible chez les Russes dont tant ont connu le goulag : intimidation/pression/violence[8]. Les mœurs démocratiques sont la douceur, la tolérance, la retenue. Le gouvernant « illibéral » ou en passe de le devenir, brise ces coutumes. Son langage est violent, injurieux, ricanant. Il use jusqu’aux limites de toutes les possibilités de la loi pour pourfendre ses adversaires. Il est incivil. Bref, ce qui le différencie, c’est l’éducation.

 

On pourrait interpréter les désordres actuels comme une forme de décadence de la démocratie, due à son caractère de haute civilité qui la rend difficile à maintenir. L’apogée démocratique de la seconde moitié du XX° siècle aurait fait place à une sorte de régression[9], fruit de la fatigue. Dans les démocraties illibérales, la civilité laisse place à la brutalité du langage, et dans les démocraties technocratiques, le pouvoir revient aux élites, comme avant la démocratie.

Cette civilité, si difficile à maintenir, répond à l’idée de peuple, comme groupe organique de citoyens raisonnables, capable de construire ensemble.

L’affaissement de la civilité est concomitant d’une sorte de désagrégation du « peuple » organique. Martin Gurry[10]montre qu’avec la puissance des réseaux sociaux capables d’agréger et d’entrainer des multitudes, le peuple se trouve pour ainsi dire remplacé par le public. Mais le « public » est seulement une addition d’individus, réunis provisoirement pour une information ou une action négative. Le développement confus et puissant du « public » se fait par la connaissance de l’information totale auparavant réservée aux élites, et la mobilisation rapide que les réseaux peuvent susciter.Mais le « public » n’est pas le peuple, cet ensemble vivant enraciné dans des souvenirs communs et qui porté par des projets communs, est capable de gouverner par l’intermédiaire de représentants. Le « public » est une masse réseautée qui de ce fait a la puissance de se révolter et de détruire, mais n’a aucune possibilité de construire. Par ailleurs, le « public » n’est pas porté par un élan commun (on l’a vu avec les Gilets Jaunes), il est composé de milliers de voix individuelles séparées, qui ne peuvent se retrouver que pour détruire (voir par exemple les Anonymous).

Il est probable que nos démocraties auront à prendre en compte la menace de cette anarchie d’un nouveau type. Il est probable aussi que cette spontanéité anarchique rendue possible par les réseaux correspond à l’incivilité et à la grossièreté des gouvernants « populistes ». Comme l’écrit Michèle Tribalat[11] : « Trump est un produit de l’époque. Il vient de nulle part, n’a pas d’intérêt dans le système, ignore l’histoire, est sans curiosité pour les usages politiques, mais aime à dénigrer et à casser des choses précieuses ». La forme d’anarchie que prennent les acteurs des réseaux rappelle le nihilisme d’il y a un siècle : un profond dégoût du système présent, et cette idée qu’il faut casser sans ménagement l’ordre existant avant de se demander comment on vivrait mieux.

 

 

La démocratie repose sur des fondements anthropologiques précis. Mais il faut ajouter que ces fondements sont pour ainsi dire contre-intuitifs,  et vont à l’encontre de quelques évidences de la nature humaine. La pente naturelle veut plutôt que l’ordre passe avant la liberté au lieu du contraire, ou bien que les élites misent sur l’idiotie populaire plutôt que sur son bon sens. Aussi, dès que la démocratie rencontre des problèmes, elle s’efface pour laisser place à la pente naturelle : le règne des forts et l’attachement des peuples à l’ordre (Montesquieu, L’esprit des lois V, 14 : « Pour former un gouvernement     modéré, il faut combiner les puissances, les régler, les tempérer, les faire agir ; donner, pour ainsi dire, un lest à l’une, pour la mettre en état de résister à une autre. C’est un chef d’œuvre de législation, que le hasard fait rarement, et que rarement on laisse faire à la prudence. Un gouvernement despotique, au contraire, saute, pour ainsi dire aux yeux ; il est uniforme partout : comme il ne faut que des passions pour l’établir, tout le monde est bon pour cela »).

xxxxxxxxxxx

 

 

L’épuisement de l’idée démocratique est d’autant plus inquiétante qu’elle est légitimée par des facteurs profonds : une évolution des croyances, qui exténue les principes sur lesquels cette idée s’appuyait. C’est cela qui la rend plus grave que la crise des années 30. Cette évolution est double :

  • la rationalisation du monde mental et social, répondant à la technicisation du monde : la confiance accrue en tout ce qui est scientifique et technique
  • le désir de paix, qui pour des raisons bien compréhensibles, gouverne nos esprits depuis la seconde guerre, et suscite l’effondrement des convictions

Ces deux caractéristiques finalement s’associent pour enlever à la démocratie sa principale distinction constitutive. Ce n’est pas, comme entre deux guerres, que la démocratie démérite : c’est que nous n’aimons plus ses présupposés – elle perd son attrait.

 

Le XX° siècle avec son cortège d’horreurs a suscité le pacifisme, mais plus loin : le sentiment assez partagé que ce sont les croyances (religions, idéologies) qui engendrent les guerres, à travers la tendance au fanatisme qui leur est propre. On peut affirmer que l’âge contemporain rejette les vérités pour sauver la morale. L’effacement, après la religion, des idéologies (des « grands récits » en général), est accompagné de la volonté d’empêcher d’autres croyances de naitre à l’avenir, afin de conjurer des horreurs futures. Celui qui n’a pas de croyance n’aurait plus aucune raison d’utiliser la violence – c’est du moins ce que pense notre contemporain.

Ce qui explique le succès du pragmatisme en politique, et le discrédit dans lequel y sont jetées les convictions. Un gouvernant légitime une réforme parce que « çà marche », et non pas en raison de sa croyance en tel ou tel principe. Et s’il a des convictions, il a intérêt à les dissimuler sous le manteau, désormais vertueux, du pragmatisme – faute de quoi il risque d’être vu comme un enragé dangereux. On dira que le pragmatisme doit bien s’inscrire sous des croyances : « çà marche », mais pour aller où ? Pour aller là où tout le monde veut aller : vers la meilleure vie matérielle possible, dans le respect des mythes et croyances coutumiers. Car l’abandon des vérités laisse intacts les mythes, qui sont portés par la société entière : par exemple l’égalité en France. La politique pragmatique fait valoir non plus sa ferveur envers des principes, mais son efficacité au sein d’une communauté culturelle.

 

La démocratie moderne (pour la distinguer de celle des Anciens) est fondée sur l’idée que le temps est fléché et les sociétés humaines en progrès : la politique y est donc vécue comme un combat de convictions diverses pour l’amélioration de la condition humaine. La démocratie est le régime de l’incertitude, celui des décisions humaines toujours en débat, et elle ne consiste pas à effacer les conflits, mais à les assumer : c’est l’acceptation de la pluralité des voix, des partis, des courants de pensée ou visions du monde. Mais le XX° siècle a laissé derrière lui la hantise des conflits et le désir ardent de les effacer, de les dissoudre. Le développement du consensus à la place du vote majoritaire (que l’on observe dans les instances internationales et européennes) attire de plus en plus l’intérêt.

Voici des sociétés à croyances religieuses et idéologiques faibles ou inexistantes, ignorant une quelconque transcendance et un critère absolu ou supérieur du Bien et du Mal, plongées dans un monde à la fois immanent et sans attente particulière concernant l’avenir.

En même temps, ce sont des sociétés à fort potentiel économique et attachées au confort matériel, autrement dit dans lesquelles (étant donné la faiblesse des croyances spirituelles) les contentieux touchent presqu’exclusivement les intérêts. Ceux-ci peuvent toujours, plus facilement que des croyances, faire l’objet de concessions ou de compromis. On se querellait violemment à propos du filioqueou de la ligne du Matérialisme Dialectique. Mais tous peuvent s’accorder facilement sur la hausse générale du niveau de vie.

 

Les sociétés désormais sans croyances affirmées, cherchent donc exclusivement la paix, entendue comme le bien suprême. La disparition des croyances les ramène à la terre : parce que désormais livrées à l’immanence, elles cherchent le confort dans la paix. La paix et le confort sont les deux références autour desquelles l’unanimité se fait facilement. Le dégoût des fanatismes inspirés par les croyances a engendré une ardeur infinie pour cette paix confortable.

La recherche de la concorde qui représente la finalité exclusive du consensus, suscite l’enthousiasme. En effet, comment mieux répondre au désir ardent de notre temps ? Ce que nous voulons, c’est d’abord échapper aux conflits et aux terreurs engendrés par le fanatisme des « grands récits ».

 

Le consensus exprime l’idée que le bien commun ne relève pas d’une vérité issue de certitudes fondamentales, quoique difficiles à découvrir, mais résulte de décisions pragmatiques et de circonstances, toujours bonnes si l’ensemble du groupe peut en tomber d’accord. Cet accord obtenu ne signifie pas que l’on accepte de brimer certaines visions de l’homme en vue de la paix sociale, mais qu’il n’y a pas de visions du monde, juste une situation complexe devant laquelle il faut procéder à un arrangement.

A cet égard, l’aspiration à l’unanimité, dans une atmosphère de discrédit du vote majoritaire, traduit une dévalorisation de l’opinion personnelle. Non pas que le vote débouchant sur un consensus étouffe les voix diverses, puisqu’il établit un débat entre les opinions – ce que nous observons dans le système de palabre et dans les assemblées primitives à consensus. Mais il consiste en une procédure qui, à force de discussions, parfois longues et laborieuses, finit par persuader l’opinion personnelle de se rendre intimement à la voix commune, afin que réellement toutes les voix soient fondues en une seule.

L’idée de consensus, réapparaissant après des siècles d’expression du système majoritaire, trouve ses explications dans un épuisement, diversement interprété, de la démocratie elle-même. Tocqueville avait prédit une relativisation générale des opinions et des certitudes en raison de l’égalité démocratique : puisque je suis l’égal de mon voisin, pourquoi mon opinion vaudrait-elle davantage que la sienne ? L’appel au consensus traduit un épuisement de la dispute et du débat, en même temps qu’un renoncement à l’idée de vérité surplombante. Nous assistons à une saturation du conflit mais surtout, les conflits sont devenus inutiles, puisque les expressions de nos énigmes représentent des constructions fumeuses et vaines.

Pour ce nouveau type de gouvernement il faut un nouveau nom : c’est la gouvernance. La gouvernance pourrait effacer les conflits parce qu’elle présuppose que les hommes n’ont plus de croyances, mais seulement des intérêts. Elle est l’aboutissement de cette vieille idée née au XVII° siècle : le remplacement de la force par le commerce.

La gouvernance impose donc un monde dé-sublimé, où chacun se suffit de son confort matériel et de ce qui en découle. S’il n’existe plus que des intérêts, tout doit pouvoir se négocier.

Par là, la gouvernance n’est pas au delà mais en deçà de la démocratie. On peut la considérer comme une utopie, mais elle est surtout un retour en-deçà des conquêtes occidentales, jugées exténuantes et exténuées.

La gouvernance est un gouvernement procédural essentiellement préoccupé par la gestion, la technique, la pragmatique, tout ce qui convient à un monde matérialiste où l’on cherche un bien-être par définition quantifiable.

 

Le pragmatisme produit et entretient la technocratie. Le refus des croyances laisse la science seule maitresse du pouvoir.

La rationalisation du monde et la primauté de la science et de la technique, qui engendre la technocratie, répond aussi à l’horreur des conflits : il n’y a plus de conflits ni de querelles devant l’affirmation scientifique.

Le triomphe contemporain de la technique engage la politique elle-même dans la voie technicienne : doit gouverner celui-qui-sait. L’apanage de la science engage notre époque à retourner, en politique, vers les préférences platoniciennes.

Il faut rappeler que la querelle entre Platon et Aristote, à l’époque de Périclès, concernait la question de la compétence politique. Platon confie le pouvoir à celui qui sait : à ce titre il récuse la démocratie, qui confie le pouvoir à tous. Aristote au contraire croit que le pouvoir n’est pas question de savoir, mais de jugement droit, ce jugement que tout le monde peut avoir. Toute la question de la défiance ou de la confiance se trouve déjà là : peut-on avoir confiance dans la voix populaire pour prendre les décisions ? Cette question traverse nos millénaires. C’est la réponse aristotélicienne qui fonde la démocratie. C’est la réponse platonicienne qui fonde les gouvernements autocratiques, qu’ils soient d’obédience théocratique (Bonald) d’obédience totalitaire (Lénine), ou d’obédience dictatoriale (Mussolini). Et c’est encore la réponse platonicienne qui vient fonder la technocratie contemporaine : le gouvernement de la compétence vient se greffer sur la démocratie, et par là même la rend caduque.

Le retour du platonisme est la tentation permanente de l’Occident, comme la retombée dans une vieille addiction : prendre de haut la « prétention du vulgaire à parler de tout »[12]. Parce qu’au fond, la confiance dans le bon sens populaire, que manifeste la démocratie, n’est pas vraiment naturelle : ce qui est naturel, la pente, c’est le mépris des classes éduquées face aux classes vulgaires. Et nous y retombons sans cesse.

 

Il faut rappeler que la démocratie moderne, qui nait au VI° siècle dans les monastères de Saint Benoit puis dans les villes italiennes du XII° siècles puis avec la Magna Carta anglaise, est entièrement fondée sur la confiance vis à vis du jugement de la personne particulière – la grandeur de la personne, qui la rend digne de choisir son propre destin (éduquer ses enfants, choisir son conjoint, être propriétaire de sa terre). La confiance dans le jugement populaire n’est donc pas une façade ni une illusion : mais une conviction profonde selon laquelle le bon sens, bien réparti, permet à l’homme du café du commerce de décider aussi bien que le polytechnicien s’il faut faire la guerre ou la paix, défendre davantage de liberté ou d’égalité (et les cinquante dernières années nous ont bien montré que les élites se sont trompées autant et davantage que les voix populaires – il suffit de rappeler qu’en France dans les années soixante, l’ensemble de l’élite intellectuelle était marxiste pendant que le peuple votait pour des gouvernements modérés).

Il suit de là une autre affirmation : le propre de la démocratie est l’acceptation de la contingence – les citoyens prennent des décisions qui sont des jugements du sens commun, ils se placent dans le monde aléatoire (monde sublunaire d’Aristote).  Ils acceptent l’incertitude. Camus disait[13] : « la démocratie c’est l’exercice social et politique de la modestie (…) ce régime ne peut être conçu, créé et soutenu que par des hommes qui savent qu’ils ne savent pas tout », ou « il reconnaît qu’il a besoin de consulter les autres ». Comme on le voit, la décision démocratique est à l’antithèse de la science, qui affirme avec certitude et n’a aucune raison de pratiquer la tolérance.

 

La technocratie contemporaine, héritière de l’autocrate éclairé de Platon, s’avance au nom du TINA, there is no alternative. Elle affirme au nom de la science et sans incertitude, se disant objective – et donc sans tolérance.

Le problème est qu’une décision politique objective et scientifique n’existe pas. La politique ressort au domaine de l’humain, toujours complexe et contingent. Définir le bien commun d’une société ne saurait être affaire de science : c’est un art, donc toujours discutable. La technocratie se trompe sur elle-même. La preuve en est que tout en se prétendant objective, la technocratie européenne contemporaine sert en réalité une certaine vision du monde, qu’on pourrait appeler libérale-libertaire. La technocratie impose des sociétés de marché et le libertarisme des mœurs, le cosmopolitisme et l’effacement des frontières, au nom du progrès inévitable et fatal, et d’un sens de l’histoire prétendument objectif (tout ce qui va à l’encontre est « régression », « dé-civilisation »).

Le déploiement d’une vision du monde portée par les élites, vision du monde libérale-libertaire et cosmopolite, se considérant comme une science et ne laissant place à aucun débat, engendre une réaction populaire de plus en plus forte. Les peuples, qui ont peu de mots et aucun théoricien, contestent le cosmopolitisme, l’effacement des frontières et des identités, le libertarisme des mœurs, la société de marché. Ils utilisent pour le dire le seul moyen en leur pouvoir : l’urne démocratique. Et produisent ce phénomène que l’on appelle par sarcasme le populisme. Les populismes sont des réponses furieuses et souvent déraisonnables à des démocraties qui ont renoncé au véritable pluralisme.

 

Pour l’ensemble des médias, et pour les raisons évoquées plus haut, les courants dits populistes ne sont pas considérés comme des alternatives crédibles dans le combat politique instruit par les démocraties. Les voir arriver au pouvoir équivaut à une sorte de fin du monde (ce qui est apparu dans les discours médiatiques devant la prise de pouvoir de Haider jusqu’à celle de Trump). Pourquoi ? parce qu’ils représentent un recul historique, une injure au progrès. Il n’y a plus là un débat courtois entre deux visions du monde, comme ce doit être toujours le cas en démocratie. Mais une guerre larvée contre une vision du monde inadmissible, qu’il faut tout faire pour empêcher d’advenir au pouvoir.

Nous ne sommes plus en situation de démocratie, mais en situation de « guerre »[14]. Les courants populistes ne sont pas considérés comme des adversaires, mais comme des ennemis. Commentant l’élection suédoise du 9 septembre 2018, les médias disent tranquillement en parlant du parti populiste : « on a réussi à limiter les dégâts », décrivant ainsi de façon objective, et significativement, ce parti comme un « dégât ». Le Président Macron a parlé de « lèpre populiste » ; quand on donne à ses adversaires des noms d’animaux ou de maladies, c’est qu’il s’agit bien d’ennemis, pour lesquels, loin d’utiliser la tolérance et la courtoisie des régimes démocratiques, on ne fera pas de quartier.

Cet éclatement du peuple en deux parts est d’une gravité extrême. Il y a du mépris et de la haine des deux côtés. On se rappelle Cicéron : « Scipion cherche comment il se fait qu’on ait vu deux soleils, au lieu de chercher pourquoi il y a dans une seule et même république deux sénats et presque deux peuples »[15]

On pourrait dire, parce qu’il faut bien trouver des mots pour le dire, que la démocratie est aujourd’hui l’enjeu principal d’un combat contemporain entre moderneset anti-modernes.

 

La récusation actuelle de la démocratie ne s’arrête pas là. Elle n’est pas seulement intérieure aux sociétés et cultures où ce régime est né. Elle se développe dans les sociétés et cultures extérieures où, auparavant modèle enviable, elle cesse à présent de l’être. Les récusations du régime démocratique occidental se multiplient en Russie post-soviétique, dans la Chine de Xi Jinping, à travers nombre de courants ou de pays musulmans. On peut se demander par quels mécanismes l’affaissement intérieur de la ferveur démocratique, favorise ou laisse apparaitre les blâmes et les attaques extérieures. Et par quels nouveaux sortilèges ce sont à présent parfois les despotismes éclairés qui viennent susciter nos convoitises.

Ainsi, non seulement la démocratie connaît de lourds problèmes internes, mais à l’extérieur elle a perdu son statut de meilleur régime incontesté, de modèle universel. Elle n’est plus considérée comme le régime irremplaçable, le but ultime de l’histoire – elle est redevenue un régime particulier, défendu par l’Occident, et encore, de plus en plus mal défendu. Pour se perpétuer, elle devra renoncer à son arrogance et refonder ses propres légitimités.

 

 

 

 

 

 

[1]Dans la société civile, ouverte, les individus sont là de naissance, sans choix, et considérés comme égaux dans la capacité à décider du destin propre et commun ; dans les sociétés fermées, particulières, les individus choisissent d’entrer et de sortir, et sont à l’intérieur hiérarchisés par la fonction, le grade, le savoir etc. C’est bien pourquoi un gouvernement peut punir mais non ostraciser, tandis qu’un corps intermédiaire peut exclure mais non punir.

[2]Thomas Frank, Pourquoi les pauvres votent à droite, Agone 2013, p.206

[3]Le Monde.fr du 2/12/09

[4]10 juillet 2018

[5]Préceptes pour les hommes d’Etat, 3

[6]Guerre du Péloponnèse, VI, 15

[7]id. VI, 28

[8]Cf Françoise Thom, Comprendre le poutinisme, DDB 2018

[9]Colin Crouch, dans Post-démocratie, Diaphanes 2013, p.14 ss

[10]The revolt of the public and the crisis of authority in the new millenium, Stripe Press, 2018

[11]à propos du livre de Gurry, archives privées

[12]Platon, Les Lois 701a

[13]Actuelles 1, OC Essais Gallimard 1965 p.1580

[14]George Mossé décrivait ainsi la brutalisation des sociétés occidentales d’entre-deux-guerres : « On avait tendance à voir la politique comme une bataille qui ne cesserait qu’avec la reddition inconditionnelle de l’ennemi » (George Mossé, De la Grande Guerre au totalitarisme, la brutalisation des sociétés européennes, Hachette 1999, p.183).

8 République I, XIX