Jean-François Mattéi, un seigneur

Anniversaire. Paru dans Le Figaro

Jean-François Mattéi : un seigneur

 

La classe de l’esprit et du cœur : s’il fallait abréger, je décrirais ainsi notre ami Jean-François Mattéi. Trop souvent l’intelligence n’est, comme disait Dominique de Roux « qu’une saloperie à la surface de l’âme ». Ici elle était constamment accompagnée par la fidélité aux êtres et le courage de penser et de dire, qui est une qualité de cœur.

Ce surdoué avait choisi la philosophie, et l’avait apprivoisée dans toutes ses dimensions. La métaphysique et l’histoire de la philosophie, d’abord, avec une préférence pour Platon et Heidegger. Mais aussi la philosophie politique, l’esthétique, la philosophie morale, et non négligeable, la réflexion sur la littérature. Le champ d’études était immense, les ouvrages écrits, impressionnants par leur nombre, leur diversité, leur qualité. En même temps, un magnifique don pédagogique.

Chercheur assez solitaire au sein du « milieu », ancré solidement dans sa famille, il donnait des conférences partout, voyageait énormément, écrivait tout le temps, et gardait sa liberté devant les institutions et les coteries. Il avait choisi la province, et sûrement en a perdu une partie de la reconnaissance que son talent lui aurait méritée. En France, pays de Cour, bien des gratitudes sont réservées aux parisiens.

Mais ce qui le caractérisait surtout, c’était le courage de penser et de dire. Jamais une hésitation quand il s’agissait de signer ou de s’exposer face au conformisme ambiant. On n’imagine pas à quel point c’est rare, dans ce milieu aussi. Comme il était rassurant de voir évoluer cet esprit libre, qui n’avait jamais peur de rien, au milieu de tant de froussards. Jamais il ne se serait prosterné devant une affirmation imposée par la mode. Il défendait une philosophie, une anthropologie, une éthique chrétiennes et européennes. Il a voué les vingt dernières années de sa vie à décrire les trésors culturels et spirituels de l’Europe, et à combattre leurs détracteurs. Ce n’était pas un hasard s’il s’intéressait tant à l’indignation, sorte de vertu fondatrice de l’éthique, vertu cardinalissime. Plusieurs livres qu’il a écrit sur le sujet, le montrent abondamment : il était lui-même saisi d’indignation, et avec grande véhémence, devant le nihilisme du tout-est-possible, devant le relativisme du tout-est-pareil, et devant cette indignation bo-bo – donc fausse – que certains avaient lancée comme une marque de savon. Au fond, dans sa grande joie de vivre, il n’y avait que l’imposture pour le déprimer.

Notre époque détraquée se caractérise par un mélange de snobisme et de matérialisme bas-de-gamme. Il lui faut des intellectuels qui soient des spiritualistes au cœur intrépide. Il était de ceux-là. 

2015-05-20T13:56:56+00:0020 mai 2015|Articles de presse, Toute catégorie|