L’irrationnel comme scandale et comme destin

Discours prononcé sous la coupole le 24 octobre 2017 pour la rentrée annuelle de l’Institut

 

Le sujet proposé aujourd’hui à notre réflexion évoque un thème récurrent de l’actualité quotidienne : l’obsession de la survivance, du réveil, de la revanche de l’irrationnel. Dans quel contexte s’inscrit ce processus, et pourquoi nous est-il propre ? c’est ce qu’il faudra montrer.

 

Dans la civilisation du logos, la nôtre, l’avènement de la raison mar­que le rejet des mythes et des croyances fondées sur la particularité, la fin de l’identification magique et du monde enchanté. Par cette mise à l’écart, l’homme cesse de vivre dans le monde comme un fœtus. Il s’extirpe et juge.

 

Apparu chez les penseurs grecs pré-socratiques, le logos est la forme de pensée de l’Occident, qui suscitera la science et ses foudroyants progrès. Toutes les sociétés sont dès l’origine nourries, bercées, rassurées par les mythes. Lesquels sont des histoires qui donnent un sens à la vie, histoires ni-vraies ni-fausses (comme l’écrit Paul Veyne[1]), sans autre intérêt que celui, immense, d’édifier moralement et de signifier ontologiquement. Le logos qui nous arrive avec Parménide, est d’une autre sorte : c’est une pensée qui veut la vérité, et quitte à tout lui sacrifier. Nietzsche décrit ainsi la prière de Parménide : « Accordez-moi une seule certitude, O dieux, fut-ce une simple planche sur la mer de l’incertitude, juste assez large pour y dormir ! gardez pour vous tout ce qui est en devenir, les formes diaprées, fleuries, trompeuses, charmantes, vivantes, et ne me donnez que la seule, la pauvre certitude toute vide ! »[2].

 

L’usage de la raison combat les arbitraires. La vérité rationnelle rend libre, puisqu’elle dépend des faits, non d’une volonté discrétionnaire qui pourrait la dicter ; dans son objectivité elle empêche les dominations particulières. L’usage de la raison nous garde d’être trompés par les apparences, par les préjugés, par les habitudes. Dans notre monde désenchanté, l’irrationnel – l’enchantement – apparaît comme une tromperie dont il faut se défaire. Car la raison est infaillible, comme disait Condorcet, et remplace finalement la foi : Dumarsais écrit dans l’Encyclopédie de Diderot « La raison est à l’égard du philosophe ce que la grâce est à l’égard du chrétien »[3]. Dès lors l’irrationnel n’est plus un aspect chatoyant de cette véridicité incertaine (les mythes) fondée sur l’expérience et la sagesse des nations : il est l’erreur ou l’illusion du faible d’esprit.

 

La mise au ban de l’irrationnel produit une culture dogmatique : il n’y a pas de tolérance en science, et quand tout est science, la tolérance est inutile. Et appelle une culture d’unité, puisqu’aussi bien la vérité est une : il est ridicule que chaque contrée ait ses propres lois, dit Voltaire dans l’Essai sur les mœurs. C’est une concession coupable à l’irrationnel, que de croire la société humaine œuvre de l’histoire : elle doit être l’œuvre de la raison.

 

C’est ainsi que pour nous modernes, l’irrationnel fait figure à la fois d’enfance et de naufrage : premier balbutiement de l’esprit à ses débuts, il est aujourd’hui régression vers des temps primitifs, sauvages ; ou même irruption de temps barbares : les fascismes ne sont-ils pas à la fois les fils et les ardents promoteurs de l’irrationnel ? La civilisation du logos n’a pas le sentiment d’avoir inventé une forme, mais d’avoir chassé un monstre. L’irrationnel devient la tache noire de la culture occidentale, l’ennemi à combattre.

 

Parce que l’irrationnel est un scandale, nous réduisons l’esprit à un mode de la matière, et la religion à un territoire de la psychologie.

Parce que l’irrationnel est un scandale, nous refusons à la politique son inscription (d’ailleurs toute démocratique) dans la sagesse populaire, et cherchons à remplacer le gouvernement par l’administration, à susciter des gouvernances techniques et des « expertises » à la place de l’autorité de l’expérience. Le rationnel méprise et écarte le raisonnable.

Parce que l’irrationnel est un scandale, nous soustrayons à l’Europe son identité, porteuse de mythes, et la réduisons à sa monnaie, à ce qui se pèse et se compte, aux échanges de biens marchands.

Parce que l’irrationnel est un scandale, s’accomplit ce processus d’unification universelle qui s’appelle mondialisation, entreprise de braderie des diversités au nom de l’abstraction.

La liste serait longue. Tout nous incite à traduire le bien en intérêt, le sentiment en avantages sonnants, l’imagination en neurones. Les attentes du post-humanisme représentent l’acmé de cette réduction.

 

A ce point que la tentation d’irrationnel est stigmatisée comme le péché mortel de ce temps. Le « populisme », injure plutôt que substantif, désigne ces électeurs que la raison a abandonnés (ce mépris du peuple rappelle celui de Bonald, qui tenait les gens modestes pour des infans, parce qu’étrangers à la raison et habités de seuls préjugés).

 

Nous en arrivons à ce point que le doute scientifique lui-même peut apparaître comme une résurgence de l’irrationnel maudit, par exemple quand il s’agit de discuter les conclusions du GIEC sur le climat. Les adversaires de l’opinion correcte sont blâmés pour irrationalité – et il existe désormais une expression qui désigne ce nouveau délit : la « post-vérité ». On organise face à lui des « marches pour la science ». Nous apercevons à quel point l’accusation d’irrationnel peut devenir une arme de combat. Elle sert de prétexte pour assassiner des opinions adverses. Aujourd’hui plus que jamais peut-être depuis la saison révolutionnaire, l’irrationnel serait un monstre à combattre, un ennemi tapi dans nos arguments les plus stables.

S’il est considéré comme toujours à combattre, c’est qu’il revient constamment comme destin.     

 

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L’Occident cherche à se libérer de la tyrannie de l’irrationnel – l’arbitraire des émotions et des passions, l’arbitraire de la particularité oppressive. Cependant la raison porte en elle la certitude universelle qui légitime d’autres penchants tyranniques. Le célèbre tableau de Goya « Le sommeil de la raison engendre des monstres », toujours mis en scène pour défendre les Lumières, fut en réalité peint en 1797, sous le coup de la déception du peintre face à la terreur française, et c’est bien ici la raison elle-même qui déraisonne. Quand le monde occidental s’adonne aux excès, c’est pour ériger la raison en déesse sanguinaire et monopolistique – on ne tombe jamais que de ses propres principes, rendus hideux par l’aveuglement.

 

Mais la véritable oppression de la raison s’exerce par une mise à l’écart de l’essentiel. La pâte humaine a fini par ressembler à la Raison qui la façonne. Ce que la raison peut maîtriser, c’est la matière et c’est l’utile. Les sociétés vont donc devenir matérialistes et utilitaristes. Tout est réduit au nombre et au chiffre. Les choses incomptables (l’amour, l’honneur) sont désormais comptées en monnaie, pesées et mesurées, et donc dégradées jusqu’au ridicule. C’est ce que Horkheimer et Adorno appellent « la destruction des dieux et des qualités »[4]. Les dieux et les qualités : c’est justement l’irrationnel, cet indispensable qui fait défaut, et qui est, au fond, la réalité, comme le dit Dickens parlant de leurs élèves aux maitres d’école rationalistes « Lorsque le merveilleux aura été à tout jamais chassé de leurs âmes, et qu’ils se trouveront face à leur existence dénudée, la Réalité se changera en loup et vous dévorera »[5].

 

L’irruption de la question morale dans les contrées de la pure rationalité, laisse voir la rémanence de l’irrationnel, et son rôle considérable. La morale en effet n’est donnée pour rien d’autre qu’un catalogue de mythes et de préjugés. Elle se réclame de la liberté personnelle, laquelle demeure mystérieuse. L’œuvre de Sade démontre avec éclat que la raison exclusive rend toute morale caduque. La raison ne saurait ni justifier l’amour ni interdire l’inceste ou le meurtre. Sa toute-puissance mène à la domination des instincts primaires et à la justification de tous les vices.

 

Il reste, et c’est surprenant, et c’est rassurant, que le monde de Sade nous indigne. Nous avons le sentiment, devant ces pages, d’avoir dérangé un ordre – mais nous ne savons pas lequel. La réponse git dans la révocation intransigeante de l’irrationnel, ici le troisième ordre de Pascal, celui de la charité, ou si l’on préfère, cette inconnue : l’âme. Le monopole de la raison mène à la barbarie parce qu’il exige l’exclusion de l’âme.

 

Alors l’irrationnel réapparait au marché noir parce qu’exclu il est en même temps nécessaire, parce que scandale il est en même temps destin. Il réapparait sous des formes incontrolées et sauvages – la marchandise devient fétiche et idole ; la récusation des religions pour non-rationalité, permet la multiplication des sectes ; le besoin de réenchantement du monde engendre de nouvelles superstitions, et toutes sortes de contes fantasmagoriques autour du climat ou de la nature. Le post-humanisme qui projette d’extirper l’homme de sa condition, est un mythe, et même une gnose, sous couvert de raison toute-puissante.

 

Finalement on aperçoit combien la raison elle-même se trouve saisie et capturée par le mythe, pendant qu’elle croit s’en affranchir. La raison éprouve à l’égard du mythe un effroi clairement mythique. Mais plus encore, la raison rendue déterministe par la certitude scientifique, réinstaure la fatalité récusée. Croire que le monde humain pourrait s’ériger à l’abri de la seule raison, après avoir éliminé les mythes, c’est déjà un mythe. Le monde rationaliste, sans croyance ni mystique, c’est bien celui qui « fait le malin »[6] (Péguy), celui qui, comme un adolescent, n’a pas les moyens de son affranchissement. 

 

Les critiques l’affirment déjà au moment de la révolution française : en combattant l’irrationnel, c’est la vie même que l’on combat. La raison monopolistique est alors fustigée pour irréalité : elle est trop abstraite pour contenir la vie, qui la déborde toujours. La raison moderne a voulu ériger des règles parfaites et désincarnées pour un humain fini et incarné. Les objets qu’elle pense, n’existent pas (par exemple, le contrat social originel est une fiction, ce sont les épreuves communes qui font un peuple). C’est qu’elle n’aime pas le monde. Elle ignore ce qu’est « l’amour du monde » au sens de Arendt, cet attachement au fini ou cette admiration faite d’humilité. D’ailleurs, ce monde, elle cherche sans cesse à le déserter : la réalité elle-même, qui est histoire, traditions, expériences, coutumes, préjugés, est tissée d’irrationnel.

 

Il faut comprendre qu’il y a un irrationnel fondateur : on ne peut entièrement fonder en raison les appartenances, les croyances , les attachements, ni généralement tout ce qui concerne la pâte humaine. Les lois ne peuvent provenir de la seule raison : elles viennent des mœurs, d’où leur diversité légitime. Le droit n’existe qu’en situation, et jamais un Droit inscrit pour ainsi dire dans les cieux, n’enfermera la totalité du réel, lequel est irrationnel, puisque nourri de tout ce que le temps entasse et ne conceptualise pas. C’est bien pourquoi il est difficile de dire quel est le meilleur régime d’un point de vue rationnel.

 

L’irrationnel est la chair des sociétés et de l’histoire, le sang qui coule dans leurs veines – tandis que la raison mécanique, désincarnant son objet, n’étreint que le vide. Rien de ce qui fait lien n’est rationnel : une famille se réunit autour de l’affection, une communauté autour de la solidarité, qui ne doit rien aux syllogismes – c’est la chair de la patrie que l’on aime, et le dit « patriotisme constitutionnel » d’Habermas n’est qu’une fiction grammaticale. Nous sommes des êtres relationnels avant d’être rationnels, et c’est pourquoi la Gestation Pour Autrui, qui réduit le corps de la femme à une fonction, fait partie de ces  dévergondages de la rationalité.

 

Peut-être, comme disait Benjamin Constant, le sentiment religieux plus que la raison, définit-il l’humanité. Tant de peuples ont vécu heureux au milieu des mythes, tandis que l’étouffement de la religion produit des barbaries rationnelles. La raison ne gage en rien de la présence du sens : on dit bien que le fou est celui qui a tout perdu, sauf la raison. La faculté essentielle serait plutôt le bon sens, la sagesse pratique, la prudence aristotélicienne, qui intègre l’irrationalité des situations vécues, et peut-être aussi l’imagination, sur laquelle reposent tant de ressources essentielles au vivre-ensemble – la fantasia de Vico nous serait précieuse si nous ne l’avions oubliée.

 

L’annonce de la mort de l’irrationnel, la proclamation d’un monde où tout s’explique, est tout bonnement un mensonge. Ce qui compte le plus pour nous, c’est justement ce qui ne s’explique pas : « on n’est martyr, disait Renan à propos de Giordano Bruno, que pour les choses dont on n’est pas bien sûr »[7]. Nous sommes mus par la ferveur davantage que par les syllogismes.

 

On s’aperçoit que lorsque la raison plénipotentiaire a, pour régner, réglé leur compte à tous les mythes, elle demeure alors seule dans le désert, et la moindre mise en cause du rationalisme suscite l’anarchie des esprits, une concession au chaos, comme on le voit chez les relativistes contemporains, Feyerabend ou Latour (toute réalité est construction de notre esprit : « Ramsès II n’a pu mourir de la tuberculose puisque le bacille de Koch n’a été découvert qu’en 1882 »[8]). Par ailleurs la rationalité moderne, mise au ban des mystères, suscite une terrible nostalgie qui engendre leur retour triomphal et  agressif : on a une fois le nazisme, une fois, le populisme. Les humains ne peuvent pas vivre dans l’universel abstrait, et les liens dont ils ont besoin, ne se tissent que d’irrationnel, qu’ils sont près alors à aller quérir au fond même des gouffres.

 

On s’aperçoit que la raison ne peut conférer le sens, mais qu’elle peut le détruire. Le perfectionnement du monde ne passe pas par la rationalité. La raison peut se déployer jusqu’à des extrêmes dont nous ne percevons guère les limites, mais elle doit s’arrêter avant de détruire l’être même qu’elle se donne pour finalité de parfaire. Il y a des pans entiers de l’existence, individuelle et sociale, qui échappent à la raison, non pas au sens où la raison ne peut les saisir, mais au sens où elle les détruit en les saisissant.

 

La crise de l’Occident trouve ses racines, disait Husserl, non dans la rationalité, mais « dans un rationalisme qui s’égare »[9].  Si la maladie mortelle de la culture occidentale est bien l’hypertrophie de la raison, c’est parce que l’irrationnel seul permet l’essentiel : la liberté. L’irrationnel n’est pas une étape sur le chemin qui mènerait à la rationalité totale, mais un état de l’homme doté de liberté. Il n’est pas une modalité temporaire, mais un modèle fondateur où se déploient la sagesse et la prudence. Il n’est pas la maladie de l’humanité sauvage ou inachevée, mais la raison vivante et trébuchante de l’humanité libre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Raison et expérience « l’empirisme organisateur » de Sainte Beuve ,  Compagnon p.45 et 82

Baudelaire  « je m’ennuie en France, surtout parce que tout le monde y ressemble à Voltaire… Voltaire, comme tous les paresseux, haïssait le mystère » (Mon cœur mis à nu, Œuvres Complètes tome I, Pléiade Gallimard 1975, p. 687-688)

 

 

 

 

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Adorno et Horkheimer.

Le sujet du livre est le concept de Lumières (Aufklärung) entendu en un sens tellement large que l’édition française traduit par « Raison » ou emploie le terme allemand. Les Lumières ne sont pas entendues, en effet, comme un simple moment historique, la culture du progrès du xviiie siècle, telle que Kant ou Donatien Alphonse François de Sade la thématisent, mais comme un processus beaucoup plus vaste de civilisation, dont le principe est la destruction du mythe au nom de la raison. Le livre s’ouvre sur une référence au philosophe anglais Francis Bacon, lequel aurait fourni les principaux thèmes des Lumières, mais le processus des Lumières concerne aussi bien l’époque de la civilisation homérique ou l’industrie culturelle contemporaine.

La théorie critique étant aussi une théorie de son propre discours restitué dans la réalité sociale de son temps, il va de soi également que le livre Dialektik der Aufklärung participe lui-même d’un processus de Raison, de Lumières, ou littéralement « d’éclaircissement », quand bien même s’il s’agit de se soustraire à ce processus et de faire la critique de la raison au nom de la raison.

Le constat sur lequel s’ouvre le livre est, en effet, que l’Aufklärung a eu pour but de libérer les hommes, mais que partout le monde « éclairé » est soumis aux calamités. L’Aufklärung a eu pour but de libérer de la pensée magique, mais elle est elle-même soumise au mythe. Le détournement a consisté à instrumentaliser la raison, dont la finalité réelle n’a pas été la connaissance ou le bonheur, mais l’explication du monde pour la domination de la nature, soit l’auto-conservation.

Le processus d’autodestruction consiste dans la destruction du mythe par la raison qui est au principe des Lumières. Car les mythes sont en réalité déjà des produits d’Aufklärung, des formes d’affranchissement à l’égard de la nature. À l’inverse, l’Aufklärung est toujours prise dans la mythologie au moment même où elle croit s’en affranchir.

 

les événements de la révolution française marquent la cruelle tyrannie de la raison. Le célèbre tableau de Goya « Le sommeil de la raison engendre des monstres », toujours mis en scène pour défendre les Lumières, est en réalité peint en 1797, sous le coup de la déception du peintre face à la terreur française. Il y a bien sûr une tyrannie de l’irrationnel – c’est l’arbitraire mené par les passions, mais il y a aussi une tyrannie de la raison. Selon Horkheimer et Adorno, la raison moderne, consacrant le triomphe du nombre et de l’utilité, exige « la destruction des dieux et des qualités ». Par là elle devient totalitaire, parce que l’annonce de la fin de l’irrationnel, d’un monde où tout s’explique, est elle-même un mensonge. Autrement dit, croire que les humains peuvent ériger une raison toute puissante à l’abri des mythes, c’est déjà un mythe. Ainsi la Raison sacralisée finit-elle par produire la barbarie, parce que la morale ne s’appuie pas sur des calculs, mais sur des pré-jugés historiques et des croyances. D’où Sade, que Horkheimer et Adorno consacrent comme exemple caractéristique de la barbarie de la raison : « chacun des dix commandements est déclaré nul par le tribunal de la raison formelle »[10].

Dans un monde entièrement rationalisé, où le but est de faire disparaître les significations au profit des seuls faits, le sens réapparait au marché noir sous des formes incontrôlées et sauvages, tandis que le fait et la chose sont sacralisées : la marchandise devient fétiche et idole. La post-modernité confirme le règne de la raison toute puissante, par la réduction de tout ce qui est humain à la raison sèche (le « patriotisme constitutionnel » !) ; par la politique technicienne qui porte au pouvoir des administrateurs et non des gouvernants. Mais aussi bien, elle confirme la montée de l’irrationnel, par exemple dans les chasses aux sorcières médiatiques ou dans l’incapacité de nos contemporains à opérer des différenciations (toute différence étant devenue discriminatoire au nom d’une morale elle-même pré-rationnelle).

Cependant, et c’était la question que posait Berdiaev, après que tous les mythes structurants aient été détruits par la Raison, peut-on récuser le rationalisme sans tomber dans le chaos ? C’est ainsi que Paul Feyerabend ou Bruno Latour en viennent à mettre au ban l’esprit scientifique, et à considérer les propositions scientifiques elles-mêmes comme des préjugés à combattre ou des constructions purement relatives (Ramsès II n’a pas pu mourir de la tuberculose puisque le bacille n’a été découvert qu’en 1882…). Le rationalisme moderne a produit la grande anarchie des esprits.

 

Le monde occidental sera désenchanté. Quand il s’adonnera aux excès, ce sera pour ériger la Raison en déesse sanguinaire et monopolistique – on ne tombe jamais que de ses propres principes, rendus hideux par l’aveuglement.

Dès le moment de la révolution française et pendant le siècle qui la suit, la critique s’empare de la raison monopolistique et la condamne pour irréalité : elle est trop abstraite pour contenir la vie, qui la dépasse toujours. Ils font de la politique avec de la métaphysique ! ironise Rivarol, et aussitôt après, Burke.

La raison moderne a voulu se libérer de tout ce qui l’entravait : les préjugés, les traditions, les coutumes. Elle a érigé des règles parfaites et désincarnées, pour un homme fini et incarné. Sa prétention dépasse l’entendement : « la raison humaine est infaillible » dit Condorcet. D’autant plus que les objets qu’elle pense, n’existent pas : l’objet du Contrat social ne se trouve nulle part, dit Burke – et en effet, le fameux contrat originel est une fiction. Si les révolutionnaires détestent la réalité, les conservateurs l’aiment au contraire, au sens que définira plus tard Hannah Arendt, un attachement au monde humain tout fini et imparfait qu’il soit – Herder s’écriait « Cœur ! chaleur ! sang ! humanité ! ».

Comment l’histoire va-t-elle se poursuivre ? La pâte humaine va finir par ressembler à la Raison qui la façonne. Ce que la raison peut commander, c’est la matière et c’est l’utile. Les sociétés vont donc devenir matérialistes et utilitaristes[11]. Autrement dit, pendant tout le XIX° siècle les conservateurs vont défendre les coutumes et l’histoire, l’expérience, et même les préjugés, contre la Raison monopolistique, qui pour régner doit anéantir tout le règne vivant : « vous croyez combattre un préjugé, mais c’est avec la nature que vous croisez le fer »[12]. Les conservateurs croient en une condition humaine, traduite dans les habitudes sociales et les croyances.  Le discours des dissidents face aux communistes du XX° siècle, sera le même : le totalitarisme rouge est un héritier de la révolution française.

Cela signifie qu’il y a un irrationnel fondateur : car on ne peut fonder en raison ni les préjugés, ni les appartenances communautaires. Les lois ne peuvent provenir de la seule raison : elles viennent des mœurs, d’où leur diversité légitime. Les conservateurs défendent l’histoire contre la toute-puissance de la logique. Pour eux, il n’y a donc pas de « droits de l’homme » décrétés par la raison pure et s’appliquant valablement à tous les peuples et les époques, car le droit n’existent qu’en situation, et les situations varient dans le temps et l’espace. Jamais un Droit inscrit pour ainsi dire dans les cieux, n’enfermera la totalité du réel, lequel est irrationnel, puisque nourri de coutumes et d’expériences, de tout ce que le temps entasse et ne conceptualise pas. C’est bien pourquoi il est impossible de dire quel est le meilleur régime d’un point de vue rationnel. Chaque régime est adapté à une manière de vivre. La démocratie par exemple n’est pas le parangon universel, mais le régime politique qui convient à l’Occident, étant donné sa culture mère. On voit que face à une pensée rationaliste donc universelle, le point de vue conservateur apparaitra facilement relativiste. Le romantisme du XIX° siècle, considéré comme une réaction à la raideur rationaliste des Lumières, engendre des pensées relativistes, comme celle de Herder.

Les conservateurs soupçonnent que la raison mécanique et mathématique, enveloppant le droit et la politique et éteignant la vie, produira l’athéisme. La querelle du panthéisme, initiée par Jacobi au moment de la révolution française, trouvera une confirmation chez Tocqueville : dans un chapitre court et brillant de La démocratie en Amérique, celui-ci annonce le panthéisme pour les démocraties, dont le désir brulant est l’égalité et l’indétermination. Une société où tout se désincarne, ne peut supporter longtemps une religion de l’incarnation.

Au tournant du XVIII° et du XIX° siècles, nous avons Burke, Rehberg et Jacobi contre Fichte et Kant. Les conservateurs pensent que la raison qui refuse de penser l’histoire et la vie, s’abîme dans les abstractions qui n’étreignent que le vide, et finit ironiquement dans la tyrannie des passions et des émotions. Ils tentent donc de réhabiliter des qualités liées à l’histoire et à l’expérience : la prudence aristotélicienne et la sagesse pratique. Et derrière elles : la patience pour améliorer les sociétés à leur rythme. Il ne faut jamais oublier que la grande Terreur est le fruit de l’immanence et de l’impatience. Le politique n’est pas un technicien rationnel. Les hommes se gouvernent et ne s’administrent pas. Le gouvernement des hommes met en jeu la prudence bien davantage que la raison.

 

Irrévérence La raison peut se déployer jusqu’à des extrêmes dont nous ne percevons guère les limites, mais elle doit s’arrêter avant de détruire l’être même qu’elle se donne pour finalité de parfaire. Il y a des pans entiers de l’existence, individuelle et sociale, qui échappent à la raison, non pas au sens où la raison ne peut les saisir, mais au sens où elle les détruit en les saisissant.

S’il est vrai que chaque culture, chaque institu­tion, chaque régime meurt dans l’excès de son pro­pre principe, la maladie de l’Europe consiste en une hypertrophie dévorante de la raison. On peut com­prendre ce dévoiement comme l’immense orgueil qui saisit un esprit donné à soi comme maître virtuel du monde. Incapable de supporter la contingence et s’en croyant responsable, identifiant la perfection avec un ordre qu’il serait habilité à créer, l’esprit trouve sa maladie mortelle dans l’abus du perfec­tionnement ou de ce qu’il nomme tel. Il invente des idéologies susceptibles de concrétiser la rationalisa­tion totale du monde. Il mène jusqu’aux limites l’organisation de la société technicienne. Il invente le meilleur des mondes, espérant ainsi échapper aux aléas de la vie. Dans ces planètes des confins, en principe épargnées absolument par le chaos, la rationalité triomphante engendre l’absurde, qui n’est pas l’irrationnel mais le non-sens. On s’aper­çoit que la raison ne peut conférer le sens, mais qu’elle peut le détruire. Que la contingence irration­nelle au contraire entretient des significations. Que le perfectionnement du monde ne passe pas toujours par la rationalité.

Aristote dans toute son œuvre admire la rationalité du monde

Rien de ce qui fait lien n’est rationnel : une famille se réunit autour de la tendresse, une communauté autour de la solidarité qui ne doit rien aux syllogismes – le patriotisme constitutionnel n’est qu’une fiction grammaticale

La GPA selon Laura Lange : repose sur l’idée rationnelle que la grossesse est mécanique et seulement fonctionnelle, alors que c’est probablement la première expérience relationnelle de l’enfant – nous sommes relationnels avant d’être rationnels, et le corps joue un rôle dans la relation, on ne peut pas le réduire à sa fonction.

Dans Brahami p.50 : Quand Locke dans L’essai sur l’entendement humain décrit les mœurs et l’importance de la loi de réputation, il montre bien que celle-ci n’est pas rationnelle, qu’elle varie au gré des temps et des coutumes (cf la loi d’infâmie qui frappe de nos jours les gens réduits ad hitlerum)

Le patriotisme constitutionnel : les citoyens ne sont attachés à leur patrie que par une somme d’habitudes et de préjugés, des mœurs et non des lois

Burke : défense des préjugés qui charrient la mémoire, tandis que la raison est toujours chez un individu, très petite. Les préjugés ont une raison propre, une sagesse

La prudence d’Aristote

Contrat social de Rousseau « l’acte par lequel un peuple est un peuple » = pour nous, non par le contrat rationnel, mais par les épreuves communes. Le contrat politique est fondé sur un modèle marchand.

Constant : le sentiment religieux, plus que la raison, définit l’humanité (dans De la religion). Quand on étouffe la religion, peut apparaître une « barbarie rationnelle »

Si on supprime l’émotion, l’imaginaire etc, un jour ou l’autre on a le nazisme, une autre fois le populisme

On dit bien que le fou est celui qui a tout perdu sauf la raison = le bon sens

Feyerabend, Adieu la raison, Le Seuil 1989  La suppression des mythes et le surgissement  avec Parménide de la vérité comme « culturellement indépendante, fut un désastre » 81 « les sophistes ont objecté qu’une vérité hors tradition est impossible » 85 il montre bien que l’idée de vérité objective sépare l’individu de ses communautés en le faisant vivre de façon indépendante, relié seulement à l’universel abstrait 163

 

Kierkegaard, dans son célèbre Crainte et tremblement, avait affirmé de la rationalité qu’elle était «une chimère qui, chez Hegel, doit tout expliquer, et qui est en même temps la seule chose qu’il n’a jamais essayé d’expliquer» (p. 44).

 

Shayegan La lumière vient de l’Occident 6-7 : « l’ontologie éclatée » du bouddhisme convient à notre temps, le bricolage, une vision de l’être à travers les mythes

Le « ressac de la superstition » aujourd’hui 28

besoin de réenchantement, retour des sectes etc 182

Sade : l’anéantissement de l’âme par la rationalité dépouillée de toute éthique – et c’est pour cela que Horkheimer et Adorno le prennent pour exemple 250

la rationalité des Lumières et le courant conservateur, la tyrannie de la raison

Edmund Burke, Réflexions sur la révolution de France, Hachette 1989

Préface de Philippe Raynaud XXXVII la tradition et l’histoire face au rationalisme politique, scepticisme face aux principes politiques universels comme la liberté politique XLIII « caractère métaphysique de la déclaration » – les droits des Anglais, au contraire, sont concrets. LVI  Burke est inspiré par le droit naturel classique : le droit n’existe que dans des situations, qui varient au cours de l’histoire (on pourrait dire à cet égard que les pays fédéraux comme la Suisse sont inspirés par le droit naturel classique, car les droits y varient). Dans chaque société il y a des droits différents. LIX « appartenance à une communauté concrète, appuyée sur une tradition, et qui seule peut garantir effectivement des droits » LXI Burke « est donc logiquement conduit à tenter de restaurer la doctrine classique de la Loi naturelle et à insister sur l’irréductibilité de la prudence ou de la sagesse pratique à la Raison « abstraite » » LXXIII le rationalisme des Lumières « renie le monde vécu historique dont il est issu » Reynaud le voir précurseur du « romantisme politique » allemand du XIX°. LXXV Burke dit que l’évolution vers la douceur et l’égalité peut se faire, à condition que cela reste implicite – cela ne doit pas être recherché – manière de dire que si cela devient rationnel, ou pur de toute histoire, cela ne marcherait pas… LXXVI « la Raison moderne « cette sorte de raison qui bannit toutes les affection » a tout simplement détruit les protections dont jouissaient les hommes, en même temps qu’elle privait l’expérience sociale de ce qui faisait sa substance » LXXVII  les Lumières finissent dans le matérialisme et l’utilitarisme (ce qui est normal car la raison seule est matérialiste) cf Helvétius et d’Holbach, et finalement elles se dégradent « le travail des Lumières se retourne contre leurs intentions premières (pensons à Horkheimer et Adorno) « l’imagination donne au corps politique une assise plus stable que la Raison » (Vico !) LXXXIX revoir Une autre philosophie de l’histoire de Herder, livre qui critique l’esprit français rationaliste, n’aimant que les abstractions et récusant les préjugés « au nom d’une raison abstraite et mécanique » « Jacobi avait dénoncé l’incapacité de la Raison à penser la « vie » et l’existence, en s’efforçant de montrer que le rationalisme conduit nécessairement à un « panthéisme » où la richesse de la vie s’abolit dans l’indétermination de la substance » XCVI « pour les Français, le problème était bien d’instaurer la liberté et non de protéger ou de restaurer des droits anciennement acquis » CI Constant montre comment la société civile évolue de façon « irrévocable » vers l’égalité – castes

CII supériorité des préjugés sur les principes rationnels. 47 « ces fictions monstrueuses qui, en inspirant des idées fausses et des espérances vaines … spéculations extravagantes et présomptueuses » 63 « vous croyez combattre un préjugé, mais c’est avec la nature que vous croisez le fer » 73 « ils méprisent l’expérience, qui n’est à leurs yeux que la sagesse des ignorants » 110 et 658 : les préjugés sont d’après lui « sentiments communs », « sentiments naturels », « constitution morale du cœur », « sagesse des hommes incultes », et « vraie égalité morale du genre humain » = valeur de l’irrationnel fondateur… 115 « nous savons, et nous mettons notre orgueil à le savoir, que l’homme est par nature un animal religieux » 127 ce qui est la source du progrès dans nos contrées, ce qui a fait le monde moderne, c’est « cette éducation gothique et monacale » qui n’ pas renié l’héritage des aïeux. 158 « je ne réprouve aucune forme de gouvernement selon de simples principes abstraits. Il peut exister telles situations dans lesquelles une démocratie pure deviendra nécessaire »

214-215 louange de la patience et de la prudence dans l’œuvre d’amélioration des sociétés, et importance de l’expérience 216

252-253  attachement aux communautés d’appartenance concrètes, par « un corps de vieux préjugés et d’habitudes qu’on ne peut guère fonder en raison »

668-669 persécution par la diffamation, l’infamie, la « condamnation publique au mépris. Le « noter d’infamie » de Voltaire.

Les Recherches sur la révolution française de Rehberg, pamphlet ironique et souvent cruel, est peut-être à cette époque la critique la plus argumentée du rationalisme des Lumières (paru en 1793, le livre de Burke en 1790).

Au fond nous avons Rehberg et Jacobi contre Fichte et Kant. Les premiers disent : la raison ne peut pas tenir compte de l’histoire ni penser la vie, et en voulant s’appuyer sur des abstractions elle n’étreint que le vide et finalement repose sur les passions et les émotions ; la pensée politique doit s’appuyer sur l’histoire et les traditions. Les seconds : cet irrationalisme mène à la tyrannie de l’histoire. Mais Rehberg ne verse pas dans l’irrationnel comme Jacobi (qui voit dans le rationalisme aussitôt le spinozisme et l’athéisme), il admire Kant et Leibniz. La raison a vocation universelle : vouloir l’appliquer au réel est source de désordre. Les défenseurs des Lumières appliquent la raison à la politique : il y a une seule bonne constitution.

Rehberg pense qu’une théorie politique ne peut être tirée que de l’expérience historique, sinon elle n’est pas légitime – ce qui pose problème : « vous voulez que tout reste sur l’ancien pied ! » disait Fichte dans ses Contributions en parlant de lui. On n’aurait jamais aboli l’esclavage avec ce genre de raisonnement – autrement dit, le fondement de la pensée politique doit être à la fois dans l’histoire et dans la promesse.

Les DH sont insensés et inapplicables : l’homme n’existe qu’inscrit dans sa lignée.

Les droits naturels, fondés en raison, sont abstraits et inapplicables.

Le principal reproche que fait Rehberg à la raison : ses lois sont invariables, objectives et universelles, et ne peuvent donc pas enfermer la diversité du réel. Le réel est sensible, expérimental, nourri d’inclinations, bref d’irrationnel. Il dit du Contrat social : « spéculation extraordinairement subtile… dont l’objet ne se trouve nulle part » 87

Il n’y a pas de meilleure constitution, seule l’histoire fait les constitutions. Nous disons de la même façon que la démocratie est moins un régime qu’une manière de vivre.

Il oppose à la raison l’entendement, qui lui, est efficace.

Vico contre Descartes : la fantasia contre la raison, Vico rejette l’origine des sociétés fondée sur le droit naturel 123 au début, la pensée humaine est mythique 124 coutumes, images concrètes, imitation, poésie 127 Vico : l’homme ne connaît que l’histoire, parce que c’est lui qui la fait

Droit naturel = « concept d’un individu tiré de l’état de nature par la force de sa seule raison » 129 « histoire, culture, ethnie, sens, instincts, imagination, tout ce qui sépare » (on a l’impression que Z.S. cherche non pas la vérité, mais ce qui réunit : il ne critique pas ses adversaires parce qu’ils se trompent, mais parce qu’ils séparent) 129

Pour Burke, Meineke etc, il fallait abolir l’idée de droit naturel afin de pouvoir approfondir la compréhension du monde, et ce que Z.S. appelle chez Burke « la piété du monde » ou « un respect religieux pour le monde tel qu’il était » (je dirais plutôt un amour du monde fini)

Herder « Cœur ! chaleur ! sang ! humanité ! » : la sécheresse et « l’odeur de mort qui se dégage du XVII° siècle français » 148

Husserl, dans La crise de l’humanité … 1977 p.31 et 20 : la crise a ses racines non dans le rationalisme, mais dans les perversions et l’aliénation du rationalisme, à voir

567 : Kristol pense que la tyrannie d’un « rationalisme utopique radical » avait débouché sur le nazisme, et Nolte que « le fascisme aurait pu être « un réflexe de révolte contre un danger existentiel »…

le post-moderne : la tyrannie du rationnel et la montée de l’irrationnel

L’irrationnel prime quand les catégories se mêlent, comme lorsqu’on fait de la morale avec les armes de la politique. Dans la campagne présidentielle de 2017, les affects passent avant la raison, l’émotion domine, les symboles remplacent la démonstration. Tout le monde est contre le système (on ne sait ce que c’est), contre les puissances d’argent, contre les élites, ni de droite ni de gauche.

Les chasses aux sorcières médiatiques, si fréquentes en France, sont de l’irrationnel à l’état pur. Et la

L’irrationnel prime quand on se veut contre les catégories et contre les différenciations (comme par exemple dans le ni-droite ni-gauche), ce qui engage forcément la pensée dans un vide où ne subsistent que les émotions et les passions : on ne peut rien conceptualiser sans identifier, seul l’irrationnel est sans frontières. Le politique qui se veut a-politique ne peut rien identifier et dès lors il ne peut que sentir. La raison structure le chaos en faisant advenir l’être par les mots. L’irrationnel se tient encore, comparativement, dans une sorte de chaos ou bien un monde de vapeurs.

il y a une tyrannie de l’irrationnel (la vérité rend libre), mais aussi une tyrannie de la raison

si la raison en vient à ignorer ses propres limites, alors l’irrationnel gagne du terrain

pour Tolkien, les mythes apportent plus de vérité que le concept (comment expliquer qu’il se dise philologue, comme Vico ?)

revenir sur le rationalisme comme le réclame par exemple Berdiaev (et tant d’autres), ne serait-ce pas tomber simplement dans le chaos ? car la raison, en prenant la place du mythe pour structurer le monde, a aboli en même temps le mythe – et on peut en dire autant pour la religion – assurant par là son monopole et se rendant dès lors indispensable. Lorsque Bruno Latour sort du rationalisme, il dit simplement n’importe quoi – c’est à dire qu’il entre dans le domaine du caprice. Car les traditions et coutumes qui structuraient les mythes ont disparu. C’est sans doute pourquoi Pamuk, dans Le livre noir, montre qu’il ne faut pas se défaire des vieilles légendes signifiantes en adoptant la raison occidentale.

Voir Feyerabend

La raison trop pure oblitère les libertés, qui suscitent la variété et donc l’imperfection

Burke : la raison n’est pas le seul critère de légitimité des institutions, la seule capable de mettre en cause l’ordre existant

« civilisation rationaliste, individualiste, fondée sur des valeurs universelles