Y a-t-il une morale universelle ?

Colloque Université d’Aix en Provence, Faculté de Droit et Sciences politiques Juin 2014

Y a-t-il une morale universelle ?

 

Cette pensée normative qui voit le bien meilleur que le mal, est inhérente à l’homme qui pense, dès l’origine. Les anciens reliaient l’ordre du monde naturel et l’ordre de l’éthique humaine : le kosmos, comme ordre admirable, appartient déjà à la sphère de la justice. Probablement la normativité est-elle l’une des manifestations de la détermination : la pensée qui nomme, hiérarchise déjà. La normativité ne provient pas des religions : ce sont au contraire les religions qui doivent se l’approprier, et s’arranger conceptuellement avec elle.

Les écoles se querellent depuis l’origine, dans la pensée orientale et dans la pensée occidentale, pour répondre aux questions suivantes : la nature de l’homme est-elle bonne, et le mal n’y surgit-il que par accident ? le mal est-il un principe, une personne, une marque en négatif ? quels sont les modes d’accès au bien, et sont-ils individuels ou collectifs, en va-t-il de la sagesse ou des institutions ? Les réponses sont culturelles et elles demeurent en débat au sein même de chaque culture.

Mais une certitude apparaît commune à toutes les cultures : la figure du mal et la figure du bien. C’est volontairement qu’il faut nommer le mal en premier. Il est plus aisé de reconnaître le mal que de reconnaître le bien, et la vie morale commence par l’indignation. Ce qui frappe si l’on s’occupe d’anthropologie, c’est que le mal est partout repéré à travers les mêmes tendances, et le bien, inversement, aussi. Le mal est décrit par tous les humains comme la séparation, le bien comme l’union, avec tout ce que ces deux mots supposent de développements. Il n’existe aucune culture où le bien soit reconnu dans la séparation, la haine, la calomnie.

Dans les sociétés primitives, la morale se traduit par la pratique des rites sociaux. Elle est d’abord « l’art de vivre en commun »[1]. Elle résume les mœurs grâce auxquelles les membres de la tribu demeureront correctement liés ensemble. Il ne s’agit pas encore d’une morale intérieure, reconnue par la conscience individuelle, car l’individu demeure très flou. La morale est formaliste, résumée dans des impératifs auxquels on se soumet par tradition. Par ailleurs, elle vise le bien d’un groupe, sa protection et sa sauvegarde en tant que tel, au détriment s’il le faut des autres groupes : en Malaisie, « il est bien d’exercer la vendetta, il est bien de pouvoir offrir une tête humaine à sa fiancée » [2]. Mauvaise est la conduite qui enfreint un tabou, une règle sociale visant la maintenance de la communauté.

Nous autres modernes croyons unanimement qu’offrir une tête humaine à sa fiancée ne représente pas un comportement moral. Et pourtant, il s’agit bien toujours de la même morale qui s’exerce chez l’homme ancien et chez les modernes : c’est la taille d’ « autrui », auquel s’applique la morale, qui a changé. Dans les tribus traditionnelles, « autrui » représente essentiellement les membres de la communauté d’appartenance, c’est pourquoi le propriétaire de la tête humaine, en tout cas s’il s’agit d’un ennemi, ne vaut rien face à la fiancée. Tandis que chez les contemporains, le groupe d’appartenance proche ne vaut pas davantage que le monde entier, et « autrui » s’applique à tous les hommes de la terre.

Les sociétés de type holiste sont aussi composées d’individus habités d’intérêts égoïstes, même si l’on peut supposer que l’égoïsme y est moins exacerbé que dans les sociétés individualistes. Les règles du bien  consistent ici à détourner chacun de son intérêt pour l’orienter vers le bien de la communauté. La mauvaise conduite est celle qui déconstruit la communauté.

 

Dans la « confession négative » du Livre des morts égyptien, les mauvaises actions dont se défend le mort, présumé en état d’accusation devant le tribunal d’Osiris, sont entre autres, le meurtre, le vol, l’injustice, la désobéissance. Actes qui détissent le lien social. Le mort va en enfer ou au paradis selon ses mérites. Il doit donc se soumettre au jugement du dieu des morts, Osiris, dans une cérémonie appelée « pesée des âmes ». Au chapitre 125 du Livre des Morts se trouve la « confession négative » dont on inhumait le texte avec le corps, pour qu’il n’oubliât rien : Je n’ai pas commis d’injustice, je n’ai pas dérobé, je n’ai tué personne, je n’ai pas été insolent, je n’ai pas désobéi, je n’ai pas tué de bétail sacré, je n’ai pas espionné, je n’ai pas été vantard, je n’ai pas forniqué, je n’ai été ni sodomite ni pédéraste.

Les pensées anciennes et élaborées des Chinois sur la question morale, laissent apparaître des courants successifs qui se contredisent souvent. Pourtant, toujours apparaît la même certitude : le bien consiste à renoncer peu ou prou à l’intérêt individuel pour défendre l’intérêt commun. Mencius, héritier de Confucius, voyait dans l’indignation et la compassion devant la souffrance de l’autre une attitude proprement humaine [3]. Dire que l’homme est un « être éthique », c’est le croire capable, selon sa nature, de faire passer l’autre avant soi : le mal, c’est l’égoïsme. Xunzi décrit ainsi le mal et le bien : « Dans ce que la nature humaine a d’inné, il y a l’amour du profit ; si l’homme suit cette pente, alors apparaissent convoitise et rivalité, disparaissent déférence et modestie. Dans l’inné, il y a haine et jalousie ; si cette pente est suivie, apparaissent crime et infamie, disparaissent loyauté et confiance » [4].

La Théogonie d’Hésiode décrit une succession de plusieurs races d’hommes. La première est bonne et vit dans « la joie et la paix ». La deuxième race, celle d’argent, est au contraire dotée d’une « folle démesure ». La troisième, de bronze, ne songe qu’aux « œuvres de démesure ». La quatrième, race divine des demi-dieux « plus juste et plus brave », périt par la guerre interne. Les derniers hommes (cinquième, race de fer) se caractérisent par le mal qui les habite : ingratitude, reniement, règne de la force, envie. Les deux divinités allégoriques les plus laides, faites de serpents et monstrueuses, sont la Discorde et l’Envie.

Les Travaux et des jours se terminent par une description de la bonne vie qui est honnêteté, respect des autres, fidélité, magnanimité etc…

Aux enfers, les hommes seront jugés selon leur œuvre terrestre.

 

En Grec, le diabolos signifie littéralement : « qui désunit, qui engendre la haine et l’envie », et d’une manière générale, le diable est d’abord le grand calomniateur, autrement dit, celui qui divise en montant les individus les uns contre les autres. Diabolè est la division, la calomnie, la querelle, l’inimitié. Son contraire : sumbolè, rapprochement, rencontre, contrat, engagement, et à l’antithèse du diabolos, le sumbolos ou symbole. Dans la théologie chrétienne, Satan sera celui qui disperse, personne elle-même dispersée. Le mal consiste toujours à se préférer soi-même à la communauté, la cité de Dieu représentant à l’inverse la communauté par excellence que chacun préfère à soi-même : « Deux amours ont fait deux cités : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité terrestre ; l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité céleste » [5].

Aujourd’hui, la morale des droits de l’homme marque la continuité : malfaisants sont la guerre, la discrimination, le racisme et l’apartheid, la haine en général, tout ce qui d’une manière ou d’une autre déchire la communauté à présent internationale.

Ainsi, l’évolution historique marque un élargissement du groupe que la morale commande de servir, depuis la tribu jusqu’au monde. Mais la signification du bien et du mal demeure analogue, dans tous les temps et dans tous les lieux. Aucune culture n’honore un dieu qui détruit et déteste. La permanence dans la caractérisation du bien et du mal, traduit un trait non pas culturel, mais anthropologique. Cette norme qui va toujours dans le même sens, semble bien innée dans le cœur de l’homme. Cela ne signifie pas que celui-ci fait toujours le bien, puisque précisément il s’agit d’une norme. Mais il ne se repent que de la séparation.

Plus loin, la diversité des cultures s’établit sur la définition de la séparation. C’est en cela que des comportements acceptés ici ne le seront pas là-bas. Ou que des comportements acceptés autrefois ne le seront plus à présent. Les normes dans leur précision changent dans le temps et l’espace, ce que nous remarquons tous avec grande inquiétude : si l’éthique apparaît si relative, alors quel sens lui conférer ? Cependant, il faut toujours avoir à l’esprit que les grandes tendances ne sont pas relatives : c’est l’application de ces tendances à chaque situation singulière, qui change à travers les lieux et les temps.

On peut donc affirmer qu’il existe non seulement une conscience intuitive de l’existence de normes éthiques : le « meilleur » n’est pas dans la réalité, mais ailleurs, dans le devoir-être. Mais aussi une intuition universelle de la figure du « meilleur » et du « pire », définie très largement en termes d’union et de séparation. D’où l’on peut garantir qu’une espèce humaine unique porte ces distinctions de façon intuitive, en-deçà de toutes les précisions diverses qu’elle peut ensuite lui apporter.

Cette intuition est si puissante qu’il faut des cataclysmes pour la gommer, et encore n’y parvient-on jamais que temporairement. Le nazisme a été suivi d’une longue période de remords, qui dure encore aujourd’hui.

 

Notre contemporain voudrait quitter sa particularité pour afficher directement l’universel – être un humain et non pas un homme ou une femme, être un citoyen du monde et non pas un Français ou un Allemand. Cependant l’universel est abstrait, au sens où il n’existe tout simplement pas. Il est une idée ardente, vivante, qui nous fait vivre et nous exhorte à ne pas demeurer englués dans nos particularités. Mais il n’est qu’une idée, an tout cas dans ce monde sublunaire. Croire que nous pourrions accéder directement à l’universel est une fiction des utopies, du totalitarisme, et de la modernité tardive: les communistes pensaient qu’ils avaient trouvé le moyen de vivre non pas de façon bourgeoise ou prolétaire, mais de façon purement humaine ; et nos élites s’imaginent que les écoles pourraient enseigner aux enfants une morale universelle, directement, sans passer par les cultures particulières.

 

L’intuition universelle de la morale et de sa définition essentielle (le bien comme relation, le mal comme séparation), ne peut s’exprimer et se réaliser qu’à travers les cultures diverses et multiples. Nous avons besoin de médiations, car nous sommes des êtres incarnés. Nous ne pouvons jamais vivre l’universel directement, parce que nous ne sommes pas des dieux.

 

Parmi les questions inquiètes que se pose cet animal appelé homme (pourquoi suis-je mortel ? d’où venons-nous ? comment bien vivre ? qu’est-ce qui est vrai ?) se trouve la question morale. Les réponses, morales, religieuses, politiques, sociales, s’organisent de façon cohérente dans chaque groupe humain, formant ainsi chaque fois un monde culturel singulier – donc relatif, discutable. Les Chinois n’ont pas le même monde culturel que nous. Mais leurs religions et leurs politiques forment un ensemble cohérent avec leur morale, leur esthétique etc. Chaque culture forme un monde. Les hommes appartiennent tous à la même espèce parce qu’ils posent les mêmes questions, ils appartiennent à des cultures différentes parce qu’ils apportent à ces questions des réponses différentes. La réponse morale ne saurait être commune à tous, sauf à tomber dans le terrorisme.

 

L’universel est une promesse, non une conquête. Nous ne le réalisons jamais complètement. Nous pouvons seulement le chercher, en réaliser des bribes. Nous ne pouvons pas l’imposer (parce que le monde demeure plein de diversités et de particularités), mais seulement en témoigner pour en gager la vérité par notre propre existence. L’universel reste une espérance de l’espèce introuvable, au sens où Héraclite disait que celui qui n’espère pas, n’atteindra pas l’inespérable.

 

L’erreur qui consiste à croire que l’on peut apporter une morale universelle est analogue à celle de la justice internationale.

Aucun universel ne ressemble à une loi positive. Nous ne pouvons ni connaître entièrement le Bien, ni le réaliser  pleinement.

Nous pouvons reconnaître un événement objectivement mauvais ou objectivement bon, dans les situations extrêmes. Mais l’universel positif qui désigne le bien, demeure toujours insuffisant. Nous ne pouvons saisir aucune totalité. Nous ne pouvons que saisir des lueurs, des échos, des bribes d’un Bien total qui reste objet de promesse et de foi.

 

L’universel s’énonce comme un horizon, toujours à définir et toujours à accomplir : idéal terrestre indéfiniment inachevé. L’espoir de cet accomplissement nous confirme dans une histoire en attente, montante et non cyclique, qui est culturellement la nôtre.

L’universel est déjà transcendance, prise de hauteur : évoquer le bien qui conviendrait à tous les hommes, c’est un grand risque. Ce regard vertical ne s’assume que par la mélancolie terrestre éprouvée devant la béance entre l’universel et sa réalisation. Le seul universel qui ne tombe pas dans la tentation du fanatisme, est celui qui demeurerait constamment à sa place, qui se contenterait de son statut de promesse, objet de l’espoir, ligne d’horizon. Sans cette distance, il devient, un jour ou l’autre, terroriste.

La place de l’absolu est imprenable.

 

 

 

 



[1] Marcel Mauss, Manuel d’ethnographie, Payot, 1967, p.279

[2] id. p.282

[3] Anne Cheng, La pensée chinoise, Le Seuil, 1997, p. 161

[4] id. p. 207

[5] Augustin, Cité de Dieu, XIV, XXVIII

2015-03-07T15:19:20+00:007 mars 2015|Toute catégorie|