dans Dictionnaire de la violence

« Abus d’autorité »

 

L’autorité traduit le pouvoir qu’exerce une personne sur une autre sans employer la force. Quelqu’un se décide de lui-même à obéir. Autant dire qu’il faut un critère décisif pour l’en persuader, ou l’y inciter en tout cas. En Avant ! dit Alexandre, et les soldats s’engagent dans les gouffres de l’enfer. Tu me le copieras cent fois ! dit le maître, et l’enfant passe (passait) sa nuit à écrire les verbes irréguliers.

Mais d’où vient ce critère décisif qui engage une soumission volontaire ? Il peut provenir de l’éducation (le père de famille) ou de la tradition (le chef de tribu), d’une compétence de formes diverses (l’enseignant), d’une loi acceptée (le gouvernant élu), d’un charisme (le chef de bande). Une supériorité en tout cas, dont il faut repérer les limites – le père commande pour éduquer, mais jusqu’où va le commandement éducatif ?

Le fait même qu’un critère soit nécessaire pour susciter l’obéissance volontaire, laisse comprendre l’existence de l’ « abus d’autorité ». Abuser signifie tromper. Ici : tromper quelqu’un sur la véritable nature de l’autorité que l’on a sur lui. L’expression même révèle que l’autorité est toujours limitée à un domaine, selon des critères connus. Et qu’elle abuse si elle s’exerce au-delà de la raison précise qui la légitime.

On se demandera pourquoi l’obéissance suit, si l’autorité s’aventure à dépasser son critère précis d’application. C’est oublier la faiblesse, l’ignorance, la fascination, parfois la crainte voire la peur, de celui qui obéit. Un enfant obéit à son professeur pédophile parce qu’il ne sait pas qu’il doit obéir pour la dictée, mais pas au-delà, et parce qu’il craint de rompre la relation de confiance. Un soldat obéit à son chef qui lui commande un meurtre de masse, parce qu’il croit que les ordres de tuer valent dans tous les cas, pour les civils comme pour l’ennemi armé, et parce qu’il craint de perdre l’estime de son chef ou la reconnaissance de son groupe. L’abus d’autorité provient toujours de l’enflure du pouvoir, qui ne sait pas s’arrêter ; et de la faiblesse de l’obéissance, qui ne reconnaît pas non plus les limites. Parce qu’il faut un consentement à l’autorité, ce consentement peut être abusé ou s’abuser lui-même. La relation d’autorité repose sur un pacte, explicite ou implicite, de confiance avec celui qui obéit. Dans une relation qui nécessite la confiance, celle-ci peut être trahie. L’abus d’autorité est partout une trahison, mais sournoise, et dès lors, perpétrée à l’insu de la victime.

 

Nous viennent à l’esprit d’abord les récits les plus terribles.

Un gouvernant fou jette ses troupes à la mort ou à la tuerie pour assouvir une soif de puissance ou de vengeance. Un père incestueux profane monstrueusement les frontières entre ce qu’il peut et ne peut pas exiger, et l’enfant docile, ignorant ces frontières, obéit.

Nous avons appris combien l’obéissance coule presque de source, à son détriment. Par les expériences de type Milgram, où des étudiants naïfs, respectueux devant des blouses blanches symbolisant le savoir de la science, se révèlent capables de torturer sans états d’âme, sur ordre ; où des acteurs invités sur un plateau de télévision, impressionnés par leur propre gloire (c’en est une aujourd’hui, absurdement, que de se trouver sous les sunlight), obéissent docilement à une présentatrice intimidante qui leur enjoint de torturer par simple jeu. Nous savons aujourd’hui que dans des cas de ce genre, bien peu résistent, alors qu’il suffirait de refuser, sans dommage : c’est que le critère d’autorité est convaincant, et l’esprit se plie facilement à une supériorité qu’il imagine fiable. « Nous assumons toutes les conséquences », affirme le donneur d’ordre, autrement dit : la responsabilité ne vous incombe pas, puisque vous ne faites qu’obéir. Ici, l’abus est dans ce fallacieux glissement de la responsabilité, qui laisse croire que l’acteur obéissant aurait pu laisser au vestiaire son statut de personne morale.

Parmi les types weberiens d’autorité (traditionnelle, charismatique, légale), l’autorité charismatique est sans doute la plus susceptible d’engendrer des abus, en raison du fatal narcissisme du donneur d’ordre, qui rapidement croit que tout lui est dû, et de la profonde fascination exercée sur les receveurs d’ordre. C’est pourquoi les sectes sont si dangereuses.

Mais les abus se glissent partout où nous ne les voyons pas, là où ils ne produisent que dégâts mineurs.

Lorsqu’un scientifique reconnu accepte l’invitation de journalistes sans scrupules, pour parler de n’importe quel sujet qu’il ignore, et s’attire ainsi la confiance d’un public naïf.

Lorsqu’un politique écrit un livre d’histoire, ou bien le fait écrire par son normalien de service, et que le public se précipite pour acheter une fausse science tombée de la bouche d’un vrai gouvernant, croyant que l’aura politique peut servir d’autorité scientifique. Ou lorsqu’un présentateur de télévision commet des livres de spécialité, comptant sur le fait qu’il aura de la publicité de la part de ses collègues, et que les lecteurs, confondant celui qui est connu et celui qui est reconnu, vont accréditer ses prétentions.

Lorsqu’un gouvernant démocratique s’imagine qu’on lui a conféré l’autorité d’un despote pour étaler ses gadgets et ses succès de cour, et trouve tout un peuple pour admirer ses facéties.

Lorsqu’un gouvernant démocratique, élu par contrat de confiance pour traiter les citoyens comme des adultes, les traite comme des enfants, s’attribuant un rôle de père, et les voit venir pleurer dans son giron.

 

Pourquoi sommes-nous si dociles ? La Boétie s’est épuisé sur cette question, et aussi Simone Weil, et tant d’autres. Parce que nous respectons l’autorité, et si nous ne la respections pas, nous ne ferions pas société, c’est aussi simple que cela. Ce n’est pas une rationalité interne qui nous enjoint à faire société : mais un besoin aussi vif que celui de nourriture. Appartenir au groupe, nous tenir dedans bien au chaud : voilà notre plus cher désir. Ainsi l’enfant violé se tait, par crainte de l’éclatement familial. Ainsi le bourreau de commande accomplit-il son ouvrage : pour ne pas être traité de lâche par ses camarades de bordée. Aussi bien, pour éviter les abus d’autorité, il ne s’agit pas d’attendre de bons chefs, qui connaîtront les limites : il faut que la conscience personnelle sache, dans les cas graves, récuser l’autorité.

 

C’est parce que les abus d’autorité ont été impressionnants dans les périodes précédentes, et récemment, que l’autorité est en butte à de violentes attaques. Les pères, les gouvernements, et toutes les instances en général, ont abusé de leur autorité. La triste image du père de Kafka représente sans doute un indice qui nous permet de comprendre les événements de Mai 68. Ainsi, le phénomène d’abus d’autorité est de première importance pour expliquer le monde occidental contemporain. On peut affirmer sans exagérer que les violences innombrables du XX° siècle furent dues à l’abus d’autorité, car c’étaient toujours des violences organisées par un gouvernement, depuis la guerre de 14 jusqu’aux derniers goulags en passant par la schoah. L’apparition en ce siècle du « crime de bureau », manifeste cela clairement.

 

Le relativisme moral développé au XIX° siècle par les philosophies du soupçon, a laissé justifier le positivisme juridique, qui s’exprime ainsi : puisque nous n’avons plus sous les yeux aucune instance transcendante ou sacrée qui puisse définir le bien et le mal, laissons-les définir par l’Etat, et que la loi vienne donc indiquer  la morale… A la fin du XX° siècle seulement, ayant expérimenté cette confusion, nous avons compris que le positivisme juridique est une violence, parce qu’il ne permet pas de lutter contre un ordre légal criminel. Une autre instance que l’Etat doit définir le crime, et en l’absence de toute norme hétéronome, il faut que ce soit la conscience personnelle. Créon appelle Antigone, si l’on veut du moins qu’une société tienne la tête haute.

 

Aucune autorité ne saurait ordonner un crime : voilà ce qui ressort de la définition récente des crimes contre l’humanité, et de la mise en cause des gouvernants concernés.

L’apparition récente de la justice internationale représente une nouveauté sans précédent : pour la première fois, il est décidé de punir, non seulement celui qui commande le crime, mais aussi celui qui obéit à l’ordre criminel. On punit celui qui est abusé, victime en même temps que meurtrier.

Il faut pour saisir la situation dans son ampleur, se rappeler l’histoire d’Abraham, gravissant le sentier avec son fils Isaac qu’il va immoler pour obéir à l’ordre divin. Abraham est considéré par l’histoire comme un héros de la foi : s’il n’accomplit pas finalement son geste, c’est que la main de Dieu l’arrêta au dernier moment, alors qu’il était décidé en dépit de son désespoir. Nous autres modernes dirions à Abraham : Où est ta conscience pour accepter de tuer ton fils ? Révolte-toi contre ton Dieu !

Bien sûr, il n’est pas question ici de comparer le Dieu de la Bible avec les gouvernants assassins du XX° siècle. Mais de comparer la situation d’Abraham avec celles des innombrables tueurs obéissants dont nous avons sous les yeux la figure, et d’apercevoir là les transformations de mentalité. La morale, comme protection des personnes individuelles, surpasse désormais à nos yeux toute autorité, qui doit s’y soumettre. Même dans le cas d’une guerre de défense, l’autorité politique est discutée et doit se justifier, les objecteurs de conscience sont respectés. Tout ordre devient affaire d’opinion. Seule la protection de l’individu n’est plus discutable : elle remplace tous les idéaux ou dogmes au nom desquels, auparavant, l’autorité s’exerçait. Ainsi espère-t-on pouvoir en supprimer les abus.

Il s’agit là d’une limitation de l’autorité, quelle qu’elle soit, par la morale commune et consensuelle – naturelle ?

 

Cela signifie que la conscience individuelle est toujours plus haute que l’autorité, et doit la juger avant de répondre à un ordre, quelle que soit la légitimité et/ou légalité de l’autorité qui s’exerce. Cette période de jugement des crimes contre l’humanité ressemble à celle des monarchomaques de la renaissance, où l’on souhaitait conférer aux citoyens des pouvoirs symboliques légitimes pour lutter contre ce que l’on considérait dès lors comme abus d’autorité. Ou encore, à la période beaucoup plus ancienne où les Athéniens couronnaient de gloire le tyrannicide, celui qui avait tué un apprenti-tyran avant même qu’il puisse exercer son office. La morale dépasse alors en valeur l’autorité, qui elle-même doit s’y soumettre. Il s’agit d’un retour à la période chrétienne (où nulle autorité n’est toute-puissante, mais toujours surmontée par la loi de Dieu), mais sans transcendance, et seulement dictée et justifiée par la hantise des abus.

 

D’une manière générale, au-delà des perversions historiques de l’autorité, le développement de l’individualisme restreint et cantonne l’autorité, voire l’annihile. Les sociétés holistes, tissées de relations communautaires, reconnaissaient un grand crédit à l’autorité quelle qu’elle fut. Chacun y était inscrit dans des hiérarchies dont il n’aurait pas eu l’idée de se déprendre. Ainsi les abus y étaient-ils tus et gardés secrets, même par les victimes qui s’en croyaient presque coupables. Tandis que nos sociétés accordent à l’individu pris isolément un respect massif, hors toutes ses relations d’appartenance. Aussi les abus d’autorité y sont-ils stigmatisés à ce point que même les autorités les plus légitimes se voient suspectées presqu’avant d’avoir agi.

La question qui se pose aujourd’hui est alors la suivante : quelle est la limite à partir de laquelle on doit parler, non plus d’une autorité légitime, mais d’une autorité abusive ?

Ces limites sont complexes à définir, parce qu’elles varient selon le type d’autorité, et probablement selon les époques. Un gouvernement qui se donne pour civilisé ne se permettrait plus de tirer sur une foule déchaînée. Mais au lieu de cela il installe des micros si nombreux et bien logés que chacun peut se trouver surveillé sans relâche et à son insu… Nous n’avons pas élu des gouvernants pour tirer sur les foules, mais les avons-nous élus pour installer des micros ? Les débats politiques entre partis portent bien souvent sur le fait de savoir jusqu’où l’Etat peut exiger l’obéissance.

Le développement de la société individualiste a eu cet effet salutaire que les domaines d’autorité ont été définis peu à peu, afin d’éviter  que l’assujetti ne le soit aussi partout. Un enseignant n’oserait plus aujourd’hui se préoccuper de ce que fait l’élève dès qu’il a franchi la porte de l’école : car alors cela ne le regarde plus. Les parents n’ouvrent plus les lettres de l’adolescent. Pourtant, une idée claire du moment où commencent les abus nécessite une idée claire du moment préalable où l’autorité peut et doit s’exercer. Trop souvent, c’est par rejet de l’autorité en général que nous en fustigeons les abus, et non pour en sauvegarder les effets bénéfiques.

Quand les parents donnent une gifle à l’enfant, celui-ci peut appeler un numéro vert. Ainsi des parents dont la culture est de corriger et qui ignorent le dialogue se voient-ils fustigés par les instances, voire assignés au procès, et leurs enfants ne sont jamais éduqués, faute de moyens légaux. Un gouvernement qui, de par la loi, renvoie chez eux des clandestins appelés « sans-papiers », est décrié par l’opinion publique pour abus. Les autorités se voient reconnaître de moins en moins de légitimité et de force pour se faire respecter. Il est clair que si toute autorité devient abusive, c’est l’autorité elle-même qu’il faudrait réprouver. Le pouvons-nous ? Une société est-elle viable sans hiérarchies ni obéissance ? Un cruel besoin se fait sentir de réfléchir à la question des limites, afin qu’on n’en vienne pas à jeter l’enfant avec l’eau du bain.

 

2011-11-22T21:09:36+00:0022 novembre 2011|Philosophie Politique, Toute catégorie|